jeudi 22 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2400014 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Avocat requérant | PERREAU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 janvier 2024, la commune de Brive-la-Gaillarde, représentée par Me Le Châtelier, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de désigner un expert chargé de se prononcer sur les origines, les causes et les conséquences des désordres affectant le musée Labenche.
Elle soutient que :
- le 9 juin 2020, elle a conclu un marché public de maîtrise d'œuvre avec un groupement conjoint composé de la société Atelier 24 Architectes, de la société SIGMA Ingénierie, de M. D B et de la société Synergie, portant sur la restructuration du musée Labenche dont elle est propriétaire ; en 2021, elle a conclu un marché public de travaux d'entretien et d'aménagement de ses bâtiments, de ceux du centre communal d'action sociale et de ceux de la communauté d'agglomération de Brive ; le lot n° 2/1B, portant sur les travaux de " gros œuvres - maçonnerie " sur des bâtiments sportifs et culturels a été attribué à un groupement solidaire composé de la société Corrèze BTP et la société Sarrazin Coutal Entreprise ; le 4 août 2022, elle a accepté et agréé les conditions de paiement de l'entreprise sous-traitante proposée par la société Corrèze BTP, la société L'éclat du béton, pour exécuter les prestations de ce lot ; postérieurement à l'intervention de la société L'éclat du béton à la fin du mois de mai 2022 pour la réalisation des travaux de ragréage des sols du musée, des fissures ont été constatées sur le béton venant d'être coulé ; si la société L'éclat du béton est intervenue au mois de juin 2022 pour réaliser le surfaçage du sol, la réalisation du " grouting " et le polissage de la dalle, les fissures n'ont toutefois pas disparu ; à la suite d'une réunion qui s'est tenue le 16 septembre 2022, M. D a demandé à la société L'éclat du béton d'intervenir impérativement pour effectuer la finition de la dalle en béton décoratif dans plusieurs espaces du musée ; l'entreprise est intervenue le 22 septembre 2022 mais cette intervention n'a pas permis de faire disparaître les fissures ; à la suite d'une réunion organisée le 4 octobre 2022, la société L'éclat du béton est intervenue, le 13 octobre 2022, pour reprendre ces fissures mais le maître d'œuvre a constaté que le travail n'était pas convainquant et qu'un ponçage plus large était nécessaire au niveau de certaines fissures ; l'entreprise est alors intervenue une dernière fois le 27 octobre 2022 ;
- malgré ces différentes interventions, les fissures n'ont jamais disparu ; ainsi, le 28 octobre 2022, elle a émis des réserves lors de la réception des travaux ; alors que la société L'éclat du béton était convoquée le 10 novembre 2022 pour la levée des réserves, celle-ci n'est pas intervenue et n'a pas remédié aux désordres ; les réserves n'ont donc pas été levées ; malgré l'organisation d'une réunion le 24 janvier 2023, aucune solution ne lui a été proposée pour faire disparaître les fissures qui sont aujourd'hui encore visibles dans plusieurs espaces du musée ; les désordres trouvent ainsi leur origine, soit dans la conception, soit dans l'exécution des travaux de
ragréage des sols du musée ;
- la désignation d'un expert apparaît utile afin d'établir la matérialité des désordres affectant les sols du musée, de déterminer leur cause, leur nature et leur imputabilité ainsi que pour chiffrer les différents préjudices subis et les travaux réparatoires nécessaires ; elle est également utile puisqu'elle constitue un préalable nécessaire et indispensable à l'engagement, le cas échéant, d'une action contentieuse envers les responsables des désordres et malfaçons.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2024, la société L'éclat du béton, représentée par Me Lemasson, formule ses protestations et réserves et demande la réserve des dépens.
Elle soutient que ses travaux ont été réceptionnés et n'ont pas été contestés dans les délais légaux.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 janvier 2024, la société Corrèze BTP, représentée par Me Pinardon, déclare s'en remettre au juge quant à la demande d'expertise formulée par la commune de Brive-la-Gaillarde et sollicite que la mission de l'expert soit complétée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, la société MMA Iard Assurances Mutuelles et la société MMA Iard, représentées par Me Labrousse, déclarent qu'elles ne s'opposent pas à la désignation d'un expert sous les plus expresses réserves de garantie notamment quant à l'éventuelle responsabilité de leur assurée, la société SIGMA Ingénierie, ou aux garanties auxquelles elles seraient susceptibles de répondre et sollicitent que les frais de l'expertise soient avancés par la commune de Brive-la-Gaillarde.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 janvier 2024, M. B D, la société Ateliers 24 Architectes, la société Synergie et la Mutuelle des architectes français, représentés par Me Raynal, entendent formuler des protestations et réserves d'usage sur la demande d'expertise sollicitée, sans aucune reconnaissance de responsabilité, et sollicitent que les honoraires de l'expert soient mis à la charge de la commune de Brive-la-Gaillarde.
Ils soutiennent aussi que le juge des référés n'est pas compétent à l'égard des demandes formulées envers la Mutuelle des architectes français puisque la juridiction administrative n'est pas compétente pour statuer sur l'application de contrats de droit privé et, en l'espèce, d'un contrat d'assurance.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 février 2024, la Mutuelle d'assurance Bresse Bugey, assureur de la société L'éclat du béton, représentée par Me Perreau, demande au juge des référés de prendre acte de ses protestations et réserves de fait et de droit quant à la demande d'expertise formulée par la commune de Brive-la-Gaillarde.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Nicolas Normand, vice-président du tribunal, pour statuer sur les demandes de référés.
Considérant ce qui suit :
Sur la compétence du juge administratif :
1. La demande en référé ne tend qu'à voir ordonner une mesure d'instruction avant tout procès et avant même que puisse être déterminée, eu égard aux parties éventuellement appelées en la cause principale, la compétence sur le fond du litige. Dès lors que le fond du litige est de nature, au moins pour partie, à relever de la compétence de la juridiction administrative, il appartient au juge administratif des référés de statuer sur la demande dont il est saisi, sans tenir compte de ce que le juge du fond pourrait éventuellement être saisi de conclusions pour lesquelles il ne serait pas compétent. Il s'ensuit que l'incompétence de la juridiction administrative, alléguée par M. B D, la société Ateliers 24 Architectes, la société Synergie et la Mutuelle des architectes français en défense, pour se prononcer sur les relations entre un assureur lié par un contrat de droit privé à un constructeur intervenant dans le cadre d'un marché public, ne fait pas obstacle à ce que le juge des référés ordonne l'expertise sollicitée en lien avec ledit marché conclu par une personne publique et ayant donné lieu à l'intervention de plusieurs sociétés dans le cadre des travaux pour le réaliser.
2. En l'espèce, les désordres en litige relatifs à l'exécution d'un marché public étant susceptibles de générer des litiges relevant de la juridiction administrative, le juge des référés de cet ordre de juridiction est compétent pour diligenter une expertise et y attraire toute personne non manifestement étrangère au litige susceptible d'être engagé devant le juge de l'action alors même que pour certaines d'entre elles le litige susceptible de se nouer relèverait du juge judiciaire. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du juge administratif ne peut être accueilli.
Sur la demande d'expertise :
3. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ". L'utilité d'une mesure d'instruction ou d'expertise qu'il est demandé au juge des référés d'ordonner sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative doit être appréciée, d'une part, au regard des éléments dont le demandeur dispose ou peut disposer par d'autres moyens et, d'autre part, bien que ce juge ne soit pas saisi du principal, au regard de l'intérêt que la mesure présente dans la perspective d'un litige principal, actuel ou éventuel, auquel elle est susceptible de se rattacher.
4. La commune de Brive-la-Gaillarde a conclu, en 2020, un marché public de maîtrise d'œuvre puis en 2021, un marché public de travaux, en vue de la restructuration du musée Labenche dont elle est propriétaire. Par un acte d'engagement du 18 février 2022, elle a confié le lot n°2/1B " gros œuvre - maçonnerie " (bâtiments sportifs et culturels) du marché public de travaux à la société Corrèze BTP qui l'a sous-traité, par une déclaration signée le 4 août 2022, à la société L'éclat du béton pour ce qui est de la réalisation des travaux de ragréage des sols du musée. Toutefois, dès le 31 mai 2022, des fissures ont été constatées sur le béton venant d'être coulé par la société L'éclat du béton. La commune de Brive-la-Gaillarde soutient que ces désordres persistent encore aujourd'hui. La mesure d'expertise qu'elle sollicite tendant à déterminer l'origine et les conséquences de ces désordres, sa demande entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Dès lors, il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les réserves exprimées :
5. Il n'appartient pas au juge administratif de donner acte des protestations ou des réserves. Les conclusions en ce sens ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais d'expertise et les dépens :
6. Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal ou de la cour, () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Cette ordonnance désigne la ou les parties qui assumeront la charge de ces frais et honoraires (). Aux termes des dispositions de l'article R. 761-1 du même code : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens. ".
7. Les dispositions précitées font obstacle à ce que le juge des référés ordonne la réserve des dépens ou désigne la partie qui supportera la charge des frais d'expertise. Par suite, les demandes présentées en ce sens par la société L'éclat du béton, la société MMA Iard Assurances Mutuelles, la société MMA Iard, M. B D, la société Ateliers 24 Architectes, la société Synergie et la Mutuelle des architectes français, doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A C, domicilié 15, place de la République à Limoges (87000) est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission de :
1°) se rendre sur les lieux, 26 bis Boulevard Jules Ferry à Brive-la-Gaillarde (19100), entendre les parties et prendre connaissance de tous documents utiles relatifs aux travaux de restructuration du musée Labenche ;
2°) rappeler et préciser les liens contractuels unissant les parties, les missions confiées par le maître d'ouvrage au maître d'œuvre et à chacun des constructeurs qu'il attrait à la présente instance, et si possible, annexer à son rapport les marchés, avenants, ordres de services et tous autres documents utiles ;
3°) procéder à la constatation et au relevé précis et détaillé des désordres affectant le bâtiment du musée dont il est fait état dans la requête ;
4°) décrire les désordres et malfaçons qui seraient constatés et réunir les éléments d'information permettant au tribunal de dire s'ils sont de nature à compromettre la solidité de l'immeuble ou de le rendre impropre à sa destination et de préciser si ces désordres présentent un caractère évolutif ;
5°) donner un avis motivé sur les causes et origines des désordres affectant les immeubles en litige, en précisant s'ils sont imputables aux travaux de construction, à la conception, à un défaut de direction ou de surveillance, à leur exécution ou encore aux conditions d'utilisation et d'entretien, dans le cas de causes multiples, d'évaluer la part d'imputabilité à chacune d'elles ;
6°) indiquer la nature des travaux nécessaires pour remédier à la situation actuelle, en assurant la solidité des ouvrages et un usage propre à leur destination ;
7°) d'une façon générale, recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles de nature à éclairer le tribunal dans son appréciation des responsabilités éventuellement encourues et des préjudices subis.
Article 2 : L'expert ne pourra faire appel à un sapiteur sans avoir préalablement sollicité une autorisation auprès du tribunal.
Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 4 : L'expertise aura lieu contradictoirement en présence de la commune de Brive-la-Gaillarde, de la société Corrèze BTP, de la société L'éclat du béton, de la société Atelier 24 Architectes, de M. D, de la société Synergie, de la société SIGMA Ingénierie, du Bureau Véritas Construction, de la société Assurpro, de la société mutuelle d'assurance Bresse-Bugey, de la Mutuelle des architectes français, de la société MMA Iard Assurances Mutuelles, de la société MMA Iard et de la société QBE Europe SA/NV.
Article 5 : L'expert remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Pour l'accomplissement de cette mission, il se fera remettre, en application de l'article R. 621-7-1 du même code, tous documents utiles.
Conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative, l'expert avertira les parties par lettre recommandée, quatre jours au moins à l'avance, des jours et heures auxquels il sera procédé à l'expertise.
Les opérations de l'expertise devront être faites sans apprécier les droits respectifs des parties, la recevabilité ou le mérite de leurs prétentions, ces questions appartenant au fond du litige. Elles se dérouleront conformément aux dispositions des articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.
Article 6 : Conformément aux dispositions du premier alinéa de l'article R. 621-9 du code de justice administrative, l'expert déposera son rapport au greffe sous forme électronique par le biais de la plateforme France transfert avant le 30 septembre 2024. Il sera communiqué aux parties par le greffe avec un délai d'un mois pour les éventuelles observations, à l'issue duquel l'expert déposera l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à la commune de Brive-la-Gaillarde, à la société Corrèze BTP, à la société L'éclat du béton, à la société Atelier 24 Architectes, à M. D, de la société Synergie, à la société SIGMA Ingénierie, au Bureau Véritas Construction, à la société Assurpro, à la société mutuelle d'assurance Bresse-Bugey, à la Mutuelle des architectes français, à la société MMA Iard Assurances Mutuelles, à la société MMA Iard, à la société QBE Europe SA/NV et à M. A C, expert.
Limoges, le 22 février 2024.
Le juge des référés,
N. NORMAND
La République mande et ordonne
au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Le Greffier en Chef,
A. BLANCHON
mf
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