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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400727

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400727

mercredi 31 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400727
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantSELARL VALIERE VIALEIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 avril 2024, et des mémoires, enregistrés le 20 et le 27 juin 2024, Mme D E, épouse A, représentée par la SELARL Renaudie Lescure Badefort, agissant par Me Badefort, avocate, demande au juge des référés :

1°) de condamner le centre hospitalier de Tulle à lui verser une provision d'un montant global de 80 000 euros, assortie des intérêts au taux légal, après application d'un taux de perte de chance de 40%, en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, sur la réparation de préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux nés de fautes commises par l'établissement dans sa prise en charge le 26 février 2023 ;

2°) d'ordonner pour 2025 une nouvelle expertise identique à celle du 15 mars 2024 ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Tulle une somme de 4 000 euros TTC à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle est atteinte de séquelles invalidantes très graves dans les suites d'une prise en charge défectueuse de son état infectieux le 26 février 2023 au centre hospitalier (CH) de Tulle, qui a conduit à un choc septique grave ; le défaut de prescription immédiate d'une antibiothérapie a constitué une perte de chance de 40% ;

- sur le caractère non sérieusement contestable : l'expertise médicale conclut à une faute dans le défaut d'antibiothérapie, en lien de causalité directe avec les séquelles constatées, assorti d'une perte de chance à hauteur de 40% ; son état de santé n'est pas consolidé à la date de l'expertise mais les séquelles sont irréversibles ;

- elle justifie de préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux actuels pour l'indemnisation desquels une provision de 80 000 euros, dans l'attente qu'il soit statué sur sa demande indemnitaire au fond, n'est pas sérieusement contestable dans son montant.

Par une ordonnance du 6 novembre 2023, le président du tribunal administratif de Limoges a ordonné une expertise médicale aux fins de déterminer les conditions dans lesquelles Mme A a été prise en charge au CH de Tulle, d'évaluer le lien entre les séquelles dont elle est atteinte et cette prise en charge et d'estimer ses préjudices, d'autre part, désigné le docteur C B à cette fin. Par une ordonnance du 21 novembre 2023, le président du tribunal a autorisé l'expert à s'adjoindre un sapiteur.

L'expert a déposé son rapport le 15 mars 2024.

Par un mémoire, enregistré le 26 avril 2024, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Charente Maritime, mise en cause à l'instance en sa qualité d'assureur de son ayant-droit :

- déclare ne pas s'opposer à la demande de nouvelle expertise de Mme A ;

- ne s'oppose pas à la demande de provision ;

- réserve ses droits dans l'attente de la production de sa créance après expertise.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, le CH de Tulle, représenté par Me Valière Vialeix, conclut :

- à la réduction des prétentions de Mme A à la hauteur de 60 000 euros et au rejet du surplus des conclusions de sa demande ;

- à ce qu'il lui soit donné acte qu'il ne s'oppose pas à la demande d'une nouvelle expertise.

Le CH de Tulle soutient qu'en l'état, si la créance n'est pas sérieusement contestable dans son fondement, la demande n'est pas justifiée au-delà d'un montant de 60 000 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Par un arrêté du 1er septembre 2022, M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs du juge des référés.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D E épouse A, alors âgée de 58 ans, a été transportée le 26 février 2023 en fin de journée par les pompiers au centre hospitalier (CH) de Tulle à la suite d'un malaise à son domicile, sur antécédents de pyélonéphrites. Renvoyée à son domicile sur diagnostic d'une crise de coliques néphrétiques sans traitement de fond, elle est revenue, devant l'aggravation de ses symptômes, au service des urgences du même établissement le 28 février 2023 en fin de matinée. Transférée au service des urgences du centre hospitalier de Brive en état de choc septique sur pyélonéphrite obstructive, elle a été transférée en urgence, avec un pronostic vital engagé et dans le coma, au centre hospitalier universitaire de Limoges en réanimation. Les fonctions cardiaques et hépatiques se sont restaurées progressivement, avant la fonction rénale en insuffisance aigüe traitée par dialyse, mais, malgré l'antibiothérapie mise en œuvre, le choc septique avait provoqué un défaut de perfusion des extrémités des membres qui a conduit à une nécrose. A la stabilisation de celle-ci, Mme A a dû être amputée partiellement de neuf doigts et des deux pieds. Par une ordonnance du 6 novembre 2023, complétée le 21 novembre, le président du tribunal administratif de Limoges a ordonné une expertise médicale aux fins de déterminer les conditions dans lesquelles Mme A a été prise en charge au CH de Tulle, d'évaluer le lien entre les séquelles dont elle est atteinte et cette prise en charge et d'estimer ses préjudices. Faisant valoir, au vu des conclusions du rapport d'expertise déposé le 15 mars 2024, des fautes dans sa prise en charge par le CH de Tulle, Mme A demande au juge des référés la condamnation de ce dernier à lui verser une provision d'un montant global de 80 000 euros en principal, après application d'un taux de perte de chance de 40%, en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, sur la réparation de ses préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux.

Sur les conclusions de Mme A à fin de provision :

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

En ce qui concerne le principe de la responsabilité :

3. Dans ses écritures contentieuses, le CH de Tulle, qui a proposé le versement à Mme A d'une provision de 60 000 euros, déclare ne pas remettre " en cause les conclusions expertales ni le principe de sa responsabilité ".

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que, dans le contexte de colique néphrétique sur lithiase qui avait été diagnostiqué au service des urgences du CH de Tulle le 26 février 2023, au constat de la positivité aux nitrites du test rapide par bandelette qui avait été pratiqué chez cette patiente, un diagnostic de très forte probabilité d'infection urinaire évolutive par entérobactérie devait être évoqué et conduire à un examen cytobactériologique des urines en même temps qu'à la mise en place immédiate d'une antibiothérapie. Le défaut de mise en œuvre de ces recommandations validées par la communauté médicale a conduit, selon l'expertise, à une perte de chance de 40% d'une guérison. L'expertise établit également le lien entre l'infection non traitée immédiatement, qui a conduit au choc septique, et, outre les souffrances endurées pendant les hospitalisations successives, aux séquelles engendrées par les nécroses provoquées par le défaut de perfusion des membres, qui ont nécessité les amputations. Dans ces circonstances, la décision médicale de renvoyer Mme A à domicile sans autre traitement qu'antalgique prise à l'issue de la prise en charge de l'intéressée le 26 février 2023 au service des urgences du CH de Tulle doit être regardée comme, de manière hautement vraisemblable, ayant fait perdre à Mme A une chance de guérison sans les séquelles qu'elle présente.

5. Il résulte de ce qui précède que Mme A fait valoir avec un degré suffisant de certitude devant le juge des référés, ainsi d'ailleurs que ne le conteste pas en défense le CH de Tulle, que la faute dans sa prise en charge initiale le 26 février 2023 l'a privée d'une chance de guérison, à tout le moins, d'une meilleure stabilisation de ses séquelles.

En ce qui concerne la perte de chance :

6. Il résulte également de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'expert évalue à 40% le taux de perte de chance de Mme A d'avoir pu échapper aux amputations, et, partant, aux séquelles au titre desquelles elle demande la provision. Le CH de Tulle ne conteste aucunement ce taux. Dans ces conditions, le taux de perte de chance de Mme A évalué à 40% apparaît, dans les circonstances de l'espèce, non sérieusement contestable.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de Charente-Maritime :

7. Il n'appartient pas, en tout état de cause, au juge des référés statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative de connaître de conclusions en réserve de droits. Les conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de Charente-Maritime, qui n'a à la date de la présente ordonnance pas produit de chiffrage de la créance au titre de laquelle elle indique " réserver ses droits ", ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

S'agissant des préjudices de Mme A :

8. En premier lieu, si Mme A soutient que son époux a été contraint d'acheter un véhicule adapté pour la véhiculer, la seule attestation manuscrite d'achat en date de juin 2023 d'un véhicule Renault Kangoo, sans d'ailleurs de certification de l'identité du vendeur, et sans éléments justifiant de son adaptation pour son transport à l'état de mobilité de Mme A, ne peut être regardée comme une preuve de l'exposition réelle de la somme de 4 900 euros en lien direct avec la faute commise par le CH de Tulle. Par ailleurs, l'estimation produite par Mme A à titre de devis pour l'achat d'un véhicule Toyota RAV4 ne constitue pas un engagement ferme de dépense, ni même un devis, au même titre. Dans ces conditions, Mme A n'établit pas avec suffisamment de certitude le montant d'une créance de ce chef de préjudice.

9. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté en défense, qu'à la suite de la faute commise par le CH de Tulle et depuis le 26 février 2023, Mme A, qui n'était auparavant pas atteinte d'une limitation physique dans l'exercice d'une activité professionnelle, ni dans ses activités personnelles courantes, se trouve désormais dépendante de l'aide d'une tierce personne pour les actes de la vie courante, circonstance au titre de laquelle elle est prise en charge à hauteur de 91 heures mensuelles par l'assurance-maladie, avec un déficit fonctionnel permanent d'au moins 60% en attendant la fixation définitive de ce taux sur consolidation, et définitivement incapable d'exercer son activité professionnelle.

10. Le CH de Tulle en défense ne conteste pas la quotité du déficit fonctionnel temporaire total, déterminé par l'expert, pour un total de 231 jours, entre le 26 février 2023 et le 8 février 2024, période à laquelle se réfère également Mme A. Dans ces conditions, sur une base journalière de 20 euros, il sera fait une juste appréciation de la provision à allouer à Mme A à ce titre en l'estimant à la somme de 4 620 euros.

11. Si Mme A chiffre, dans le dernier état de ses écritures, ses souffrances endurées au taux de 5/7 retenu par l'expertise et non contesté, à la somme de 90 000 euros, et son préjudice esthétique temporaire au taux de 5/7 retenu par l'expertise et non contesté, à la somme de 100 000 euros, elle ne chiffre pas sa demande de provision au titre de ces deux chefs de préjudice. Dans ces conditions, il y a lieu de retenir comme non contestés les montants respectifs de 18 000 euros et de 5 000 euros admis comme indemnisation minimale par le CH de Tulle dans ses écritures contentieuses. Il y a par suite lieu de faire droit à la demande de Mme A au titre de ces deux chefs de préjudice à hauteur de ces montants.

12. Eu égard à la circonstance qu'à la date à laquelle il est statué sur la demande de provision l'état de Mme A, âgée de 60 ans, n'est pas consolidé, et compte-tenu de ce que le CH de Tulle ne conteste pas le taux minimal de 60% retenu par l'expert pour le déficit fonctionnel permanent, il y a lieu de faire droit à la demande à ce titre à hauteur de 140 000 euros.

13. Au regard de ce qui vient d'être dit au point 9 de la présente ordonnance, il n'est pas sérieusement contestable que Mme A justifie, à la date à laquelle il est statué sur la demande, en lien avec la faute commise par le CH de Tulle, d'un préjudice d'agrément et d'un préjudice matériel résultant d'une perte de revenus professionnels. A ce second titre, elle établit avoir perçu, pour son dernier mois d'activité effective, une rémunération nette de 1 357, 24 euros. Toutefois, ainsi que le relève le CH de Tulle en défense, il ne résulte pas de l'instruction qu'elle aurait été privée de tout revenu de remplacement depuis cette date. Dans ces conditions, il ne peut lui être alloué à titre de provision, avec un degré suffisant de certitude, pour cette période de seize mois, qu'une somme de 5 000 euros à ce titre. Il sera par ailleurs fait une juste appréciation provisionnelle du préjudice d'agrément, établi jusqu'à la date de la présente ordonnance, en l'estimant à une somme de 20 000 euros.

14. Il résulte de tout ce qui précède que, compte-tenu du taux de perte de chance de 40%, il y a lieu de condamner le CH de Tulle à verser à Mme A, au titre de l'ensemble des préjudices qu'elle invoque dans la présente instance, une somme globale de 77 048 euros à titre de provision à valoir sur l'indemnisation définitive à venir. En l'absence de justification au dossier d'une date de réception par l'administration d'une demande préalable, cette somme portera intérêts au taux légal à compter de la date de notification de la présente ordonnance. Il y a lieu par ailleurs de rejeter le surplus des conclusions de la demande de provision.

Sur la demande d'expertise :

15. S'il résulte de l'instruction, à l'appui de l'utilité d'une nouvelle expertise, que l'état de Mme A n'est pas consolidé à la date de la présente ordonnance, et que l'expert a indiqué dans son rapport, déposé le 15 mars 2024, qu'une réévaluation des fonctions résiduelles de Mme A devait intervenir après un an, l'intéressée sollicite du juge des référés qu'une nouvelle expertise, identique à la première, soit ordonnée à échéance de l'année 2025. De telles conclusions apparaissent dans ces conditions, et en tout état de cause, prématurées à la date à laquelle il est statué sur la demande de provision. Celles-ci ne peuvent dès lors qu'être rejetées, Mme A devant être renvoyée à présenter en temps qu'elle estimera utile au regard des conclusions de la première expertise une demande distincte au président du tribunal administratif.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CH de Tulle une somme de 1 200 euros à verser à Mme A, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Tulle versera à Mme A une somme globale de 77 048 euros (soixante-dix-sept mille quarante-huit euros) à titre de provision sur l'indemnisation de ses préjudices. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : Le centre hospitalier universitaire de Limoges versera à Mme A une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la demande de Mme A est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D E, épouse A et au centre hospitalier de Tulle.

Limoges, le 31 juillet 2024.

Le juge des référés,

D. JOSSERAND-JAILLET

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour La Greffière en Chef,

Pour la greffière,

I. FADERNEif

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