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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2102122

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2102122

mardi 26 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2102122
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantVERALLO BORIVANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 février 2021, M. C A, représenté par Me Verallo-Borivant, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 janvier 2021 par lequel la présidente du conseil régional d'Ile-de-France l'a suspendu de ses fonctions à compter du 11 janvier 2021 pour une durée maximum de quatre mois ;

2°) d'enjoindre à la présidente du conseil régional d'Ile-de-France de le rétablir dans ses fonctions dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de condamner la région d'Ile-de-France à lui verser une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi ;

4°) de mettre à la charge de la région d'Ile-de-France la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- la procédure n'a pas été contradictoire dès lors que le rapport du 17 décembre 2020 et les autres pièces visées dans l'arrêté attaqué ne lui ont pas été communiquées ;

- il n'a commis aucune faute et son comportement n'a pas été menaçant ;

- son comportement est une réponse au harcèlement dont il a été victime de la part de la proviseure du lycée Aristide Briand de la commune du Blanc-Mesnil ;

- il a subi un préjudice moral, qu'il évalue à un montant de 10 000 euros, du fait du harcèlement moral dont il estime avoir été victime et de l'illégalité fautive de la décision du 8 janvier 2021.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 novembre 2023, la région d'Ile-de-France, représentée par sa présidente en exercice, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 28 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 décembre 2023.

Un mémoire, présenté pour M. A, a été enregistré le 20 janvier 2024 et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bazin, rapporteure,

- et les conclusions de M. Colera, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, adjoint technique territorial principal de première classe des établissements d'enseignement titulaire, a été recruté par le conseil régional d'Ile-de-France le 25 août 2014. Il a été successivement affecté au lycée Germaine Tillon au Bourget du 25 août 2014 au 7 avril 2019, au lycée Arthur Rimbaud à La Courneuve du 8 avril 2019 au 16 juin 2019, puis en dernier lieu, le 17 juin 2019, au sein du lycée Aristide Briand au Blanc-Mesnil en qualité de chef de cuisine. Par un arrêté du 8 janvier 2021, la présidente du conseil régional d'Ile-de-France a suspendu M. A de ses fonctions à compter du 11 janvier 2021 pour une durée maximum de quatre mois. Par un courrier du 25 juin 2021, M. A a demandé à la région Ile-de-France réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait de l'illégalité fautive de la décision du 8 janvier 2021 et du harcèlement moral dont il estime avoir été victime. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de l'arrêté du 8 janvier 2021 et la condamnation de la région d'Ile-de-France à lui verser la somme de 10 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait de l'illégalité fautive de l'arrêté du 8 janvier 2021 et du harcèlement moral dont il estime avoir été victime.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa version alors en vigueur : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. () ".

3. En premier lieu, une mesure de suspension de ses fonctions prise à l'encontre d'un fonctionnaire est une mesure conservatoire prise dans l'intérêt du service et ne constitue pas une sanction disciplinaire. Elle n'est donc pas au nombre des décisions qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, à supposer qu'il soit soulevé, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté du

8 janvier 2021 est inopérant doit être écarté.

4. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, la décision de suspendre de ses fonctions un fonctionnaire, qui est une mesure conservatoire prise dans l'intérêt du service, ne constitue pas une sanction disciplinaire. Par suite, elle n'est pas au nombre des décisions qui doivent être précédées d'une procédure contradictoire en application des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration. En particulier, elle n'est pas au nombre de celles pour lesquelles le fonctionnaire intéressé doit être mis à même de consulter son dossier. Par suite, le moyen tiré de ce que la procédure suivie en l'espèce n'a pas été contradictoire dès lors que le rapport du 17 décembre 2020 et les autres pièces visées dans l'arrêté attaqué n'ont pas été communiquées à M. A doit être écarté comme inopérant.

5. En troisième lieu, il résulte des dispositions citées au point 2 du présent jugement qu'une mesure de suspension de fonctions ne peut être prononcée à l'encontre d'un fonctionnaire que lorsque les faits imputables à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que l'éloignement de l'intéressé se justifie au regard de l'intérêt du service. Eu égard à la nature conservatoire d'une mesure de suspension et à la nécessité d'apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition tenant au caractère vraisemblable des faits, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision.

6. Il ressort des termes de la décision attaquée que la mesure de suspension de fonctions de A a été prise au motif de son comportement menaçant envers la proviseure du lycée Aristide Briand où il est affecté. En particulier, cette décision se fonde sur le rapport du 17 décembre 2020 faisant état d'agressions verbales de la part de M. A à l'encontre de la proviseure du lycée, ainsi que sur le courriel du 4 janvier 2021 de M. A au gestionnaire du lycée dans lequel il menace la proviseure du lycée.

7. Il ressort des pièces du rapport d'incident du 17 décembre 2020 rédigé par la proviseure du lycée qu'à la suite d'une agression verbale de M. A envers trois de ses collègues, s'étant déroulé à la cantine du lycée devant les élèves le même jour, l'intéressé a été remarqué à 13 heures 10 par une assistante d'éducation dans le réfectoire en train de dénigrer ses collègues au téléphone devant les élèves qui entendaient toute sa conversation. Il en ressort qu'alors que la proviseure du lycée lui a demandé de téléphoner dans son bureau, M. A lui a répondu " en [lui] hurlant dessus et sur un ton menaçant " de le laisser tranquille pendant sa pause et a refusé d'aller dans son bureau. M. A a refusé à nouveau de retourner dans son bureau après que la proviseure a réitéré sa demande, mais cette fois " sur un ton si haut et menaçant que le CPE et deux assistants d'éducation ont jugé nécessaire de rejoindre [la proviseure] et de [l'] entourer ". Le déroulé de ces faits tels que décrits par la proviseure du lycée est corroboré par le rapport du 7 janvier 2021 du gestionnaire du lycée, ainsi que par le témoignage d'une agente qui indique que, le 17 décembre 2020, M. A lui a crié dessus en lui disant de " rester à [sa] place " et que M. A tient régulièrement des propos agressifs, vulgaires et sexistes envers la proviseure. Par ailleurs, le rapport du 17 décembre 2020 fait également état de ce que plusieurs autres incidents ont eu lieu depuis le début de l'année, notamment dans le cadre privé puisque M. A et la proviseure, bénéficiant tous les deux d'un logement de fonction, sont également voisins. En effet, il ressort des pièces du dossier, notamment des rapports de la proviseure du lycée des 11 octobre 2019, 4 novembre 2019 et 28 février 2020, ainsi que des nombreux témoignages concordants des collègues de M. A, que l'intéressé a un comportement agressif envers ses collègues, qu'il crée une angoisse permanente pour ces derniers, conduisant certains à être placés en arrêt maladie ou à demander leur changement d'affectation, qu'il submerge ses collègues de courriels et de messages téléphoniques écrits et qu'il est agressif verbalement avec la proviseure lorsque celle-ci tente de le rappeler à l'ordre. De plus, il ressort du courriel du 4 janvier 2021 adressé au gestionnaire du lycée que M. A, après avoir fait part de ses difficultés relationnelles avec la proviseure, écrit " je vais régler mes comptes avec cette dirigeante sur un autre terrain de jeu " et " cette dirigeante va apprendre à me respecter, je vous le garantis ! ". À la suite de ce courriel qui a été transmis à la proviseure du lycée, celle-ci a alors déposé plainte à l'encontre de M. A le 7 janvier 2021. Dans cette plainte, la proviseure décrit notamment que le matin même M. A se tenait sur le palier devant la porte de l'habitation de cette dernière et s'est mis à chanter pour la provoquer. Enfin, il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport d'incident du 7 juin 2019 rédigé par le gestionnaire du lycée Rimbaud où M. A était précédemment affecté, que l'intéressé n'observait pas son devoir de réserve, que sa présence y avait " créé un malaise croissant " et qu'il a failli se battre avec un collègue. Ce rapport demande enfin à ce que M. A soit affecté dans un autre établissement.

8. En se bornant à soutenir que son comportement n'est pas menaçant et n'est qu'une réponse au harcèlement dont il estime avoir été victime de la part de la proviseure du lycée, M. A ne conteste pas sérieusement la matérialité des manquements qui lui sont reprochés et qui émanent de sources différentes, précises, circonstanciées et concordantes. Dans ces conditions, les faits présentent un caractère suffisant de vraisemblance. Eu égard à la nature des faits reprochés, à leur récurrence et à la perturbation du service qui en a découlé, ceux-ci permettaient de faire présumer l'existence d'une faute grave de nature à justifier la mesure de suspension prise à l'encontre de l'intéressé. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en édictant la mesure en cause, la région Ile-de-France aurait entaché l'arrêté attaqué d'une erreur d'exactitude matérielle des faits ou d'une erreur d'appréciation.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () ".

10. Il appartient à un agent public, qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

11. M. A fait valoir que la décision de suspension en litige participe au harcèlement moral dont il estime être victime de la part de la proviseure du lycée et qu'il n'a bénéficié d'aucune protection de la part de ses supérieurs. À cet égard, il se prévaut du rapport qu'il a rédigé le 6 juillet 2020 dans lequel il fait état de ce que la proviseure l'a insulté le 6 juillet 2020 à 8 heures 28 devant le personnel en le traitait d' " escroc " et de " voleur " et de la main courante qu'il a déposée le 30 novembre 2020 selon laquelle le 27 novembre 2020, la proviseure l'a traité devant chez lui de " taré " et d'" abruti ". Il se prévaut également de son courriel du 27 novembre 2020 par lequel il demande un rendez-vous avec les responsables syndicaux et du courriel du 6 janvier 2021 dans lequel il fait état de ce que la proviseure ne le respecte pas et l'insulte. M. A se prévaut enfin de la plainte qu'il a déposée à l'encontre de la cheffe d'établissement le 12 janvier 2021, soit postérieurement à la date de la décision attaquée, dans laquelle il fait état de ce que sa supérieure hiérarchique tient des propos humiliants à son égard au sein de l'établissement, tels que " gros de cuisine " et " bon à rien ", ainsi qu'à l'extérieur, tels que " taré " et " abruti ". Toutefois, à l'exception des faits relatés par M. A des 6 juillet et 27 novembre 2020, celui-ci ne décrit pas des faits précis et circonstanciés susceptibles de caractériser des comportements constitutifs d'un harcèlement moral. Or, à les supposer établis et au regard du contexte développé aux points 6 à 8 du présent jugement, les faits des 6 juillet et 27 novembre 2020 ne sont pas suffisants à eux seuls à caractériser une situation de harcèlement moral dont aurait été victime M. A. À cet égard, il ressort de nombreux témoignages précis et concordants que le comportement de M. A envers ses collègues et la proviseure du lycée était, depuis son arrivée, particulièrement agressif et menaçant. Par ailleurs, si M. A fait valoir que " d'autres personnes ont également été victimes des agissements de la proviseure, sans qu'elle ne soit inquiétée par sa hiérarchie ", cette allégation imprécise et non circonstanciée n'est étayée par aucune pièce produite au dossier. Enfin, si M. A se prévaut de ses arrêts maladies des 4, 15 et 21 janvier 2021, il n'est pas établi que ces arrêts, au demeurant tous postérieurs à la décision attaquée, seraient en lien avec des agissements de harcèlement dont il aurait été victime. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été victime de harcèlement de la part de la proviseure du lycée et que la décision attaquée serait, par voie de conséquence, entachée d'illégalité.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 8 janvier 2021 par lequel la présidente du conseil régional d'Ile-de-France l'a suspendu de ses fonctions à compter du 11 janvier 2021 pour une durée de quatre mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. A, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

14. Il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé, à l'appui de sa demande indemnitaire, à se prévaloir de la faute de la région Ile-de-France tirée de l'illégalité de l'arrêté du 8 janvier 2021 ou de celle tirée du harcèlement moral dont il estime avoir été victime. Les conclusions indemnitaires présentées par M. A doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de la région Ile-de-France, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la région d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 12 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Truilhé, président,

M. L'hôte, premier conseiller,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2024.

La rapporteure,Le président,Mme BazinM. TruilhéLa greffière,Mme B

La République mande et au préfet de la région Ile-de-France en ce qui le concerne, et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 210212

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