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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2204408

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2204408

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2204408
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation9ème chambre (J.U)
Avocat requérantHOUSSAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 20 mars 2022 et 15 décembre 2023, M. C E et M. B A F, représentés par Me Houssain, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l'Etat à leur verser une somme de 15 640 euros en réparation du préjudice qu'ils ont subi compte tenu du refus du préfet de la Seine-Saint-Denis de leur accorder le concours de la force publique pour expulser les occupants d'un logement situé 1 rue Helbronner à Saint-Ouen, dont ils sont les propriétaires ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de leur accorder le concours de la force publique aux fins d'expulsion des occupants sans droit ni titre du logement situé 1 rue Helbronner à Saint-Ouen, sous astreinte de 500 euros par jour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- aucun motif tenant à l'ordre public ni à la situation des occupants des lieux n'est susceptible de justifier le refus de concours de la force publique ;

- le refus de concours de la force publique leur cause un préjudice certain, actuel et direct ;

- l'indemnisation que leur a accordée le préfet, de montants de 3 252 euros et 4 080 euros ne couvre pas la totalité de leur préjudice, qui résulte de la perte de revenu mais aussi de la dégradation de leur bien.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 octobre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- aucune demande indemnitaire n'a été présentée en ce qui concerne la période de responsabilité courant du 1er juin 2021 au 3 avril 2023 ;

- la demande de concours de la force publique, sous astreinte, a perdu son objet dès lors que ce concours a été accordé et que l'expulsion a été réalisée le 12 avril 2023.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur des moyens relevés d'office tirés, d'une part, de ce qu'il n'y a pas lieu de statuer sur la demande indemnitaire en tant qu'elle porte sur la période du 11 juillet 2020 au 31 mai 2021, qui a fait l'objet d'accords transactionnels qui ont mis fin au litige en tant qu'il se rapporte à cette période, d'autre part, de l'irrecevabilité des conclusions tendant à ce que le tribunal enjoigne au préfet de la Seine-Saint-Denis, sous astreinte, d'accorder le concours de la force publique pour faire évacuer le logement dont les requérants sont les propriétaires, dès lors qu'il n'appartient pas au juge administratif d'adresser des injonctions à l'administration en dehors des cas prévus par la loi, ni de faire œuvre d'administrateur, de telles conclusions étant, au surplus, devenues sans objet.

Par un mémoire enregistré le 9 janvier 2024, les requérants ont présenté des observations en réponse aux moyens soulevés d'office.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. D en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- et les conclusions de M. Combes, rapporteur public, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. E et M. A F sont les propriétaires indivis d'un logement situé 1 rue Alphonse Helbronner à Saint-Ouen (93400). Par une ordonnance n° 230/2019 du 4 juillet 2019, le juge des référés du tribunal d'instance de Saint-Ouen a notamment condamné les locataires de ce logement à verser aux requérants, par paiements échelonnés les sommes correspondant aux loyers impayées assortis des intérêts au taux légal et précisé qu'en cas de manquement à cette obligation, le bail serait résilié en vertu de la clause résolutoire contractuelle et qu'il pourra être procédé à leur expulsion ainsi qu'à celle de tous les occupants de leur chef. L'huissier de justice mandaté par les requérants afin de faire procéder à l'exécution de cette décision, a notifié le 20 septembre 2019 au préfet de la Seine-Saint-Denis une copie du commandement de quitter les lieux adressé aux occupants de cet immeuble puis sollicité auprès de ce préfet le concours de la force publique par une demande en date du 28 novembre 2019. Les requérants demandent au tribunal d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de leur accorder le concours de la force publique, sous astreinte, pour faire évacuer l'immeuble mentionné ci-dessus. Ils demandent en outre que l'Etat soit condamné à leur verser, en réparation du préjudice qu'ils déclarent avoir subi du fait du refus de concours de la force publique, une somme fixée à 15 640 euros dans le dernier état de leurs écritures.

Sur la recevabilité de la demande d'injonction tendant à l'octroi du concours de la force publique :

2. Il n'appartient pas au juge administratif d'adresser des injonctions à l'administration en dehors des cas expressément prévus par des dispositions législatives particulières, dont ne relève pas la demande d'injonction mentionnée ci-dessus. Par suite, les conclusions des requérants tendant à ce que le tribunal enjoigne au préfet de la Seine-Saint-Denis de leur accorder le concours de la force publique pour expulser les occupants de l'immeuble mentionné au point 1 sont irrecevables. Il suit de là, alors qu'au demeurant les requérants reconnaissent dans leur mémoire enregistré le 9 janvier 2024 que ce local a été évacué le 12 avril 2023 avec le concours de la force publique, qu'elles ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la période de responsabilité de l'Etat :

3. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation () ". Aux termes de l'article L. 412-1 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7 ". Aux termes de l'article R. 153-1 de ce code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. () / Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".

4. Il résulte de ces dispositions que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens, doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution des décisions de justice ayant force exécutoire. Seules des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public, ou des circonstances postérieures à une décision de justice ordonnant l'expulsion d'occupants d'un local, faisant apparaître que l'exécution de cette décision serait de nature à porter atteinte à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique.

5. Ainsi qu'il est dit au point 1, l'huissier de justice mandaté par les requérants a sollicité auprès du préfet de la Seine-Saint-Denis le concours de la force publique par une demande du 28 novembre 2019, afin de faire procéder à l'exécution de l'ordonnance du juge des référés du tribunal d'instance de Saint-Ouen en date du 4 juillet 2019. Il résulte de l'instruction que cette demande a donné lieu à une décision implicite de refus au terme du délai de deux mois prévu par les dispositions précitées de l'article R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution. En outre, en application de l'article 10 de la loi n° 2020-546 du 10 juillet 2020, la période mentionnée au premier alinéa de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution a été prolongée jusqu'au 10 juillet 2020 inclus. Enfin, il résulte de l'instruction que le concours de la force publique a été accordé par une décision du 3 avril 2023 et le préfet de la Seine-Saint-Denis fait valoir dans ses écritures, sans être contredit, que l'expulsion est intervenue le 12 avril 2023. Il s'ensuit que la responsabilité de l'Etat résultant du refus de concours de la force publique est engagée à compter du 11 juillet 2020, jusqu'au 12 avril 2023 inclus.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

S'agissant de la période du 11 juillet 2020 au 31 mai 2021 :

6. Aux termes du premier alinéa de l'article 2044 du code civil : " La transaction est un contrat par lequel les parties, par des concessions réciproques, terminent une contestation née, ou préviennent une contestation à naître. () ". Aux termes de l'article 2052 du même code : " La transaction fait obstacle à l'introduction ou à la poursuite entre les parties d'une action en justice ayant le même objet ".

7. Il résulte de l'instruction que les requérants ont conclu avec l'administration deux protocoles transactionnels successifs par lesquels ils ont déclaré renoncer de manière définitive et sans réserve, en contrepartie d'indemnités, à leur action contre l'administration au titre du refus de concours de la force publique qui lui a été opposé pour la période courant du 11 juillet 2020 au 31 mai 2021. Ces transactions ont éteint la créance des requérants et mis fin au litige en tant qu'il se rapporte à la partie de la période de responsabilité de l'Etat antérieure au 1er juin 2021. La demande étant, dans cette mesure, dépourvue d'objet, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions indemnitaires présentées par les requérants à ce titre.

S'agissant de la période du 1er juin 2021 au 12 avril 2023 :

Quant à la privation de l'indemnité d'occupation :

8. Le juge administratif, saisi d'un recours indemnitaire tendant à la réparation des préjudices résultant d'un refus de concours de la force publique, doit évaluer ces préjudices jusqu'à la date à laquelle le requérant en a arrêté le décompte dans son dernier mémoire. Eu égard à ce qui a été dit au point 7, les requérants peuvent prétendre à une indemnisation des préjudices qu'ils ont subis en raison de la poursuite de l'occupation irrégulière de leur bien du 1er juin 2021 au 12 avril 2023. Dans leur mémoire enregistré au greffe du tribunal le 15 décembre 2023, les requérants ont arrêté le décompte de ce préjudice sur la base de l'indemnité d'occupation due par les occupants de ce bien, d'un montant mensuel de 680 euros, qu'ils déclarent ne pas avoir perçue durant vingt-trois mois à compter du 1er juin 2021. Le préfet ne conteste pas l'absence de perception par les requérants de cette indemnité depuis cette dernière date ni le montant mensuel de cette indemnité. Dans ces conditions, compte tenu de la date à laquelle est intervenue l'expulsion avec le concours de la force publique, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par les requérants en leur allouant une indemnité de 15 232 euros.

Quant aux dégradations subies par l'immeuble :

9. Si les requérants déclarent avoir subi un préjudice constitué par l'aggravation de la dégradation du bien immobilier mentionné au point 1, ils n'apportent aucun élément permettant d'établir l'existence et l'étendue des prétendues dégradations ni en tout état de cause que celles-ci résulteraient de la persistance du refus de concours de la force publique à compter du 1er juin 2021. Par suite, la demande de réparation d'un préjudice constitué par l'aggravation de la dégradation du bien immobilier des requérants est infondée.

En ce qui concerne la subrogation :

10. Le paiement des sommes dues est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits des requérants à l'encontre des occupants de leur propriété au titre de la période du 1er juin 2021 au 12 avril 2023.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser aux requérants au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions indemnitaires portant sur la période du 11 juillet 2020 au 31 mai 2021.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à M. E et à M. A F une unique somme de 15 232 euros en réparation du préjudice qu'ils ont subi au titre de la période du 1er juin 2021 au 12 avril 2023.

Article 3 : Le bénéfice de la condamnation prononcée à l'article 2 du présent jugement est subordonné à la subrogation de l'Etat à concurrence de son montant dans les droits détenus par les requérants à l'encontre des occupants de leur bien au titre de la période du 1er juin 2021 au 12 avril 2023.

Article 4 : L'Etat versera à M. E et à M. A F une unique somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à M. B A F et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2024.

Le magistrat désigné,

D. DLe greffier,

C. Chauvey

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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