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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2107913

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2107913

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2107913
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème chambre
Avocat requérantTAJ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 9 juin 2021, le président du tribunal administratif de Paris a transmis le dossier de la requête de la société par actions simplifiée (SAS) Meghna Cash and Carry au tribunal administratif de Montreuil.

Par cette requête, enregistrée le 31 mai 2021, la société Meghna Cash and Carry, représentée par Me Taj, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 février 2021 mettant à sa charge le versement d'une somme de 18 250 euros au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et la décision du 1er avril 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a rejeté son recours gracieux ;

2°) d'annuler le titre de perception émis à son encontre le 24 février 2021 pour le recouvrement de cette contribution spéciale ;

3°) de la décharger du paiement de ladite contribution spéciale, subsidiairement, d'en réduire le montant, à défaut, de lui accorder un délai de paiement et de dire qu'elle pourra en régler le montant en quarante mensualités de 456,25 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) de condamner l'OFII aux dépens.

Elle soutient que :

- la décision contestée est entachée d'incompétence de son signataire ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle méconnait l'article L. 8251-1 du code du travail ;

- elle méconnait l'article R. 8253-2 du code du travail et le principe de proportionnalité de la sanction.

Par un mémoire enregistré le 5 août 2021, l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire enregistré le 5 octobre 2023, le directeur départemental des finances publiques conclut à sa mise hors de cause.

Par une lettre du 16 avril 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de ce qu'il n'entre pas dans l'office du juge administratif de prononcer un échéancier de paiement de la contribution spéciale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Marias ;

- les conclusions de Mme Parent, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Meghna Cash and Carry, qui exploite un magasin d'alimentation générale à Saint-Denis, a fait l'objet, le 13 février 2020, d'un contrôle de police au cours duquel a été constatée, par un procès-verbal dressé le même jour, la présence en action de travail d'un ressortissant bangladais, dépourvu de titre de séjour et de travail et non déclaré. Après l'avoir invitée par courrier du 21 décembre 2020 à présenter ses observations, l'OFII, par décision du 8 février 2021, a mis à sa charge la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, pour un montant de 18 250 euros. La société Meghna Cash and Carry a présenté le 23 février 2021 un recours gracieux contre cette décision, qui été rejeté le 1er avril suivant. Le 24 février 2021, un titre de perception a été mis pour le recouvrement de cette contribution spéciale. La société Meghna Cash and Carry doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision du 8 février 2021, de celle rejetant son recours gracieux et du titre de perception émis le 24 février 2021.

Sur les conclusions tendant à l'annulation des actes attaqués et à la décharge du paiement de la contribution spéciale :

2. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il appartient, en conséquence, au juge administratif, s'il est saisi dans le délai de recours contentieux qui a recommencé de courir à compter de la notification du rejet du recours gracieux, de conclusions dirigées formellement contre le seul rejet du recours gracieux, d'interpréter les conclusions qui lui sont soumises comme étant aussi dirigées contre la décision administrative initiale.

3. Par une décision du 19 décembre 2019, régulièrement publiée sur le site internet de l'OFII, le directeur général de l'OFII a donné délégation de signature à " Mme C A, chef du service juridique et contentieux, conseillère juridique auprès du directeur général et, en cas d'absence ou d'empêchement, à Mme D B , adjointe, à l'effet de signer, dans la limite de ses attributions, tous actes, décisions et correspondances relevant du champ de compétences du service juridique et contentieux, tel que défini par la décision du 31 décembre 2013, notamment les mémoires en défense devant les juridictions et les décisions prises sur recours gracieux, ainsi que l'ensemble des décisions relatives aux contributions spéciale et forfaitaire et aux créances salariales, y compris les remises et admissions en non-valeur ". Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision du 8 février 2021 manque en fait.

4. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " () doivent être motivées les décisions qui infligent une sanction ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par la présente loi doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Il résulte de ces dispositions qu'une décision qui met à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui fondent cette sanction.

5. En l'espèce, la décision de l'OFII du 8 février 2021 respecte les prescriptions prévues par l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Elle mentionne les articles du code du travail appliqués par l'OFII, se réfère au procès-verbal des opérations de contrôle, précise le nom du salarié concerné ainsi que les modalités de calcul de la contribution et son montant. Si la société requérante conteste la matérialité des faits retenus à son encontre par l'OFII, un tel argument n'est pas de nature à caractériser une insuffisance de motivation ou d'examen.

6. Il ne ressort ni des termes des décisions contestées ni des autres pièces du dossier que l'OFII n'aurait pas examiné la situation particulière de la société Meghna Cash and Carry.

7. L'article L. 8251-1 du code du travail dispose que : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. / () ".

8. Il ressort du procès-verbal d'infraction, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, qu'un ressortissant bangladais a été découvert dans l'arrière-boutique du magasin en train de découper du poisson. S'il a déclaré qu'il n'était qu'un client et que, le gérant ne voulant abandonner sa caisse, il s'était proposé d'aller se servir lui-même, cette affirmation est dépourvue de crédibilité et l'attestation d'un ancien client ayant seulement indiqué n'avoir " jamais vu personne d'autre " que le patron, une femme et un garçon ne permet pas de revenir sur cette appréciation. La société requérante ne peut enfin utilement soutenir que le Parquet n'a pas engagé de poursuites à son encontre, cette circonstance, compte-tenu de l'indépendance des procédures administrative et judiciaire, ne pouvant interdire à l'OFII de mettre en œuvre le recouvrement de la contribution litigieuse, à partir de sa propre appréciation des faits. Il s'ensuit que, la matérialité des faits étant ainsi établie, l'OFII n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail.

9. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 8 février 2021 mettant à sa charge le versement d'une somme de 18 250 euros au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail, la décision du 1er avril 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a rejeté son recours gracieux, ni, par conséquent, le titre de perception émis à son encontre le 24 février 2021 pour le recouvrement de la même contribution spéciale

Sur les conclusions tendant à une décharge partielle de la contribution spéciale :

10. Aux termes de l'article L. 8253-1 du code du travail : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux. L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'Etat selon des modalités définies par convention. ". Aux termes de l'article R 8253-2 de ce code : " I.- Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II- Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ; / 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7. / III. - Dans l'hypothèse mentionnée au 2° du II, le montant de la contribution spéciale est réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. / () ". Aux termes de l'article L. 8252-2 du même code : " Le salarié étranger a droit au titre de la période d'emploi illicite : / 1° Au paiement du salaire et des accessoires de celui-ci, conformément aux dispositions légales, conventionnelles et aux stipulations contractuelles applicables à son emploi, déduction faite des sommes antérieurement perçues au titre de la période considérée. A défaut de preuve contraire, les sommes dues au salarié correspondent à une relation de travail présumée d'une durée de trois mois. Le salarié peut apporter par tous moyens la preuve du travail effectué ; / 2° En cas de rupture de la relation de travail, à une indemnité forfaitaire égale à trois mois de salaire, à moins que l'application des règles figurant aux articles L. 1234-5, L. 1234-9, L. 1243-4 et L. 1243-8 ou des stipulations contractuelles correspondantes ne conduise à une solution plus favorable. / 3° Le cas échéant, à la prise en charge par l'employeur de tous les frais d'envoi des rémunérations impayées vers le pays dans lequel il est parti volontairement ou a été reconduit. ". L'article L. 8252-4 du code précité dispose que : " Les sommes dues à l'étranger non autorisé à travailler, dans les cas prévus aux 1° à 3° de l'article L. 8252-2, lui sont versées par l'employeur dans un délai de trente jours à compter de la constatation de l'infraction. () ". Et selon l'article R. 8252-6 dudit code : " L'employeur d'un étranger sans titre s'acquitte par tout moyen, dans le délai mentionné à l'article L. 8252-4, des salaires et indemnités déterminés à l'article L. 8252-2 / Il remet au salarié étranger sans titre les bulletins de paie correspondants, un certificat de travail ainsi que le solde de tout compte. Il justifie, auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, par tout moyen, de l'accomplissement de ses obligations légales ".

11. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue par les dispositions également précitées de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient, également, de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la contribution forfaitaire soit d'en décharger l'employeur.

12. Compte tenu de la nature des infractions commises et alors que, ainsi qu'il a été dit, sa bonne foi n'est pas établie, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que l'OFII aurait dû réduire le montant de la contribution spéciale mise à sa charge. Pour les mêmes motifs, l'OFII n'a pas méconnu le principe de proportionnalité des sanctions découlant de l'article 8 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.

13. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à demander la réduction du montant de la contribution spéciale litigieuse.

Sur les conclusions tendant à l'obtention d'un échelonnement de paiement :

14. Il n'appartient pas au juge administratif de faire acte d'administrateur et d'accorder lui-même des délais de paiement. Par suite les conclusions de la société requérante tendant à obtenir l'échelonnement de sa dette ne peuvent qu'être rejetées comme irrecevables.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de la société Meghna Cash and Carry doit être rejetée, y compris, par conséquent, ses conclusions présentées aux titres de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de la société Meghna Cash and Carry est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Meghna Cash and Carry et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera adressée à la direction départementale des finances publiques de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Baffray, président,

- M. Marias, premier conseiller,

- M. Bernabeu, conseiller

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.

Le rapporteur,Le président,

H. MariasJ.-F. BaffrayLa greffière,

A. Macaronus

La République mande et ordonne à l'Office français de l'immigration et de l'intégration en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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