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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2116622

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2116622

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2116622
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP LYON-CAEN-THIRIEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 décembre 2021 et 16 septembre 2022, M. A B, représenté par Me Prats-Denoix, demande au Tribunal :

1°) de condamner l'Institut supérieur de mécanique de Paris (ISAE-Supméca) à lui verser une somme de 111 682, 60 euros, assortie des intérêts au taux légal courant à compter du 20 septembre 2021 et de leur capitalisation, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de l'illégalité fautive de son licenciement ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision du 3 mars 2020 de le licencier pour faute, sans préavis ni indemnité, a été jugée illégale par un jugement du 9 avril 2021 du tribunal administratif de Montreuil ;

- en réparation des préjudices nés de cette faute, il est fondé à demander le versement :

o d'une somme de 2 484, 60 euros correspondant à la perte de la rémunération complémentaire qu'il aurait dû percevoir en 2020 au titre des soixante heures de soutenance de stage qu'il a été privé d'effectuer ;

o d'une somme de 9 198 euros au titre des frais d'avocat restés à sa charge dans le cadre des procédures engagées depuis son licenciement ;

o d'une somme de 50 000 euros au titre de son préjudice moral, résultant de l'atteinte à sa réputation et à son honneur, de son sentiment d'injustice, de la privation de ses anciennes fonctions, ce qui fait obstacle à sa participation au comité de direction et au conseil d'administration, et de la vente de sa résidence secondaire à Cluny effectuée pour lui permettre de payer ses frais d'avocat ;

o d'une somme de 50 000 euros au titre de son trouble dans les conditions d'existence, eu égard aux répercussions de cette situation sur son état de santé, au temps consacré à la préparation de sa défense sur le plan administratif et contentieux

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2022, et un second mémoire enregistré le 30 septembre 2022, qui n'a pas été communiqué, l'ISAE-Supméca conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 4 000 euros soit mise à la charge de M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le défaut de réalisation des heures de soutenance de stage ne résulte pas directement de l'illégalité fautive invoquée, mais des nouvelles fonctions de M. B, alors que l'ISAE-Supméca n'avait aucune obligation de le réintégrer dans ses anciennes fonctions ;

- le montant réclamé au titre des frais d'avocat est réputé intégralement réparé par les frais dont le requérant a bénéficié par application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- le préjudice moral et celui causé par le trouble dans les conditions d'existence n'est pas établi ;e requérant, qui n'avait aucun droit à réintégration dans ses fonctions précédentes, a été réintégré dans un emploi équivalent et perçoit la même rémunération ; es fonctions au comité de direction et au conseil d'administration de l'école étaient strictement attachées à ses anciennes fonctions ; est sans lien de causalité avec son licenciement ; l'atteinte à la réputation du requérant n'est pas constituée, dès lors que son licenciement n'a pas fait l'objet d'une publicité ;les contraintes liées à la procédure administrative et judiciaire ne sont pas établies, dès lors que toutes les démarches ont été réalisées par son avocat.

La clôture de l'instruction a été fixée au 30 septembre 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la réclamation indemnitaire préalable adressée par M. B, reçue par l'ISAE-Supméca le 20 septembre 2021 ;

- le jugement du tribunal administratif de Montreuil n° 2003100 du 9 avril 2021.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Van Maele ;

- les conclusions de Mme de Boutemont, rapporteure publique,

- les observations de Me Prats-Denoix, représentant M. B et les observations de Me Laffargue représentant l'Institut supérieur de mécanique de Paris.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a été recruté par l'Institut supérieur de mécanique de Paris (ISAE-Supméca), en qualité de directeur des relations industrielles, par un contrat à durée indéterminée, à compter du 1er septembre 2013. Par une décision du 3 mars 2020, l'administrateur provisoire de l'établissement a prononcé, pour motif disciplinaire, son licenciement sans préavis ni indemnité. A la suite de l'ordonnance n° 2003103 du 14 mai 2020 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Montreuil a prononcé la suspension de l'exécution de cette décision et a enjoint à l'ISAE-Supméca la réintégration à titre provisoire de M. B, l'intéressé a été réintégré à compter du 14 juin 2020 en qualité de chargé de mission auprès du directeur général de l'établissement. Par un jugement n° 2003100 du 9 avril 2021, devenu définitif, le tribunal administratif de Montreuil a annulé la décision du 3 mars 2020 et a enjoint à l'ISAE-Supméca de procéder à la réintégration juridique de M. B à la date de son éviction et de le rétablir dans ses droits sociaux, dans un délai de deux mois. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'ISAE-Supméca à lui verser une somme de 111 682, 60 euros, augmentée des intérêts au taux légal courant à compter du 20 septembre 2021, date de réception de sa réclamation préalable, et de la capitalisation de ces intérêts, en réparation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subi en raison de l'illégalité de sonlicenciement..

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la faute :

2. Il résulte de l'instruction que le tribunal administratif de Montreuil, par un jugement n° 2003100 du 9 avril 2021 devenu définitif, a annulé la décision 3 mars 2020 par laquelle l'ISAE-Supméca avait prononcé le licenciement de M. B pour motif disciplinaire sans indemnité ni préavis, au motif que la matérialité des faits ayant justifié ce licenciement n'était pas établie. Une telle illégalité, fautive, est susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat à raison des préjudices causés de manière directe et certaine par la faute commise.

En ce qui concerne l'évaluation du préjudice :

3. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressée, un lien direct de causalité.

S'agissant de la perte de rémunération complémentaire :

4. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

5. M. B fait valoir que ses anciennes fonctions de directeur des relations industrielles lui permettaient de réaliser des heures supplémentaires consistant à faire passer les soutenances de stage des élèves de l'ISAE-Supméca. Il sollicite la réparation du préjudice financier résultant de la perte de rémunération supplémentaire subie en 2020, à hauteur de 2 484, 60 euros. Il résulte à cet égard de l'instruction, d'une part, que M. B a perçu, à raison des heures supplémentaires réalisées au titre des soutenances de stage, une rémunération complémentaire brute de l'ordre de 2 432, 83 euros en 2017, de 2 621, 25 euros en 2018 et de 3 974,11 euros en 2019. Il en résulte, d'autre part, que l'intéressé avait été autorisé à effectuer soixante heures supplémentaires au titre de l'année 2020, réparties, ainsi qu'il ressort du calendrier prévisionnel produit par le requérant, les 11, 12 et 14 février 2020 et le 6 novembre 2020. Il résulte de l'instruction et n'est pas contesté par l'ISAE-Supméca que M. B n'a pas effectué les heures supplémentaires autorisées pour 2020, compte-tenu de son arrêt maladie, entre le 5 et le 17 février 2020, imputable à l'annonce de la mise en œuvre d'une procédure de licenciement à son encontre, ainsi qu'il résulte du certificat médical produit, de son éviction illégale entre le 3 mars et le 14 juin 2020 et de sa réintégration, le 14 juin 2020, dans d'autres fonctions que ses fonctions d'origine, qui bien qu'équivalentes, ne lui permettaient plus d'effectuer les heures supplémentaires dont s'agit. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que l'indemnité relative aux heures supplémentaires effectuées dans le cadre de ces soutenances de stage aurait pour objet de compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions de directeur des relations industrielles précédemment occupées par M. B. Dans ces conditions, M. B est fondé à demander la réparation du préjudice résultant de la perte de chance sérieuse d'être indemnisé de soixante heures de travail supplémentaires, qui auraient dû être rémunérées sur la base d'un taux horaire brut de 41, 41 euros. Par suite, il y a lieu de condamner l'ISAE-Supméca à verser à M. B, au titre de ce chef de préjudice, la somme nette correspondant à la rémunération brute de 2 484, 60 euros.

S'agissant des frais d'avocat et de conseil :

6. Les frais de justice exposés devant le juge administratif en conséquence directe d'une faute de l'administration sont susceptibles d'être pris en compte dans le préjudice résultant de la faute imputable à celle-ci. Toutefois, lorsque l'intéressé avait qualité de partie à l'instance, la part de son préjudice correspondant à des frais non compris dans les dépens est réputée intégralement réparée par la décision que prend le juge dans l'instance en cause sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

7. Il résulte de ce qui vient d'être dit que M. B n'est pas fondé à solliciter l'indemnisation des frais d'avocat qu'il a engagés dans le cadre des instances susvisées n° 2003103 et 2003100 devant le tribunal administratif de Montreuil, dès lors que les requêtes déposées dans le cadre de celles-ci étaient assorties d'une demande fondée sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative sur laquelle le tribunal a statué, au demeurant à son bénéfice, par l'ordonnance du 14 mai 2020 et le jugement du 9 avril 2021. Par ailleurs, les frais exposés par le requérant pour sa défense dans le cadre de la présente instance ont vocation à être appréciés au titre des conclusions qu'il a formulées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

8. En revanche, il résulte de l'instruction que le requérant a eu recours aux services d'un avocat pour l'assister lors de la procédure disciplinaire préalable à son licenciement, engendrant pour lui des frais à hauteur de 3 168 euros. Cette assistance était utile pour sa défense dans le cadre de cette procédure et il est fondé à demander le remboursement des frais qu'elle lui a occasionnés et qui est la conséquence directe de la faute de l'administration. En outre, M. B a eu recours à un avocat pour le conseiller à la suite de la suspension de l'exécution de la décision du 3 mars 2020 prononçant son licenciement, relativement aux conditions de sa réintégration au sein de l'ISAE-Supméca, engendrant des frais de 990 euros. Cette assistance étant utile à sa défense et résultant directement de la faute de l'ISAE-Supméca, il est également fondé à demander le remboursement des frais ainsi occasionnés. En conséquence, il convient de mettre à la charge de l'ISAE-Supméca une somme de 4 158 euros à verser à M. B au titre du préjudice résultant des frais d'avocat et de conseil.

S'agissant du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence :

9. Il résulte de l'instruction que M. B est fondé à se prévaloir, au titre de la réparation des préjudices susvisés, premièrement, de l'atteinte que son licenciement sans préavis, ni indemnité pour un motif disciplinaire reposant sur des faits de harcèlements lors des élections au poste de directeur général de l'ISAE-Supméca dont le tribunal a jugé qu'il n'étaient pas établis, a pu porter, eu égard aux fonctions de direction qu'il exerçait au sein de l'établissement, à sa réputation, ce alors même que l'école fait valoir qu'elle n'aurait pas fait de publicité autour de cette éviction ; deuxièmement, du préjudice moral lié à sa réintégration sur d'autres fonctions que celles qu'il occupait depuis 2013, qui bien qu'équivalentes et proposées trois mois après son éviction, ne lui permettaient notamment plus de faire partie du comité de direction ou du conseil d'administration de l'école ; troisièmement, du stress généré par la procédure de licenciement ainsi qu'en atteste le ; et, enfin, des désagréments causés par les procédures judiciaires qu'il a dû engager pour se défendre, ce quand bien même l' établissement fait valoir avoir entrepris les diligences nécessaires afin d'assurer l'exécution dans les meilleurs délais de la décision de justice lui ordonnant de réintégrer le requérant. En revanche, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la serait la conséquence directe et certaine de son licenciement illégal, alors qu'il n'a été évincé que durant la période courant du 3 mars au 14 juin 2020. Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu notamment du fait que l'intéressé travaillait à l'ISAE-Supméca depuis 2013 et de la durée de la période d'éviction d'environ trois mois et demi, il sera fait une juste appréciation des préjudices susvisés subis par le requérant en condamnant l'ISAE-Supméca à lui verser une somme de 7 000 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

10. M. B a droit aux intérêts au taux légal sur les sommes que l'ISAE-Supméca est condamnée à lui verser, à compter du 20 septembre 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable.

11. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 2 décembre 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 20 septembre 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais de l'instance :

12. D'une part, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire droit à la demande présentée par M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'ISAE-Supméca le versement au requérant de la somme de 1 500 euros. D'autre part, ces dispositions font obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions de l'ISAE-Supméca présentées sur ce même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : L'ISAE-Supméca est condamné à verser à M. B la somme nette correspondant à une rémunération brute de 2 484, 60 euros au titre du préjudice résultant de la perte de chance de percevoir une rémunération au titre des heures supplémentaires de soutenance de stage.

Article 2 : L'ISAE-Supméca est condamné à verser à M. B la somme de 4 158 euros au titre des frais d'avocat et de conseil.

Article 3 : L'ISAE-Supméca est condamné à verser à M. B la somme de 7 000 euros au titre du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence.

Article 4 : Les sommes mentionnées aux articles 1 à 3 sont assorties des intérêts au taux légal à compter du 20 septembre 2021. Les intérêts échus à la date du 20 septembre 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune des dates pour produire eux-mêmes des intérêts.

Article 5 : L'ISAE-Supméca versera à M. B une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 7 : Les conclusions présentées par l'ISAE-Supméca tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à l'ISAE-Supméca.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Ribeiro-Mengoli, présidente,

Mme Van Maele, première conseillère,

Mme Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

La rapporteure,

S. Van Maele

La présidente,

N. Ribeiro-Mengoli La greffière,

P. Demol

La République mande et ordonne à la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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