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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2001041

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2001041

vendredi 17 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2001041
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantS.E.L.A.F.A CABINET CASSEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés les 27 janvier 2020 et

15 décembre 2021, Mme A C, représentée par la SELAFA (société d'exercice libéral à forme anonyme) Cabinet Cassel, demande au tribunal :

1°) de condamner le département de E à lui verser les sommes suivantes, assorties des intérêts au taux légal courant à compter du 26 septembre 2019, des intérêts échus à la date du 26 septembre 2020 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, ces intérêts étant capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes des intérêts :

- une somme de 350 euros par mois pour la période comprise entre le mois de février 2017 et décembre 2018, correspondant à la différence entre les salaires qu'elle a perçus en travaillant dans le secteur privé et la rémunération qu'elle aurait perçue si elle n'avait pas été révoquée, ce en tenant compte de l'évolution indiciaire dont elle aurait bénéficié conformément à sa reconstitution de carrière ;

- une somme correspondant à la différence entre la rémunération d'un agent de catégorie C et la rémunération d'un agent de catégorie B, d'un montant de 22 400 euros si le préjudice est calculé à compter du 1er novembre 2014 ou à déterminer si le préjudice est calculé à compter du 1er février 2017, du 1er janvier 2018 ou du 9 septembre 2019 ;

- une somme de 10 000 euros correspondant au préjudice moral et aux troubles dans les conditions de l'existence subis.

2°) de mettre à la charge du département de E une somme de

2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

En ce qui concerne les fautes :

- le département a commis une première faute en la révoquant illégalement ;

- il a commis une deuxième faute en manquant de rigueur dans la gestion de sa carrière et en l'empêchant d'accéder au grade de rédacteur territorial ;

- enfin, il a bénéficié d'un enrichissement sans cause en l'employant depuis septembre 2019 sur un emploi de catégorie B tout en la rémunérant comme un agent de catégorie C.

En ce qui concerne les préjudices :

- elle a subi un premier préjudice dont il sera fait une juste évaluation en le fixant à la somme de 350 euros par mois pour la période comprise entre le mois de février 2017 et décembre 2018, correspondant à la différence entre les salaires qu'elle a perçus en travaillant dans le secteur privé et la rémunération qu'elle aurait perçue si elle n'avait pas été révoquée, ce en tenant compte de l'évolution indiciaire dont elle aurait bénéficié conformément à sa reconstitution de carrière ;

- elle a subi un second préjudice financier correspondant à la différence entre la rémunération d'un agent de catégorie C qu'elle aurait dû percevoir si elle n'avait pas été révoquée et la rémunération d'un agent de catégorie B qu'elle aurait dû percevoir si elle avait été nommée rédacteur, d'un montant de 22 400 euros s'il est calculé à compter du

1er novembre 2014 correspondant à la date à laquelle elle aurait dû être nommée rédactrice stagiaire si elle n'avait pas fait l'objet d'une suspension ou à déterminer s'il est calculé à compter du 1er février 2017 correspondant à la date de sa révocation, du 1er janvier 2018 correspondant à la date à laquelle aurait été nommée à un poste de catégorie B si la commission d'affectation du 7 décembre 2017 n'avait pas été reportée ou encore du

9 septembre 2019, date à laquelle elle a été nommée à un poste de catégorie B tout en étant rémunérée comme un agent de catégorie C ;

- enfin, elle a subi un préjudice moral et des troubles dans les conditions de l'existence, dont il sera fait une juste appréciation en les fixant à la somme de 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 août 2021, le département de E conclut au rejet de la requête.

Le département de E fait valoir que la requête est irrecevable car tardive, qu'il n'a commis aucune faute, que la requérante n'a pas subi de préjudice et qu'il n'y a pas de lien de causalité entre la prétendue faute commise et les prétendus préjudices subis.

Par un courrier en date du 30 janvier 2023, il a été demandé à la requérante de produire des informations et pièces complémentaires, sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative. La requérante y a répondu le 9 février 2023 et sa réponse a été communiquée au département de E le 14 février 2023, sur le fondement de ces mêmes dispositions.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'hôte, rapporteur ;

- et les conclusions de M. Colera, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, recrutée comme contractuelle par le département de E en 2005, titularisée comme adjointe administrative le , inscrite sur la liste d'aptitude au concours interne de rédacteur territorial le 2014, suspendue le 2014, révoquée le 13 janvier 2017, réintégrée juridiquement à compter du à la suite de la suspension, puis de l'annulation de cette révocation par le tribunal administratif de Montreuil, demande la réparation des préjudices subis en raison des fautes commises par le département de E du fait de l'illégalité de sa révocation, de la mauvaise gestion de sa carrière qui a conduit à l'empêcher d'être nommée au grade de rédactrice, de l'enrichissement sans cause dont il a bénéficié en la nommant sur poste de catégorie B tout en continuant à la rémunérer comme un agent de catégorie C, enfin du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis.

I- Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-2 du code de justice administrative : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. Toutefois, lorsqu'une décision explicite de rejet intervient avant l'expiration de cette période, elle fait à nouveau courir le délai de recours () ".

3. Le département de E fait valoir que la requête n'a pas été déposée dans le délai de deux mois prévu par l'article R. 421-2 du code de justice administrative qui a suivi la décision implicite de rejet, née le 24 novembre 2019 de son silence gardé sur la demande indemnitaire préalable de Mme C en date du 24 septembre 2019. Toutefois, la requérante soutient, sans être contredite en défense, que sa demande indemnitaire a été réceptionnée par le département le 26 septembre 2019 et produit un courriel qui lui a été envoyé par la poste et mentionnant qu'un pli était réceptionné le 26 septembre 2019. Le délai de recours contentieux étant un délai franc, la requête, enregistrée le 27 janvier 2020, n'est donc pas tardive et la fin de non-recevoir sera écartée.

II- Sur les conclusions indemnitaires :

II.A.- En ce qui concerne les fautes :

II.A.1- S'agissant de la révocation illégale :

4. L'arrêté en date du 13 janvier 2017 par lequel le président du conseil départemental de E a révoqué Mme C à compter du 1er février 2017 a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Montreuil en date du 22 janvier 2018, devenu définitif faute d'appel et retenant comme moyen l'absence de matérialité des faits. Cette révocation illégale constitue donc une faute de l'administration de nature à engager sa responsabilité.

II.A.2- S'agissant des fautes commises dans gestion de la carrière de la requérante :

5. Il résulte de l'instruction que Mme C avait, avant sa révocation illégale, réussi le concours de rédacteur territorial et était inscrite sur la liste d'aptitude à compter du 2014. Elle avait candidaté sur deux postes de rédactrice, pour lesquelles elle avait été auditionnée par une commission de recrutement le 13 juin 2014 et le 30 juin 2014. La lecture du compte rendu de ces commissions permet de révéler que la requérante avait des chances sérieuses d'être recrutée comme rédactrice-stagiaire, sur au moins l'un de ces postes. Or, par deux courriers en date du 11 juillet et du 30 juillet 2014, le département de E a indiqué à la requérante que sa candidature n'était pas retenue. Même si ces courriers n'indiquent pas les motifs pour lesquels la candidature de Mme C n'a pas été retenue, le département de E avait entretemps, après avoir déposé plainte pour fraude à l'encontre de la requérante le 15 avril 2014, suspendu cette dernière à compter du 2014. Si les comptes rendus des commissions de recrutement en date des 13 et 30 juin 2014 mentionnent que la requérante s'est désistée, ces mentions sont contradictoires avec les courriers du département de E en date des 11 et 30 juillet 2014 et le département ne produit aucun courrier de désistement émanant de la requérante, laquelle conteste s'être désistée. Par ailleurs, alors que la procédure judiciaire ouverte à l'encontre de la requérante s'est soldée par une absence de charges retenues à son encontre ainsi qu'en fait état un courrier du substitut du procureur de la République près du tribunal de grande instance de Bobigny en date du 18 août 2015 transmis au département le 1er septembre 2015, que le conseil de discipline a émis un avis défavorable à la révocation en l'absence de matérialité des faits le 9 décembre 2016 et que le conseil de discipline de recours a émis un avis dans le même sens le 28 avril 2017, le département de E a révoqué la requérante le 13 janvier 2017 et ne l'a réintégrée administrativement que le 24 avril 2019, à la suite de l'annulation de la révocation par le tribunal administratif de Montreuil le 22 janvier 2018. Dans ces conditions, alors que Mme C avait demandé sa réintégration dès le

1er septembre 2015 et obtenu la prolongation de son inscription sur la liste d'aptitude jusqu'au 19 mars 2018, le département de E a commis des fautes dans la gestion de la carrière de la requérante en l'empêchant d'être nommée au grade de rédactrice stagiaire, fautes de nature à engager sa responsabilité.

II.A.3- S'agissant de l'enrichissement sans cause :

6. Aux termes de l'article 20 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Les fonctionnaires ont droit, après service fait, à une rémunération comprenant le traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement ainsi que les indemnités instituées par un texte législatif ou réglementaire. S'y ajoutent les prestations familiales obligatoires. / Le montant du traitement est fixé en fonction du grade de l'agent et de l'échelon auquel il est parvenu ou de l'emploi auquel il a été nommé () ".

7. Le fait pour l'administration d'affecter un fonctionnaire, pour une longue période et sans que l'intérêt du service soit justifié, sur un ou plusieurs emplois d'un niveau supérieur à ceux que son grade lui donne vocation à occuper, constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité.

8. Il résulte de l'instruction qu'à compter du 9 septembre 2019, le département de E a affecté la requérante sur un poste de collaboratrice adjointe de circonscription de protection maternelle et infantile relevant de la catégorie B, tout en continuant à la rémunérer comme un agent de catégorie C. Si le département fait valoir qu'il s'agissait d'un poste de catégorie B ouvert à la catégorie C, cela ne ressort pas de la lecture de la fiche de poste. Par ailleurs, si ce même département fait valoir que la requérante a accepté ce poste et les conditions de rémunérations, il résulte de l'instruction, notamment d'un courrier en date du 9 juillet 2019 par lequel il a annoncé à la requérante son recrutement, qu'il lui a été présenté comme un poste de catégorie B, sans qu'elle soit avertie qu'elle continuerait à être rémunérée au niveau d'un agent C. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que le département de E a bénéficié d'un enrichissement sans cause et a ainsi commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

II.B.- En ce qui concerne les préjudices :

II.B.1- S'agissant des préjudices financiers :

9. En premier lieu, la requérante soutient, en produisant des pièces justificatives, qu'elle a subi un préjudice correspondant à la différence entre la rémunération qu'elle aurait dû continuer à percevoir si elle n'avait pas été révoquée et celle qu'elle a perçu en travaillant dans le secteur privé, qui peut être évaluée à la somme de 350 euros par mois entre le mois de février 2017 au cours duquel elle a été révoquée et celui de février 2019, au cours duquel elle a été réintégrée. Contrairement à ce que soutient le département de E, le jugement du tribunal administratif de Montreuil en date du 22 janvier 2018 lui enjoignant de procéder à la reconstitution de la carrière de la requérante n'avait pas pour conséquence de l'obliger à verser cette différence de salaire, ce qu'au demeurant il n'a pas fait, ainsi que le soutient la requérante sans être contestée en défense. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 7 700 euros (350 x 22).

10. En deuxième lieu, si la requérante se prévaut d'un second préjudice financier lié à la différence entre la somme qu'elle aurait dû percevoir si elle avait été nommée rédactrice et celle qu'elle aurait dû percevoir si elle n'avait pas été révoquée, le lien de causalité entre les fautes commises par le département dans la gestion de sa carrière qui l'ont empêchée d'être nommée rédactrice stagiaire et le préjudice invoqué n'est pas établi dès lors que la seule nomination au grade de rédactrice stagiaire ne présume pas de la titularisation au grade de rédactrice, cette titularisation étant conditionnée, ainsi que le rappelle le courrier du département en date du 9 juillet 2019 déjà mentionné au point 8, par un stage d'une durée d'un an et deux rapports de stage permettant d'apprécier la valeur du candidat stagiaire et l'opportunité de sa titularisation. Il s'ensuit que ce chef de préjudice doit être écarté.

11. En troisième et dernier lieu, en revanche, dès lors qu'il résulte de l'instruction que Mme C a été employée sur un emploi relevant d'un grade de catégorie B tout en restant rémunérée comme un agent de catégorie C, que cette situation a duré de septembre 2019 à février 2023, la requérante a subi, sur cette période un préjudice lié à la différence entre les salaires qu'elle a perçus et ceux qu'elle aurait dû percevoir si elle avait été rémunérée comme un agent de catégorie B, dont il sera fait une juste appréciation en le fixant à la somme de 10 273 € (10 095,89 € pour la période de septembre 2019 à janvier 2023 ainsi qu'il ressort du tableau récapitulatif et des pièces justificatives produites par la requérante pour cette période et non contestés en défense + 177,55 € pour février 2023).

II.B.2- S'agissant du préjudice moral et des troubles dans les conditions de l'existence :

12. S'il ne résulte pas de l'instruction que Mme C, qui a rapidement trouvé un travail dans le secteur privé avec une rémunération comparable même si elle était inférieure, a subi des troubles dans les conditions d'existence, elle est fondée à se prévaloir d'un préjudice moral, dont il sera fait une juste appréciation, compte tenu de l'attitude de l'administration qui a persévéré dans son appréciation erronée des faits et a entravé le déroulement de la carrière de Mme C, en le fixant à la somme de 8 000 euros.

III- Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

13. Mme C a droit aux intérêts au taux légal à compter du 26 septembre 2019, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par le département de E. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 27 janvier 2020, lors de l'introduction de la requête. Il y a donc lieu de faire droit à cette demande à compter du 26 septembre 2020, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

IV- Sur les frais liés au litige :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du département de E le versement d'une somme de 1 500 euros à Mme C, au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Le département de E est condamné à verser à Mme C la somme de 25 973 (vingt-cinq mille neuf cent soixante-treize) euros avec intérêts au taux légal à compter du 26 septembre 2019. Les intérêts échus à la date du 26 septembre 2020, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune des dates pour produire eux-mêmes des intérêts.

Article 2 : Le département de E versera une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à Mme C, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au département de E.

Délibéré après l'audience du 8 mars 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Salzmann, présidente,

- Mme de Bouttemont, première conseillère,

- M. L'hôte, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2023.

Le rapporteur,La présidente,SignéSigné F. L'hôteM. DLa greffière,SignéA. Capelle

La République mande et ordonne au préfet de E, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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