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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2301993

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2301993

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2301993
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantCHRISTIAN DELPY AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 novembre 2023 et le 20 décembre 2023, la commune de Corrèze, représentée par Me Dias, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de désigner un expert chargé de se prononcer sur les origines et les conséquences des désordres affectant un bâtiment lui appartenant et de réserver les dépens.

Elle soutient que :

- dans le cadre de la réalisation de travaux de rénovation et d'agrandissement du bâtiment abritant l'école maternelle, la garderie et la salle de motricité de la commune, elle a passé un marché public à procédure adaptée et a confié une mission de maîtrise d'œuvre à la société AT ingénierie ; la société Couverture charpente Prat frères (CCPF), assurée auprès la société SMABTP, s'est vu confier le lot n°3 " couverture zinc " par acte d'engagement du 30 mai 2011 ; elle a souscrit une garantie dommages-ouvrages auprès de la société SMACL assurances ; le lot attribué à la société CCPF a fait l'objet d'une réception le 2 novembre 2011 pour la tranche ferme et le 24 octobre 2012 pour la tranche conditionnelle ;

- après la réception des travaux, elle a été conduite à régulariser sept déclarations de sinistre auprès de son assureur dommages-ouvrages en raison d'infiltrations d'eau depuis la toiture et ce malgré des interventions de la société CCPF pour y remédier ;

- la désignation d'un expert apparaît utile au regard de la résurgence des dommages dont la réalité ressort particulièrement des déclarations de sinistre, des rapports d'expertise dommages-ouvrages, des prises de position en garantie de la société SMACL et d'un procès-verbal de constat établi le 23 octobre 2023 ; une expertise permettra de déterminer si la solution de réparation préfinancée par la société SMACL était ou non suffisante pour remédier aux dommages ou si la résurgence de ces derniers est la conséquence d'un défaut d'exécution des interventions en réparation ;

- la circonstance que les dernières déclarations de sinistre aient été régularisées après l'écoulement du délai d'épreuve décennal est sans influence puisque depuis 2015 l'ouvrage est confronté à une seule et même pathologie pour laquelle la société SMACL a reconnu l'application de la garantie dommages-ouvrages ; l'écoulement du délai d'épreuve décennal n'apparaît pas davantage opposable par la société CCPF et son assureur puisqu'elle a accepté d'intervenir en réparation et a ainsi reconnu l'engagement de sa responsabilité ; il n'apparaît pas non plus opposable puisque la réalisation de nouveaux travaux de réparation a pour effet de faire courir un nouveau délai de dix ans à compter de leur réception.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 décembre 2023, la SARL Couverture charpente Prat frères (CCPF), représentée par Me Renaudie, conclut, à titre principal, à sa mise hors de cause et à ce qu'il soit mis à la charge de la commune de Corrèze une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ; à titre subsidiaire, à ce qu'il soit pris acte de ses protestations et réserves et à ce que la mission de l'expert soit complétée et, enfin, à ce que les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative soient réservées.

Elle soutient que :

- l'action contentieuse de la commune de Corrèze est prescrite dès lors que les deux tranches des lots qui lui ont été confiés ont été réceptionnées le 2 novembre 2011 et le 24 octobre 2012, qu'elle n'est intervenue que pour de menues interventions et qu'il y avait également des défauts d'entretien de l'ouvrage ; n'ayant jamais reconnu sa responsabilité, le délai de garantie décennale n'a pas été interrompu ; la demande d'expertise est donc inutile ;

- si une expertise était ordonnée, il y aurait lieu de compléter les missions de l'expert afin qu'il localise les désordres ayant fait l'objet de déclaration dommage-ouvrage, ceux ayant été réparés et ceux encore actifs, de donner toutes informations sur l'entretien des ouvrages en litige et s'informer sur l'existence de contrats d'entretien et de dire si l'assureur dommage-ouvrage a proposé les bonnes mesures de réparation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2024, la SMABTP, représentée par Me Plas, conclut, à titre principal, à sa mise hors de cause et, à titre subsidiaire, à ce qu'il lui soit donné acte de ce qu'elle formule toutes protestations et réserves sur la demande d'expertise sollicitée et à ce que l'expertise soit ordonnée aux frais avancés de la commune de Corrèze.

Elle soutient que :

- elle doit être mise hors de cause dès lors que la tranche ferme des travaux a été réceptionnée le 2 novembre 2011, la tranche conditionnelle le 24 octobre 2012 et qu'ainsi, le délai d'épreuve de dix ans est largement expiré, qu'il n'a pas été interrompu et que l'action au fond à son égard est vouée à l'échec ;

- au surplus, le contrat qui la liait à la société CCPF ayant été dénoncé le 31 décembre 2017, elle n'est pas l'assureur en risque s'agissant des interventions ponctuelles réalisées à partir du 1er janvier 2018 sur la couverture.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Nicolas Normand, vice-président du tribunal, pour statuer sur les demandes de référés.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ". L'utilité d'une mesure d'instruction ou d'expertise qu'il est demandé au juge des référés d'ordonner sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative doit être appréciée, d'une part, au regard des éléments dont le demandeur dispose ou peut disposer par d'autres moyens et, d'autre part, bien que ce juge ne soit pas saisi du principal, au regard de l'intérêt que la mesure présente dans la perspective d'un litige principal, actuel ou éventuel, auquel elle est susceptible de se rattacher.

2. La commune de Corrèze a conclu un marché public de travaux dans le cadre de la rénovation et de l'agrandissement d'un bâtiment accueillant son école maternelle, la garderie et une salle de motricité. Par un acte d'engagement, elle a confié le lot n° 3 " couverture zinc ", se divisant en deux tranches, à la société CCPF. La réception de la " tranche ferme " a été faite le 2 novembre 2011 et celle de la " tranche conditionnelle " le 24 octobre 2012, sans réserves. Des désordres, en lien avec des infiltrations d'eau depuis la toiture du bâtiment, sont intervenus et ont nécessité sept déclarations de sinistre de la part de la commune auprès de son assureur dommages-ouvrages. Si, en défense, la société CCPF fait valoir que l'action contentieuse de la commune de Corrèze, fondée sur l'engagement de sa responsabilité au titre de la garantie décennale, est prescrite, il résulte toutefois de l'instruction que la société CCPF a reconnu sa responsabilité puisqu'elle s'est engagée, notamment le 31 janvier 2018 au regard de la facture produite par la commune de Corrèze, à procéder à des travaux de réparation. Le délai de prescription a donc, selon toute vraisemblance, été interrompu. Dans ces conditions, et alors qu'il n'y a pas lieu de mettre la société CCPF et la SMABTP hors de cause, la mesure d'expertise demandée par la commune de Corrèze présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Dès lors, il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur la réserve des dépens :

3. Aux termes des dispositions de l'article R. 761-1 du même code : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens. ".

4. Les dispositions précitées font obstacle à ce que le juge des référés ordonne la réserve des dépens. Par suite, la demande présentée en ce sens par la commune de Corrèze doit être rejetée.

Sur les frais du litige :

5. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

6. La présente procédure ne tend qu'au prononcé d'une mesure d'expertise. Il n'appartient pas au juge des référés de faire droit aux conclusions de la société CCPF tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Cette demande doit être rejetée.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A B, domicilié 311, route de Rimon à Saint Robert (19310), est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission de :

1°) se rendre sur les lieux pour constater les désordres affectant le bâtiment abritant l'école maternelle, la garderie et la salle de motricité de la commune de Corrèze (19800), apparus dans le cadre de l'exécution des travaux de rénovation et d'agrandissement de l'établissement ; se faire communiquer tout document utile et notamment les pièces contractuelles, celles se rapportant à la conception de l'ouvrage, à la réalisation des travaux et à la conduite du chantier et tous les documents qu'il estimera nécessaires à l'accomplissement de sa mission et entendre tous sachants afin de recueillir leurs dires et explications ;

2°) opérer des constats sur site et procéder aux constats des désordres affectant l'établissement, en indiquant la date d'apparition ;

3°) donner un avis motivé sur les causes et origines des désordres et malfaçons dont s'agit, en précisant s'ils sont imputables aux travaux de construction, à la conception, à un défaut de direction ou de surveillance, à leur exécution ou encore aux conditions d'utilisation et d'entretien de l'ouvrage endommagé, en précisant si les travaux exécutés sont conformes au document contractuel ainsi qu'aux règles de l'art et, dans le cas de causes multiples, évaluer les proportions relevant de chacune d'elles ; préciser si des travaux de réparation ont été réalisés, s'ils ont été conformes aux règles de l'art et s'ils ont permis de remédier aux désordres ;

4°) donner tous éléments utiles d'appréciation permettant au tribunal de dire si les désordres compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination ;

5°) évaluer l'ensemble des préjudices subis par la commune de Corrèze en conséquence des désordres constatés ;

6°) décrire les travaux propres à remédier aux désordres et en chiffrer le coût ;

7°) fournir tous éléments techniques et de faits de nature à permettre à la juridiction éventuellement saisie de déterminer les responsabilités encourues ;

8°) de manière générale, recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles à l'examen des questions précédemment définies.

Article 2 : L'expert ne pourra faire appel à un sapiteur sans avoir préalablement sollicité une autorisation auprès du tribunal.

Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : L'expertise aura lieu contradictoirement en présence de la commune de Corrèze, de la société Couverture charpente Prat frères, de la société SMAC et de la SMABTP.

Article 5 : L'expert remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Pour l'accomplissement de cette mission, il se fera remettre, en application de l'article R. 621-7-1 du même code, tous documents utiles.

Conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative, l'expert avertira les parties par lettre recommandée, quatre jours au moins à l'avance, des jours et heures auxquels il sera procédé à l'expertise.

Les opérations de l'expertise devront être faites sans apprécier les droits respectifs des parties, la recevabilité ou le mérite de leurs prétentions, ces questions appartenant au fond du litige. Elles se dérouleront conformément aux dispositions des articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 6 : Conformément aux dispositions du premier alinéa de l'article R. 621-9 du code de justice administrative, l'expert déposera son rapport au greffe sous forme électronique par le biais de la plateforme transfertpro avant le 30 juin 2024. Il sera communiqué aux parties par le greffe avec un délai d'un mois pour les éventuelles observations, à l'issue duquel l'expert déposera l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 8 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à la commune de Corrèze, à la société SMACL, à la société Couverture Charpente Prat Frères, à la société SMABTP et à M. A B, expert.

Limoges, le 15 février 2024.

Le juge des référés,

N. NORMAND

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Le Greffier en Chef,

A. BLANCHON

mf

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