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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2001771

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2001771

vendredi 14 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2001771
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantDELPECH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés le 11 février 2020 et les 20 janvier et 20 février 2023, Mme B A, représentée par Me Delpech, demande dans le dernier état de ses écritures au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner la commune de F à lui verser la somme totale de 189 500,96 euros en réparation des différents préjudices matériels et moraux subis du fait du harcèlement moral dont elle a été victime dans l'exercice de ses fonctions ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner la commune à l'indemniser des préjudices matériels et moraux liées à la maladie professionnelle dont elle souffre au titre de la responsabilité sans faute ;

3°) de condamner la commune à lui verser la somme de 3 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de la méconnaissance fautive de son droit à la formation ;

4°) d'assortir les sommes dues des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande préalable le 5 décembre 2019, avec capitalisation des intérêts ;

5°) en tout état de cause, de mettre à la charge de la commune la somme de 3 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Elle soutient que :

- à titre principal, elle a été victime dans l'exercice de ses fonctions de nombreux agissements de la part de ses supérieurs hiérarchique ayant entraîné une dégradation de ses conditions de travail, constitutifs de harcèlement moral dont elle demande l'indemnisation ;

- elle a subi un préjudice de carrière consistant en une perte de rémunération ainsi qu'un préjudice moral du fait de sa dépression et de son isolement, un préjudice d'agrément, un préjudice d'anxiété, une atteinte à sa réputation et à ses perspectives de carrière ;

- à titre subsidiaire, elle est également fondée à demander l'indemnisation de l'ensemble de ses préjudices matériels et moraux liés à la maladie professionnelle dont elle souffre sur le terrain de la responsabilité sans faute de la commune ;

- en outre, les refus répétés de la commune de lui accorder des formations ont méconnu son droit à la formation et constitue une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- elle a subi à ce titre un préjudice professionnel qu'elle évalue à la somme de 3 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés le 5 décembre 2022 et le 27 février 2023, la commune de F, représentée par la SCP Seban et Associés, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 8 mars 2023 à 12h par une ordonnance du

21 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme de Bouttemont,

- les conclusions de M. Colera, rapporteur public,

- et les observations de Me Delpech, représentant Mme A et de Me Cadoux, représentant la commune de F.

Une note en délibéré, enregistrée le 31 mars 2023, a été présentée pour Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a été recrutée le en qualité d'agent contractuel par la commune de F puis titularisée en qualité d'adjoint technique territorial de 2ième classe le 1er octobre 2002. Elle a occupé les fonctions d'agent , puis à partir de les fonctions de . Elle demande dans le dernier état de ses écritures, à titre principal, la condamnation de la commune de F à lui verser la somme totale de 189 500,96 euros en réparation des différents préjudices matériels et moraux subis du fait du harcèlement moral dont elle estime avoir été victime dans l'exercice de ses fonctions. A titre subsidiaire, elle sollicite, d'une part, le versement de la somme de 3 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de la méconnaissance de son droit à la formation ainsi que l'indemnisation des préjudices matériels et moraux liés à la maladie professionnelle dont elle souffre au titre de la responsabilité sans faute de la commune.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne les faits de harcèlement moral :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ".

3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. Mme A soutient qu'elle a été victime de harcèlement moral dans l'exercice de ses fonctions, dès lors qu'elle aurait fait l'objet de " propos agressifs et désobligeants ainsi que d'une agression physique de la part du directeur général adjoint ", qu'elle a été " isolée dans son travail dans un local étroit et fermé et que ses prérogatives professionnelles ont été supprimées ainsi que son bureau ", que la commune a refusé " d'adapter ses conditions de travail à son état de santé et de répondre à ses courriers dénonçant le harcèlement dont elle était victime et que " son supérieur hiérarchique aurait refusé de lui porter secours alors qu'elle était victime d'un malaise en pleine canicule ". Elle fait valoir enfin que " la commune a refusé à trois reprises au cours de l'année 2016 de lui accorder une formation ".

5. Tout d'abord, si Mme A fait état des agissements de ses supérieurs hiérarchiques et de ses conditions de travail portant atteinte à sa dignité et à ses droits, elle n'apporte toutefois pas d'éléments suffisamment probants à l'appui de ses allégations, notamment sur les propos agressifs et désobligeants qui auraient été tenus à son encontre. Les attestations produites par ses collègues, si elles décrivent l'existence d'une souffrance psychologique, ne sont toutefois pas suffisamment circonstanciées en l'absence de dates et d'éléments permettant d'établir l'origine professionnelle de cette souffrance. Par ailleurs, le directeur général adjoint mis en cause affirme n'avoir jamais tenu les propos évoqués, qui ne sont en outre établis par aucune autre pièce du dossier. Si l'intéressée fait particulièrement état d'une " agression " qui serait survenue en décembre 2016 ou en février 2017 où son supérieur l'aurait forcée à se rasseoir alors qu'elle se levait pour " signifier son mécontentement ", ce fait, qui est contesté par son supérieur, n'a toutefois été évoqué pour la première fois que le 31 décembre 2018. A le supposer même suffisamment établi et pour regrettable qu'il soit, il ne saurait toutefois être constitutif en lui-même de faits de harcèlement moral. Si Mme A soutient ensuite qu'elle a été affectée dans un local technique insalubre et que ses prérogatives professionnelles ont été supprimées, il résulte toutefois de sa fiche de poste que l'intéressée, en sa qualité de gestionnaire de stock, ne disposait pas, eu égard à la nature de ses fonctions, d'un bureau attribué en tant que tel au sein des locaux. Elle prenait note le matin à son arrivée au secrétariat des commandes de produits d'entretien sollicités, allait les chercher dans le local technique de stockage en sous-sol, qu'elle qualifie improprement de bureau, pour ensuite les livrer aux différents services dans la journée. A la suite de l'avis du médecin de prévention en date du 9 juillet 2018, qui a conclu à l'incompatibilité avec son état de santé du port de charges et de manutention en hauteur, le poste de la requérante, qui avait repris ses fonctions le 8 juillet 2018 puis a été de nouveau placé en congé de maladie le

18 juillet suivant, a été aménagé avec la suppression des livraisons qu'elle effectuait, ces dernières nécessitant de porter des produits lourds. Cette mission a été attribuée à un autre agent à qui le téléphone portable et les clés de la voiture de fonctions, nécessaires pour l'exercice de sa tâche, ont été en conséquence remis. Il résulte de ce qui précède que les faits évoqués par Mme A relatifs à ses conditions de travail et à la perte de " ses prérogatives professionnelles " ne peuvent être qualifiés de harcèlement moral.

6. Ensuite, si Mme A soutient que la commune a refusé " d'adapter ses conditions de travail à son état de santé " et de répondre à ses courriers dénonçant le harcèlement dont elle était victime, et d'assurer sa protection, il ne résulte toutefois pas de l'instruction que la commune n'aurait pas accompli les diligences nécessaires afin de tenir compte de l'état de santé de la requérante. Ainsi qu'il a été dit, sa situation a été soumise au médecin de prévention qui a effectué des préconisations mises en œuvre par l'administration. La commune a répondu aux nombreux courriers de la requérante sur sa situation médicale et notamment ses demandes parfois contradictoires sur l'octroi d'un congé de longue maladie, puis un mi-temps thérapeutique et enfin la reconnaissance d'une maladie professionnelle. Si elle fait enfin valoir que son supérieur hiérarchique a refusé, le 3 juillet 2018, de lui porter secours dans le local technique alors qu'elle faisait un " malaise ", elle n'apporte toutefois pas d'élément suffisamment précis, sur sa nature et son ampleur, et notamment aucune pièce médicale, alors qu'elle a été en mesure de rentrer seule chez elle et qu'elle-même se bornant à faire état dans son courrier du 6 juillet 2018 adressé au maire qu'elle " a été prise de panique et soudainement sentie mal ".

7. Enfin, si Mme A soutient que la commune lui aurait refusé à trois reprises en 2016 de suivre une formation, elle n'apporte toutefois aucun élément à l'appui de ses allégations et notamment sur les demandes qu'elle aurait faites et les refus qui lui auraient été opposés. La commune fait en outre valoir que cette formation était assurée par le centre national de la fonction publique territoriale avec un nombre limité de places et que l'intéressée avait en outre déjà suivi cette formation en 2011. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir que les refus de formation alléguées, qui ne sont, en tout état de cause, pas du fait de la commune, caractériseraient une situation de harcèlement moral à son encontre.

8. Il résulte de tout ce qui précède qu'eu égard à l'ensemble de ces éléments,

Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été victime de faits constitutifs de harcèlement moral au sens des dispositions précitées de l'article 6 quinquiès de la loi du

13 juillet 1983, présentant ainsi le caractère d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune. Par suite, ses conclusions indemnitaires tendant à la réparation du préjudice subi du fait du harcèlement moral dont elle estime avoir été victime doivent être rejetées.

En ce qui concerne la méconnaissance de son droit à la formation :

9. Pour les mêmes motifs retenus au point 7, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la commune aurait méconnu son droit à la formation, dès lors que les refus allégués ne relèvent, en tout état de cause, pas de son fait. Par suite, les conclusions indemnitaires présentées à titre subsidiaire sur ce fondement de la responsabilité pour faute doivent être rejetées.

10. Il résulte des points 8 et 9 que les conclusions indemnitaires de Mme A tendant à l'engagement de la responsabilité pour faute de la commune de F doivent être rejetées.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

11. Les dispositions qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Ces dispositions déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Elles ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la collectivité qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre cette personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

12. Il résulte de l'instruction que par un arrêté en date du 7 février 2020, le maire de la commune de F a, après avis de la commission de réforme émis le 20 janvier 2020, reconnu l'imputabilité au service des troubles anxio-dépressifs de Mme A à l'origine de ses arrêts de travail à compter du 18 juillet 2018.

13. Si Mme A, qui n'est pas fondée à demander l'indemnisation, sur le fondement de la responsabilité sans faute, des préjudices de perte de revenus et d'incidence professionnelle, demande une indemnisation forfaitaire de ses frais de transport pour ses rendez-vous médicaux, elle n'apporte toutefois aucune précision sur le nombre et les lieux des rendez-vous en lien avec sa pathologie qui auraient été à sa charge, se bornant à produire deux tickets de métro. L'intéressée, qui évoque ensuite un préjudice d'agrément notamment en raison de l'abandon d'une pratique sportive, n'établit toutefois pas, par la seule production d'attestations peu circonstanciées, l'existence d'un tel préjudice. Enfin, il sera fait une juste appréciation, dans les circonstances de l'espèce, de son préjudice moral et de ses troubles dans les conditions d'existence notamment d'anxiété liés à sa pathologie en lui versant la somme globale de 3 000 euros.

14. Mme A a droit aux intérêts sur cette somme à compter du 5 décembre 2019, date de réception de sa demande préalable par la commune de F. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée par Mme A le 11 février 2020. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 décembre 2020, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de la commune de F, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance. Il n'y a pas lieu de mettre, dans les circonstances de l'espèce, à la charge de Mme A la somme que demande la commune de F au titre des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de F est condamnée à verser à Mme A la somme de

3 000 euros avec intérêts au taux légal à compter du 5 décembre 2019. Les intérêts échus à la date du 5 décembre 2020 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Les conclusions de la commune de F au titre des dispositions de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la commune de F.

Délibéré après l'audience du 31 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Salzmann, présidente,

Mme de Bouttemont, première conseillère,

M. L'hôte, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 avril 2023.

La rapporteure,La présidente,Signé Signé Mme de BouttemontMme ELa greffière,Signé Mme C

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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