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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2203239

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2203239

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2203239
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation9ème chambre (J.U)
Avocat requérantCABINET SABBAH & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 23 février 2022, 31 mai 2022, 14 septembre 2022 et 12 juin 2023, la SCI POE ITI, représentée par Me Martin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a implicitement refusé de lui accorder le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice ordonnant l'expulsion des occupants d'un logement aménagé dans un immeuble situé 90 avenue Médéric dans la commune de Noisy-le-Grand, à la suite de sa lettre du 15 décembre 2021 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 16 316,13 euros en réparation des préjudices résultant du refus du préfet de la Seine-Saint-Denis de lui accorder le concours de la force publique pour expulser les occupants de ce logement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le contentieux est lié dès lors que sa demande indemnitaire en date du 15 décembre 2021 prévoyait son actualisation à la date de l'expulsion, l'interprétation du préfet méconnaissant l'article 6, paragraphe 1, de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la responsabilité de l'Etat est engagée depuis le 23 juillet 2021 sur le fondement des articles L. 153-1 et R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution, compte tenu du refus opposé à sa demande de concours de la force publique en date du 7 juillet 2021 ;

- l'expulsion aurait dû intervenir avant le mois de novembre 2021 si elle n'avait subi un retrait abusif du concours de la force publique ;

- le refus de concours de la force publique lui cause un préjudice financier d'un montant de 6 316,13 euros, correspondant au montant de l'indemnité d'occupation du logement dont elle a été privée à compter du 23 juillet 2021 ;

- le refus de concours de la force publique lui cause un préjudice moral qui doit être réparé en lui octroyant une indemnité de 10 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 28 avril 2022, 9 juin 2023 et 27 février 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures :

- en ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation : il n'a pas commis d'erreur de droit ni d'excès de pouvoir en n'accordant pas le concours de la force publique consécutivement à la demande du 7 juillet 2021, compte tenu d'une circonstance susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine, postérieure à la décision judiciaire d'expulsion ;

- en ce qui concerne les conclusions indemnitaires : la responsabilité de l'Etat n'est pas susceptible d'être engagée avant l'expiration d'un délai de deux mois suivant la demande de concours de la force publique ; l'Etat n'est redevable que de la somme de 5 495,86 euros au titre de la période du 8 septembre 2021 au 8 juillet 2022, le préjudice moral allégué n'étant pas établi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de M. Combes, rapporteur public, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI POE ITI est la propriétaire d'un logement aménagé dans un immeuble situé 90 avenue Médéric dans la commune de Noisy-le-Grand. Par un jugement n° 11-20-000408 du 18 mars 2021, le tribunal de proximité du Raincy a constaté que le bail en date du 31 janvier 2011 liant la société requérante et l'occupante de ce logement était arrivé à échéance sans que cette dernière ait accepté l'offre de vente de ce logement. Il en a déduit que celle-ci était une occupante sans droit ni titre depuis le 31 janvier 2020 et, par suite, à défaut pour celle-ci de libérer volontairement les lieux, a autorisé la SCI POE ITI à faire procéder à son expulsion, ainsi que celle de tous les occupants de son chef, avec si besoin le concours de la force publique, à l'expiration des délais prévus aux articles L. 412-1 et L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution. La SCI POE ITI demande, d'une part, l'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a implicitement refusé de lui accorder le concours de la force publique à la suite de sa lettre du 15 décembre 2021, pour faire procéder à l'expulsion de l'occupante du logement mentionné ci-dessus, d'autre part, l'indemnisation des préjudices qu'elle déclare avoir subi consécutivement à cette décision, en sollicitant le versement d'une somme de 6 316,13 euros en réparation de la privation de l'indemnité d'occupation, ainsi que d'une somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation () ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus ". Aux termes de l'article L. 412-1 de ce code : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7 () ". Aux termes de l'article L. 412-5 de ce code : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département afin que celui-ci en informe la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévue à l'article 7-2 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement () / La saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier et l'information de la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives par le représentant de l'Etat dans le département s'effectuent par voie électronique par l'intermédiaire du système d'information prévu au dernier alinéa du même article 7-2 ".

3. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le concours de la force publique a été demandé au préfet de la Seine-Saint-Denis le 7 juillet 2021 par l'huissier de justice chargé de l'exécution de la décision prescrivant l'expulsion de l'occupante sans droit ni titre du logement situé 90 avenue Médéric dans la commune de Noisy-le-Grand appartenant à la SCI POE ITI. Il est constant que le préfet de la Seine-Saint-Denis a gardé le silence plus de deux mois sur cette demande. Par suite, celle-ci a été implicitement rejetée le 7 septembre 2021. En outre, s'il ressort également des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Saint-Denis a accordé à la SCI POE ITI le concours de la force publique à compter du 27 septembre 2021, par une décision du 23 septembre 2021 qui a eu pour effet d'abroger la décision du 7 septembre 2021, il est constant que cette dernière décision a produit des effets alors qu'au demeurant ce n'est que le 8 juillet 2022 que le concours de la force publique a été effectivement accordé. A cet égard, dans sa correspondance datée du 15 décembre 2021 la société requérante invoquait l'inexécution de la décision préfectorale du 23 septembre 2021, tout en réitérant sa demande d'octroi de la force publique implicitement rejetée le 7 septembre 2021. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation d'une décision de refus de concours de la force publique née à la suite de la lettre du 15 décembre 2021 doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 7 septembre 2021 mentionnée ci-dessus.

4. D'autre part, toute décision de justice ayant force exécutoire peut donner lieu à une exécution forcée, la force publique devant, si elle est requise, prêter main forte à cette exécution. Toutefois, des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public ou à la survenance de circonstances postérieures à la décision judiciaire d'expulsion telles que l'exécution de celle-ci serait susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique.

5. Le préfet de la Seine-Saint-Denis fait valoir que la cinquième vague de l'épidémie de covid-19 qui a affecté le département de la Seine-Saint-Denis entre le mois de novembre 2021 et le mois de février 2022 constitue une circonstance postérieure à la décision judiciaire d'expulsion, qui est susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine. Toutefois il n'apporte aucun élément qui permettrait de caractériser l'existence d'une telle circonstance, ni, dès lors, qu'il aurait pu légalement, par la décision du 7 septembre 2021 en litige, s'opposer à l'exécution du jugement du 18 mars 2021 mentionné au point 1.

6. Il résulte de ce qui précède que la SCI POE ITI est fondée à soutenir que la décision du 7 septembre 2021 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a refusé le concours de la force publique est illégale et à en demander l'annulation.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

7. D'une part, il résulte des dispositions mentionnées au point 2 que l'autorité de police dispose, sous réserve de l'application de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et que, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice, quelle qu'en soit la cause est à l'origine, de manière directe et certaine. Au regard de ce qui précède, la décision de refus de concours de la force publique résultant du silence conservé par le préfet de la Seine-Saint-Denis pendant deux mois à compter de la demande en date du 7 juillet 2021 est de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Cette responsabilité est, par suite, engagée à compter du 7 septembre 2021.

8. D'autre part, le retard apporté à la mise en œuvre d'une décision accordant le concours de la force publique est également de nature à engager la responsabilité de l'Etat. En outre, le délai normal dont dispose l'administration pour exécuter matériellement une décision accordant le concours de la force publique à la suite de la demande de l'huissier est, en l'absence de circonstances particulières, de quinze jours. En l'espèce, si, ainsi qu'il a été dit au point 3, par une décision du 23 septembre 2021 le préfet de la Seine-Saint-Denis a accordé le concours de la force publique à la SCI POE ITI, il est constant que ce n'est que le 8 juillet 2022, après d'ailleurs une nouvelle décision d'octroi du concours de la force publique en date du 10 juin 2022, que le concours de la force publique a été effectivement accordé, l'administration ne faisant état d'aucune circonstance permettant d'imputer au comportement de la société requérante ou de l'huissier qui la représentait le retard apporté à l'exécution de la décision de justice. Au demeurant il résulte d'un courriel du 21 octobre 2021 émanant du délégué à la cohésion police population que l'absence de mise en œuvre par les services de police de la décision du 23 septembre 2021 est la conséquence d'instructions préfectorales.

9. Il résulte de ce qui précède que la période de responsabilité de l'Etat débute le 7 septembre 2021 et s'achève le 8 juillet 2022.

En ce qui concerne les préjudices :

10. Le juge administratif, saisi d'un recours indemnitaire tendant à la réparation des préjudices résultant d'un refus de concours de la force publique, doit évaluer ces préjudices jusqu'à la date à laquelle le requérant en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire. Il résulte de l'instruction que, par sa correspondance en date du 15 décembre 2021 adressée au préfet de la Seine-Saint-Denis, la SCI POE ITI a demandé que l'Etat soit condamné à lui verser une indemnité dont elle fixait alors le montant à 2 200 euros, au titre du préjudice résultant de la perte d'indemnités d'occupation du 23 juillet 2021 au 23 novembre 2021, sauf à parfaire au jour du concours effectif, ainsi qu'une somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral. En outre, la SCI POE ITI a arrêté le décompte des loyers et charges impayés jusqu'à la date de libération des lieux, dans son mémoire enregistré au greffe du tribunal le 14 septembre 2022.

S'agissant des pertes de loyers et charges locatives :

11. Le propriétaire qui, faute d'avoir obtenu le concours de la force publique, se trouve privé de la disposition de locaux subit de ce fait un préjudice qui peut être évalué en fonction de la valeur locative de son bien. Eu égard à ce qui a été dit au point 9, la SCI POE ITI peut prétendre à une indemnité au titre des préjudices qu'elle a subis du 7 septembre 2021 au 8 juillet 2022 inclus en raison de la poursuite de l'occupation irrégulière de son bien. Dans ces conditions, sur la base du dernier décompte communiqué au tribunal par la SCI POE ITI, établi à partir des loyers et charges de montants mensuels respectifs de 465 euros et 85 euros non contestés par le préfet de la Seine-Saint-Denis, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par cette société au titre des pertes de loyers et charges locatives en condamnant à l'Etat à lui verser la somme de 5 536,66 euros.

S'agissant du préjudice moral :

12. Indépendamment de l'indisponibilité de son bien, réparée par l'indemnité mentionnée au point 11, la SCI POE ITI a subi, du fait du refus qui lui a été opposé par le préfet de la Seine-Saint-Denis, un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en lui accordant une indemnité de 1 500 euros.

Sur la subrogation :

13. Le paiement des sommes dues est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la SCI POE ITI à l'encontre de l'occupante sans titre de sa propriété pendant la période de responsabilité de l'Etat mentionnée au point 9.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SCI POE ITI et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 7 septembre 2021 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a implicitement refusé d'accorder le concours de la force publique à la SCI POE ITI est annulée.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à la société la SCI POE ITI la somme de 7 036,66 euros en réparation des préjudices subis.

Article 3 : L'Etat versera à la SCI POE ITI une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le bénéfice de la condamnation prononcée à l'article 2 de la présente décision est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits que la SCI POE ITI peut détenir sur l'occupante du logement lui appartenant situé 90 avenue Médéric dans la commune de Noisy-le-Grand, au titre de l'occupation irrégulière de ce bien du 7 septembre 2021 au 8 juillet 2022.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la SCI POE ITI et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

Le magistrat désigné,

D. ALe greffier,

C. Chauvey

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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