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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2104173

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2104173

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2104173
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantBEN YOUNES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 mars 2021, Mme B D, représentée par Me Ben Younes, demande au tribunal :

1°) de condamner le CDEF 93 (Centre départemental Enfants et Familles E) à lui verser les sommes suivantes, assorties des intérêts au taux légal à compter du 30 novembre 2020 :

- 50 000 euros en réparation des préjudices moral et matériel subis du fait du harcèlement moral dont elle a fait l'objet ;

- 5 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de l'absence de caractère effectif de la protection fonctionnelle dont elle a fait l'objet ;

2°) d'enjoindre au CDEF 93 de lui rembourser ses frais d'avocat et médicaux ;

3°) de mettre à la charge du CDEF 93 une somme de 3 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne les fautes :

- elle a fait l'objet, depuis 2009 et jusqu'à son accident survenu le 12 mars 2012 et reconnu imputable au service, d'un harcèlement moral par sa hiérarchie ;

- en dépit de la protection fonctionnelle qui lui a été octroyée, le CDEF 93 n'a rien mis en œuvre pour faire cesser le harcèlement dont elle a fait l'objet.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

- en admettant que la faute de l'administration ne soit pas caractérisée, sa responsabilité sans faute peut être engagée.

En ce qui concerne les préjudices :

- elle a subi des préjudices moral et matériel du fait du harcèlement moral dont elle a fait l'objet, dont il sera fait une juste appréciation en les fixant à la somme de 50 000 euros ;

- elle a subi des préjudices du fait de l'absence de caractère effectif de la protection fonctionnelle dont elle a fait l'objet et dont il sera fait une juste appréciation en les fixant à la somme de 5 000 euros.

Par un avis en date du 23 mai 2023, les parties ont été informées que l'affaire était susceptible d'être inscrite au rôle d'une audience du 4ème trimestre 2023 et que la clôture d'instruction était susceptible d'intervenir à compter du 12 juin 2023.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2023, le CDEF 93, représenté par

Me Clément, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la requérante la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le CDEF 93 fait valoir qu'aucun des moyens que contient la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 2 août 2023, la clôture immédiate de l'instruction a été prononcée.

Par une lettre du 27 septembre 2023, les parties ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R 611-7 du code de justice administrative, le tribunal était susceptible de fonder sa décision sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions en injonction, présentées à titre principal. Les parties n'ont pas présenté d'observations en réponse.

Par une mesure d'instruction en date du 27 septembre 2023 et effectuée sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, il a été demandé à la requérante de chiffrer le préjudice matériel allégué consécutif au harcèlement moral et de produire tous éléments de preuve à l'appui de ce chiffrage. Elle s'est abstenue d'y répondre.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'hôte, rapporteur ;

- les conclusions de M. Colera, rapporteur public ;

- et les observations de Me Delpiano, substituant Me Clément, représentant le CDEF 93.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, recrutée comme contractuelle en 2000 par le CDEF 93, avant d'être titularisée en 2006 en qualité d'agent d'entretien qualifié, occupait les fonctions de veilleur de nuit à la maison de la mère et de l'enfant Colette Coulon, à Saint-Ouen, lorsqu'elle a été victime d'un accident reconnu imputable au service le 22 mars 2012. Elle a été placée en congé pour accident de service avec maintien de son plein traitement du 22 mars 2012 au 1er août 2020, date à laquelle elle a été mise à la retraite d'office pour invalidité. Par une demande indemnitaire préalable en date du 26 novembre 2020, réceptionnée par le CDEF 93 le 30 novembre suivant, elle a sollicité la réparation des préjudices consécutifs au harcèlement moral dont elle a selon elle fait l'objet. En l'absence de réponse de l'administration, une décision implicite de rejet est née le 30 janvier 2020. Mme D demande au tribunal de condamner le CDEF 93 à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation des préjudices moral et matériel subis du fait du harcèlement moral dont elle a fait l'objet ainsi que la somme de 5 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de l'absence de caractère effectif de la protection fonctionnelle qui lui a été octroyée. Elle demande enfin qu'il soit enjoint au CDEF 93 de lui rembourser ses frais d'avocat et médicaux.

I- Sur l'irrecevabilité partielle de la requête:

2. Les conclusions à fin d'injonction, présentées à titre principal, doivent être rejetées comme irrecevables.

II- Sur les conclusions indemnitaires :

II.A- En ce qui concerne les fautes :

II.A.1- S'agissant du harcèlement :

1. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ()".

2. Pour l'application de ces dispositions, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

3. Mme D soutient avoir été victime d'un harcèlement moral par sa hiérarchie à partir du début de l'année 2009 au 22 mars 2012, date de son accident reconnu imputable au service. A l'appui de cette allégation elle produit sa plainte pour harcèlement moral déposée le 1er janvier 2009, un courrier en date du 11 janvier 2012 par lequel le médecin du travail alerte le directeur du CDIF 93 sur plusieurs cas de souffrance au travail sur le site de

St Ouen où elle travaille, le formulaire " enquête sur l'accident de trajet ou de service " qu'elle a rempli à l'occasion de l'accident survenu le 22 mars 2012, un courrier en date du 22 février 2013 par lequel un de ses collègues de travail certifie avoir été témoin du harcèlement subi par la requérante, une attestation en date du 9 mars 2013 par laquelle un agent assermenté de la RATP ami de la requérante fait état du changement de comportement de cette dernière et indique qu'elle s'est plainte de harcèlement, le procès-verbal de son audition par les services de police le 29 mai 2015, enfin un certificat médical établi le 16 février 2019 par un psychiatre certifiant suivre la requérante depuis octobre 2012 pour un état de stress post-traumatique ayant évolué vers la chronicité et accompagné d'un état dépressif chronique sévère. Certaines de ces pièces doivent être écartées. Ainsi, la requérante n'indique pas quelle suite a été donnée à sa plainte du

1er janvier 2009 et à son audition par les services de police le 29 mai 2015. Le formulaire " enquête sur l'accident de trajet ou de service " relatif à l'accident de service du 22 mars 2012 a été rempli par la requérante et n'est au demeurant pas signé. L'attestation en date du 9 mars 2013 signée par un agent assermenté de la RATP, qui n'est pas un collègue de travail de

Mme D, ne fait que rapporter les propos tenus par cette dernière. Quant au certificat médical établi par un psychiatre le 16 février 2019 il fait état d'un état de stress post-traumatique et non d'une pathologie due à un harcèlement. Enfin, la seule circonstance que l'accident survenu le 22 mars 2012 à l'occasion d'un entretien avec le directeur du CDEF 93 ait été reconnu comme imputable au service par l'administration ne saurait permettre d'établir que la requérante a été victime d'un harcèlement moral. En revanche, l'attestation du collègue de travail de

Mme C en date du 22 février 2013 fait état de façon très détaillée et circonstanciée de faits répétés intervenus entre le 5 avril 2009 et le 15 janvier 2012, caractérisant un harcèlement subi par la requérante de la part de sa chef de service, notamment des propos insultants, des menaces et une exclusion de l'équipe. Le CDEF 93 qui ne remet en cause ni l'authenticité de cette attestation ni la réalité des faits relatés, se borne à soutenir que ces faits permettent juste de constater que la requérante n'obéissait pas à sa supérieure hiérarchique, ce qui, à supposer même que ce soit le cas, ne justifierait pas le comportement vexatoire de cette dernière. Cette attestation doit être rapprochée du courrier d'alerte du médecin du travail en date du 11 janvier 2012, lequel courrier, même s'il ne relate pas des faits détaillés et ne cite aucun employé, n'en attire pas moins l'attention du directeur du CDEF 93 sur plusieurs cas de souffrance au travail sur le site où travaillait la requérante, corroborant ainsi l'attestation du 22 février 2013. Ce faisant,

Mme C a réuni un faisceau d'indices susceptible de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral. Le CDEF 93, ne produit de son côté aucune argumentation et aucune preuve de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. Dans ces conditions, une situation de harcèlement moral est caractérisée et une faute de l'administration constituée.

II.A.2- S'agissant de l'absence de caractère effectif de la protection fonctionnelle :

4. Si Mme D soutient que le CDEF 93 a commis une faute en lui octroyant de façon seulement formelle la protection fonctionnelle sans y donner de suite effective, il ne résulte pas de l'instruction que la requérante se serait vu octroyer la protection fonctionnelle et dès lors la faute ne saurait être caractérisée.

II.B- En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

5. Lorsqu'un agent est victime, dans l'exercice de ses fonctions, d'agissements répétés de harcèlement moral visés à l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, il peut demander à être indemnisé par l'administration de la totalité du préjudice subi, alors même que ces agissements ne résulteraient pas d'une faute qui serait imputable à celle-ci. Dans ce cas, si ces agissements sont imputables en tout ou partie à une faute personnelle d'un autre ou d'autres agents publics, le juge administratif, saisi en ce sens par l'administration, détermine la contribution de cet agent ou de ces agents à la charge de la réparation.

6. Dès lors que le CDEF 93, qui se borne à contester l'existence d'une situation de harcèlement, ne nie pas sa responsabilité en la reportant sur ses agents au cas où ce harcèlement serait caractérisé, il n'y a pas lieu d'engager sa responsabilité sans faute.

II.C- En ce qui concerne les préjudices :

II.C.1- S'agissant des préjudices subis du fait du harcèlement :

7. En premier lieu, Mme D a subi un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en le fixant à la somme de 5 000 euros.

8. En second lieu, si Mme D soutient avoir subi un préjudice matériel lié aux frais d'avocat et médicaux qu'elle a dû avancer, il lui a été demandé, par une mesure d'instruction, de chiffrer ce préjudice et de produire tous éléments de preuve à l'appui de ce chiffrage. Or, elle s'est abstenue d'y répondre. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu d'indemniser ce chef de préjudice dont le caractère réel et certain n'est pas établi.

II.C.2- S'agissant des préjudices subis du fait de l'absence de caractère effectif de la protection fonctionnelle :

9. En l'absence de faute de l'administration, les conclusions indemnitaires relatives à ce chef de préjudice doivent être écartées.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander la condamnation du CDEF 93 à lui verser la somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral subi du fait du harcèlement dont elle a fait l'objet.

III- Sur les intérêts :

11. Mme D a droit aux intérêts au taux légal à compter du 30 novembre 2020, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par le CDEF 93.

IV- Sur les frais liés au litige :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme D, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le CDEF 93 réclame au titre des frais liés à l'instance. Il y a lieu, en revanche et dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du CDEF 93 le versement d'une somme de 1 500 euros à Mme D, au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Le CDEF 93 est condamné à verser à Mme D la somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral subi du fait du harcèlement dont elle a fait l'objet, somme assortie des intérêts de retard au taux légal à compter du 30 novembre 2020.

Article 2 : Le CDEF versera une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à Mme D, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions du CDEF 93, présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au centre départemental Enfants et Familles E.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Truilhé, président,

- M. L'hôte, premier conseiller,

- Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2023.

Le rapporteur,Le président,F. L'hôteJ.-C. TruilhéLa greffière,A. Capelle

La République mande et ordonne au préfet E, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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