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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2203647

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2203647

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2203647
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème Chambre (JU)
Avocat requérantZINSOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 6 mars 2022 et 16 avril 2024, Mme B C, représentée par Me Zinsou, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 janvier 2022 par laquelle le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a implicitement refusé de réexaminer sa demande de revenu de solidarité active et de lui verser à titre rétroactif le revenu de solidarité active pour la période courant du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020 ;

2°) de mettre à la charge de la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis le versement d'une somme de 11 640 euros au titre du rappel de revenu de solidarité active non versé pour la période courant du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020 ;

3°) de condamner la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis à lui verser la somme de 1 000 euros au titre du préjudice moral qu'elle estime avoir subi du fait de la fin de son droit au revenu de solidarité active.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- elle a droit au bénéfice du revenu de solidarité active dès lors que les ressources de son époux, vivant au Maroc, ne pouvaient pas être prises en compte dans le calcul de ses droits au revenu de solidarité active, de sorte que la décision litigieuse est entachée d'erreur de droit ;

- elle n'a reçu aucune somme financière de la part de son époux dès lors que la politique de protection de la monnaie marocaine a fait obstacle à ce qu'il puisse lui faire parvenir en France des devises marocaines ;

- elle a droit au versement à titre rétroactif du revenu de solidarité active pour la période courant du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020, date de l'entrée en France de son époux sur le territoire français ;

- le refus de lui verser le revenu de solidarité active lui a porté un préjudice moral dès lors que cela a eu pour effet de dégrader un peu plus sa situation financière, déjà obérée par les frais de l'hospitalisation de son époux le 23 janvier 2020 en France, non affilié à la Sécurité sociale, pour une opération à cœur ouvert à la suite d'un infarctus.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir, d'une part, que la requête de Mme C est irrecevable dès lors qu'elle est tardive et, d'autre part, qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Bernabeu, conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le magistrat désigné a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bernabeu ;

- les observations Mme C, selon lesquelles son recours est aussi porté à l'encontre de l'indu de revenu de solidarité active mis à sa charge le 14 mai 2019 ;

- et les observations de Mme A, représentant la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis ;

La clôture de l'instruction a été prononcée, en application des dispositions de l'article R. 772-9 du code de justice administrative, à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, allocataire au revenu de solidarité active depuis 2016, a fait l'objet d'un indu de revenu de solidarité active d'un montant de 1 454,46 euros pour la période courant du 1er janvier au 31 mars 2019, par une décision du 14 mai 2019. Elle a formé un recours préalable obligatoire à l'encontre de cet indu par un courrier du 25 mai 2019. Par une deuxième décision du 28 mai 2019, la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis a mis fin au droit au revenu de solidarité active de Mme C à compter du 1er janvier 2019. Par un courrier du 28 juin 2019, réceptionné le 9 juillet suivant par le département de la Seine-Saint-Denis, Mme C a formé un recours préalable à l'encontre de la décision du 28 mai 2019. La requérante a formé, par un courrier réceptionné le 10 novembre 2021, un nouveau recours devant le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis à l'encontre de la décision du 14 mai 2019 et a sollicité le réexamen de son dossier ainsi que le versement rétroactif du revenu de solidarité active pour la période du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2020. Par la présente requête, Mme C doit être regardée comme demandant, d'une part, l'annulation des décisions par lesquelles le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a implicitement rejeté ses recours tendant à l'annulation de l'indu de revenu de solidarité active d'un montant de 1 454,46 euros mis à sa charge et a mis fin à son droit au revenu de solidarité active à compter du 1er janvier 2019, d'autre part, le versement d'une somme de 11 640 euros au titre d'un rappel de revenu pour la période du 1er janvier 2019 au 31 décembre 2021 et, enfin, de mettre à la charge de la caisse d'allocations familiales le versement d'une somme de 1 000 euros au titre du préjudice moral qu'elle estime avoir subi.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception [] ". Aux termes de l'article L. 112-6 du même code : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation [] ". L'article R. 112-5 de ce code énonce les mentions que doit comporter l'accusé-réception. Aux termes de l'article L. 411-3 du code précité, rendu applicable au recours administratif préalable obligatoire par l'article L. 412-2 : " Les articles L. 112-3 et L. 112-6 relatifs à la délivrance des accusés de réception sont applicables au recours administratif adressé à une administration par le destinataire d'une décision ".

3. Aux termes de l'article R. 421-2 du code de justice administrative : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet [] ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions citées aux points 2 et 3, d'une part, qu'en l'absence d'accusé de réception comportant les mentions prévues par ces dernières dispositions, les délais de recours contentieux contre une décision implicite de rejet ne sont, en principe, pas opposables à son destinataire et, d'autre part, qu'un recours administratif préalable obligatoire constituant une demande, au sens de l'article L. 110-1 du code des relations entre le public et l'administration, ce principe s'applique aux décisions rejetant implicitement un tel recours préalable.

5. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

6. Les règles énoncées au point 3, relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. Ce principe s'applique également au rejet implicite d'un recours administratif préalable obligatoire. La preuve de la connaissance du rejet implicite d'un recours préalable ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation du recours. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'un refus implicite de son recours préalable, soit que la décision prise sur ce recours a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration. S'il n'a pas été informé des voies et délais dans les conditions prévues par les textes cités aux points 2 et 3, l'auteur du recours préalable, dispose, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, à compter de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, à compter de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de cette décision.

7. S'agissant de la décision mettant fin au droit de Mme C au revenu de solidarité active, il résulte de l'instruction que la requérante a formé un recours préalable obligatoire à l'encontre de cette décision, datée du 28 mai 2019, par un courrier du 28 juin 2019, réceptionné dès le 9 juillet 2019 par les services du département de la Seine-Saint-Denis. A défaut de réponse dans les deux mois suivant la réception de ce recours, qui n'a fait l'objet d'aucun accusé réception de la part du département de la Seine-Saint-Denis, une décision implicite de rejet est née le 9 septembre 2019. Dans ces conditions, Mme C, à qui ne pouvait être opposé le délai de deux mois prévu à l'article R. 421-2 du code de justice administrative, disposait donc d'un délai raisonnable d'un an à compter de la date à laquelle il est établi qu'elle a eu connaissance de la décision implicite de rejet prise sur son recours. Or, Mme C a formulé une nouvelle demande de revenu de solidarité active le 30 novembre 2020, de sorte qu'elle doit être regardée comme ayant nécessairement eu connaissance de cette décision au plus tard le 30 novembre 2020. Partant, les conclusions de sa requête, enregistrée le 6 mars 2022 et tendant à l'annulation de la décision par laquelle le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a implicitement rejeté son recours préalable à l'encontre de la décision mettant fin à ses droits au revenu de solidarité active sont tardives. Par suite, il y a lieu d'accueillir la fin de non-recevoir opposée en défense par la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis à l'encontre de telles conclusions.

8. S'agissant de l'indu de revenu de solidarité active mis à la charge de Mme C, il résulte de l'instruction que la requérante a formé un recours préalable obligatoire à l'encontre de la décision du 14 mai 2019 par un courrier du 25 mai suivant. Ce recours doit être regardé comme ayant été aussi réceptionné par les services du département de la Seine-Saint-Denis le 9 juillet 2019. A défaut de réponse dans les deux mois suivant la réception du recours, une décision implicite de rejet est née le 9 septembre 2019. Dans ces conditions, Mme C, à qui ne pouvait être opposé le délai de deux mois prévu à l'article R. 421-2 du code de justice administrative, disposait donc d'un délai raisonnable d'un an à compter de la date à laquelle il est établi qu'elle a eu connaissance de la décision implicite de rejet prise sur son recours. Or, Mme C doit être regardé comme ayant eu nécessairement connaissance de cette décision au plus tard le 9 novembre 2021, date à laquelle elle a formulé un nouveau recours auprès du département et de la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis. Partant, la requête ayant été enregistrée le 6 mars 2022, la fin de non-recevoir opposée en défense à l'encontre de la décision implicite de rejet du recours de l'intéressée tendant à l'annulation de l'indu de revenu de solidarité active mis à sa charge ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions relatives à l'indu de revenu de solidarité active :

9. Lorsque, en revanche, le recours dont il est saisi est dirigé contre une décision qui, remettant en cause des paiements déjà effectués, ordonne la récupération d'un indu de revenu de solidarité active ou d'aide exceptionnelle de fin d'année, il entre dans l'office du juge d'apprécier, au regard de l'argumentation du requérant, le cas échéant, de celle développée par le défendeur et, enfin, des moyens d'ordre public, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, la régularité comme le bien-fondé de la décision de récupération d'indu. Il lui appartient, s'il y a lieu, d'annuler ou de réformer la décision ainsi attaquée, pour le motif qui lui paraît, compte tenu des éléments qui lui sont soumis, le mieux à même, dans l'exercice de son office, de régler le litige.

10. Aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. /Le revenu de solidarité active est une allocation qui porte les ressources du foyer au niveau du montant forfaitaire [] ". Aux termes de l'article L. 262-3 du code précité : " [] L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles qui sont mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active, dans des conditions fixées par un décret en Conseil d'Etat [] ". Aux termes de l'article L. 262-10 du même code : " II.-En outre, [le revenu de solidarité active] est subordonné [] : 1° Aux créances d'aliments qui lui sont dues au titre des obligations instituées par les articles 203, 212, 214, 255, 342 et 371-2 du code civil ainsi qu'à la prestation compensatoire due au titre de l'article 270 du même code [] ". Aux termes de l'article L. 262-12 de ce code : " Le foyer peut demander à être dispensé de satisfaire aux obligations mentionnées au II de l'article L. 262-10. Le président du conseil départemental statue sur cette demande compte tenu de la situation du débiteur défaillant et après que le demandeur, assisté le cas échéant de la personne de son choix, a été mis en mesure de faire connaître ses observations. Il peut mettre fin au versement du revenu de solidarité active ou le réduire d'un montant au plus égal à celui de la créance alimentaire [] ".

11. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que l'ensemble des ressources du foyer doit en principe être pris en compte pour le calcul de l'allocation de revenu de solidarité active. Toutefois, lorsque l'un des membres du foyer ne peut être pris en compte pour le calcul du revenu garanti du fait de sa résidence à l'étranger, il convient de prendre en considération non l'ensemble de ses ressources, mais les sommes qu'il verse au bénéficiaire du revenu de solidarité active ou les prestations en nature qu'il lui sert, au titre, notamment, de ses obligations alimentaires.

12. Pour mettre à la charge de Mme C un indu de revenu de solidarité active pour la période courant du 1er janvier au 31 mars 2019, la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis a pris en compte l'ensemble des ressources de son époux, ressortissant marocain résidant alors au Maroc. Par suite, Mme C est fondée à soutenir que, alors même qu'elle n'est pas séparée de fait de son époux, l'intégralité des revenus de ce dernier ne pouvaient être pris en compte dans le calcul des ressources du foyer et, partant, que l'indu de revenu de solidarité active est entaché d'une erreur de droit.

13. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander l'annulation de l'indu de revenu de solidarité active mis à sa charge pour un montant de 1 454,46 euros.

Sur les conclusions indemnitaires :

14. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " [] Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle [] ".

15. Il ne résulte pas de l'instruction que Mme C aurait formulé une demande indemnitaire préalable susceptible de faire naître une décision liant le contentieux. Par suite, ses conclusions indemnitaires sont irrecevables et doivent, pour ce motif, être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : L'indu de revenu de solidarité active d'un montant de 1 454,46 euros mis à la charge de Mme C pour la période du 1er janvier au 31 mars 2019 est annulé.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à la caisse d'allocations familiales de la Seine-Saint-Denis et au département de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

Le rapporteur,

S. Bernabeu

La greffière,

D. Coulibaly

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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