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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2004295

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2004295

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2004295
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème chambre
Avocat requérantSCP LUSSAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 avril 2020, la société Enlèvement sur demande, représentée par la SCP Lussan, agissant par Me Job, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité d'un montant de 60 384,56 euros TTC à parfaire, avec les intérêts de retard à compter du 14 juin 2018, date de réception de sa réclamation du 12 juin 2018 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les opérations de déplacement de véhicules à la demande des forces de police sur la base de réquisitions judiciaires n'entrent pas dans le champ des opérations d'immobilisation, d'enlèvement ou de mise en fourrière des véhicules régies par les articles L. 325-1 et suivants du code de la route ;

- elles n'entrent pas davantage dans le champ des contrats de concession de service public des fourrières automobiles en Seine-Saint-Denis, qui ne visent que les opérations d'enlèvement et de mise en fourrière de véhicules ;

- l'exécution de ces opérations revêt un caractère contraignant pour elle et utile pour l'administration ;

- la responsabilité quasi-délictuelle pour faute de l'Etat doit être engagée et entraîner l'indemnisation des dépenses utiles exposées ainsi que de la marge bénéficiaire normalement attendue pour l'exécution de telles prestations ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité quasi-contractuelle de l'Etat sera engagée ;

- afin de facturer chaque opération de transfert, la base de référence était le tarif forfaitaire fixé par l'arrêté du 14 novembre 2001 pour les frais d'enlèvement des véhicules, cette opération étant, au plan matériel, similaire au transfert de véhicules prescrit par les commissariats de police.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2021, le préfet de la Seine-Saint-Denis sollicite le rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la société requérante ne saurait invoquer la responsabilité quasi-délictuelle de l'administration dès lors qu'elle a commis une faute ou une imprudence, en s'affranchissant des liens contractuels justifiant sa mission ;

- le caractère subsidiaire de l'enrichissement sans cause fait obstacle à l'engagement de la responsabilité quasi-contractuelle ;

- en l'absence d'utilité des opérations, d'appauvrissement et d'enrichissement, et compte tenu de la faute commise par la société requérante, l'enrichissement sans cause ne peut être retenu ;

- l'indemnité réclamée n'est pas justifiée.

Une mesure d'instruction a été diligentée le 10 octobre 2022 à laquelle la société Enlèvement sur demande a répondu par des courriers des 13 et 16 octobre 2022.

La clôture de l'instruction a été fixée au 24 octobre 2022 par une ordonnance du même jour, en application des dispositions des articles R. 611-11-1 et R. 613-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Mathieu, rapporteure publique,

- les observations de Me Job pour la société Enlèvement sur demande, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. La société Enlèvement sur demande s'est vu confier, pour une durée de cinq ans, les concessions de service public de la fourrière automobile dans le département de

la Seine-Saint-Denis à compter du 28 avril 2014 pour les secteurs nos 5 (circonscription de sécurité de proximité de Saint-Denis), 6 (secteur Sud de la même circonscription), et 8 (circonscription de sécurité de proximité d'Epinay comprenant les communes d'Epinay et de Villetaneuse, de Stains comprenant les communes de Stains et de Pierrefitte, et de La Courneuve comprenant les communes de La Courneuve, Le Bourget et Dugny), et à compter du 15 avril 2015 pour le secteur n° 9 (circonscription de sécurité de proximité de Saint-Ouen). Ces concessions arrivaient à leur terme le 27 avril 2019. Par la présente requête, la société Enlèvement sur demande réclame au tribunal administratif le versement d'une indemnité de 60 384,56 euros TTC au titre des opérations d'enlèvement et de transfert de véhicules effectuées sur réquisitions judiciaires en lien avec les commissariats de police de Seine-Saint-Denis.

Sur les conclusions indemnitaires de la requête :

En ce qui concerne la réalisation de prestations extra-contractuelles :

2. Par les concessions de service public en litige, l'Etat a confié, dans les secteurs de la Seine-Saint-Denis énumérés au point 1, l'enlèvement et la mise en fourrière des véhicules motorisés et assimilés à la société Enlèvement sur demande en sa qualité de gardien de fourrière, sur le fondement des articles L. 325-1 et suivants du code de la route. Sur la base de ces conventions, qui fixent les conditions et les modalités notamment de l'indemnisation de ces opérations, l'officier de police judiciaire ou l'agent de police judiciaire adjoint, chef de la police municipale territorialement compétents, le maire ou le préfet prescrivent au gardien de fourrière l'enlèvement et la mise en fourrière des véhicules motorisés et assimilés.

3. Dans le cadre du présent recours, la société Enlèvement sur demande soutient qu'elle a réalisé des prestations, sur réquisitions d'officiers ou agents de police judiciaire, aux fins de déplacer des véhicules, principalement de leur lieu de stationnement vers un commissariat, qui n'entreraient pas dans les missions de services publics qui lui sont dévolues par la concession de service public. Il résulte, en effet, de l'instruction, notamment des très nombreuses factures produites à l'instance allant de 2014 à 2019, et n'est d'ailleurs pas contesté en défense par les services préfectoraux, que, en marge de ses prestations contractuelles liées à la mise en fourrière des véhicules, la société Enlèvement sur demande s'est vu ordonner, sur réquisitions judiciaires, l'enlèvement de véhicules jusqu'à des commissariats de police indépendamment de toute mise en fourrière. Ainsi que le reconnaît le préfet, notamment dans un courriel daté du 2 février 2018, ces enlèvements, qui ont été ordonnés sur réquisition judiciaire, ne s'inscrivent pas dans le périmètre des concessions de service public.

En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité de la puissance publique :

4. L'opérateur ayant réalisé des prestations au bénéfice de l'administration est fondé à engager une action indemnitaire sur le fondement de l'enrichissement sans cause afin

d'obtenir le remboursement des dépenses utiles qu'il a exposées pour elle. Par ailleurs, lorsque l'administration a commis une faute, l'opérateur bénéficie du droit à la réparation du dommage imputable à cette faute. Outre le remboursement des dépenses utiles exposées pour l'administration, l'opérateur est fondé à demander le paiement du bénéfice dont il a été privé.

S'agissant de la responsabilité quasi-délictuelle :

5. La société Enlèvement sur demande recherche, à titre principal, la responsabilité de l'Etat sur le fondement de la responsabilité quasi-délictuelle. Cependant, alors que la société requérante ne caractérise nullement l'existence d'une faute des services de l'Etat, la seule réalisation de prestations extra-contractuelles d'enlèvement de véhicules sans mise en fourrière jusqu'à des commissariats de police sur réquisitions judiciaires ne traduit pas une faute de l'administration. En tout état de cause, à supposer même que soit caractérisée une faute de l'Etat, la société Enlèvement sur demande, titulaire de conventions de délégation de service public depuis 1978 et qui ne pouvait ignorer qu'elle agissait en dehors du champ des missions qui lui étaient confiées, a elle-même commis une faute d'imprudence, de nature à atténuer la responsabilité de la puissance publique, en acceptant d'effectuer des prestations en dehors de tout cadre contractuel. Il s'ensuit que les conclusions de la requête tendant, à titre principal, à l'engagement de la responsabilité quasi-délictuelle de l'Etat doivent être rejetées.

S'agissant de la responsabilité quasi-contractuelle :

Quant au principe de responsabilité :

6. La société Enlèvement sur demande est en droit, ainsi qu'elle le fait valoir à titre subsidiaire, de demander, sur le fondement de l'enrichissement sans cause de l'administration, le remboursement des dépenses qu'elle a engagées, certes en marge de la concession de service public dont elle était titulaire, mais indéniablement utiles à l'administration, ayant trait uniquement aux prestations d'enlèvement de véhicules jusqu'aux commissariats de police indépendamment de toute mise en fourrière. A cet égard, d'une part, la faute alléguée par le préfet, tirée de ce que la société Enlèvement sur demande savait qu'elle réalisait des opérations d'enlèvement de véhicules en dehors du périmètre contractuel sans l'assentiment de l'autorité de fourrière, est sans incidence sur son droit à indemnisation au titre de l'enrichissement sans cause de la collectivité publique. D'autre part, si le préfet fait valoir que, dans un courriel du 2 février 2018, il allait demander aux services de police de cesser de recourir à la société Enlèvement sur demande pour le déplacement de véhicules vers les commissariats, cette circonstance ne saurait manifester, à elle seule, une opposition de l'administration à l'exécution des prestations réalisées par cette société en dehors de tout cadre contractuel, alors au surplus que les interventions de la société Enlèvement sur demande se faisaient sur réquisitions des services de police.

Quant au quantum du préjudice indemnisable :

7. La société ESD sollicite, au titre de l'indemnisation des dépenses utiles à l'administration qu'elle a exposées, la condamnation de l'Etat à lui payer une indemnité d'enrichissement sans cause d'un montant de 60 384,56 euros. Pour justifier ce montant, elle produit un ensemble de factures émises de 2014 à 2019.

8. Toutefois, d'une part, il résulte de l'instruction que, parmi la totalité des factures produites au titre de la période allant de 2014 à 2019, de nombreuses factures portent sur des prestations d'enlèvement et de mise en fourrière de véhicules sur réquisitions judiciaires, qui relèvent du périmètre des concessions, sans qu'il soit possible de distinguer au sein de cet ensemble, nonobstant la mesure d'instruction diligentée sur ce point, les factures correspondant aux prestations extra contractuelles d'enlèvement de véhicules vers les commissariats uniquement, à l'exclusion de celles portant sur des prestations contractuelles de mise en fourrière.

9. D'autre part, à supposer même que le périmètre des dépenses utiles indemnisables au titre de l'enrichissement sans cause de l'administration puisse être utilement délimité, la société requérante réclame, en tout état de cause à ce titre, le paiement des prestations qu'elle estime lui être dues sur la base des factures établies selon les tarifs fixés par l'annexe II de l'arrêté du 14 novembre 2001 fixa nt les tarifs maxima des frais de fourrière pour automobiles, dans sa version modifiée par l'arrêté du 10 juillet 2015, incluant ainsi sa marge bénéficiaire. Cependant, les dépenses utiles indemnisables comprennent les seules dépenses qui ont été directement engagées par le cocontractant pour la réalisation des prestations destinées à l'administration, à l'exclusion de toute marge bénéficiaire. Or, la société Enlèvement sur demande n'apporte aucun élément sur sa marge bénéficiaire, et ne permet donc pas au juge de déterminer le coût de revient des opérations de déplacement forcé de véhicules qu'elle a effectuées à la demande des services de police. Dans ces conditions, faute de produire les justifications de nature à permettre à la juridiction de se prononcer en connaissance de cause sur le montant des dépenses utiles exposées par la société Enlèvement sur demande, ses conclusions présentées à titre subsidiaire sur le fondement de l'enrichissement sans cause ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais non compris dans les dépens :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante à l'instance, une somme au titre des frais exposés par la société Enlèvement sur demande et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Enlèvement sur demande est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Enlèvement sur demande et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 16 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Michel Romnicianu, président,

Mme Nathalie Dupuy-Bardot, première conseillère,

M. Youssef Khiat, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

Y. A

Le président,

Signé

M. B

La greffière,

Signé

S. Le Bourdiec

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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