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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2206801

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2206801

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2206801
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème Chambre (J.U)
Avocat requérantBROCHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 26 avril 2022 et le 6 septembre 2024, Mme F C (née E), en son nom propre et au nom de ses enfants mineurs M. D C et Mme A C, représentés par Me Brochard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur payer la somme de 56 000 euros, à actualiser au jour du jugement, à titre de réparation des divers préjudices moral et matériel résultant du manquement à une obligation de logement prononcée par la commission de médiation de la Seine-Saint-Denis, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de leur demande préalable ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition de logement suivie d'effet, alors qu'elle été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 3 avril 2013 et que le jugement du tribunal administratif de Montreuil du 6 mai 2014 faisant injonction à l'Etat de les reloger sans délai n'a pas été exécuté ;

- qu'elle est désormais mère isolée avec deux enfants de 14 ans et 17 ans et que le montant du logement est disproportionné ;

- elle subit un préjudice moral et des troubles de toute nature dans leurs conditions d'existence.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n'a pas produit d'observations.

Mme C été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 mars 202Vu les autres pièces du dossier.

Vu:

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Delamarre pour statuer sur ces litiges.

En application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, la magistrate désignée a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Delamarre, vice-présidente, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation de la Seine-Saint-Denis, saisie le 26 novembre 2012 dans le cadre des dispositions relatives au droit au logement opposable, a, par une décision du 3 avril 2013, désigné M. B C comme prioritaire et devant être logé en urgence, eu égard à la sur-occupation de son logement et à la charge d'enfants mineurs. La commission a estimé qu'il devait être relogé dans un logement de type T4. Après avoir constaté qu'aucune proposition de logement n'avait été faite à M. C, dans le délai imparti par cette décision, alors que persistait la situation d'urgence reconnue par la commission, le tribunal a, par un jugement du 6 mai 2014, enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis d'assurer le logement de l'intéressé sous une astreinte destinée au fonds national d'accompagnement vers et dans le logement de 600 euros par mois de retard, courant à compter du 1er juin 2014. Par deux jugements du 15 décembre 2015 et du 29 novembre 2017, le tribunal a condamné l'Etat à verser à M. C une somme totale de 14 000 euros pour la période comprise entre le 1er novembre 2013 et le 29 novembre 2017. Par un jugement du 31 décembre 2019, a condamné l'État à verser à Mme C, veuve depuis le 8 juin 2019, la somme de 7 125 euros pour la période comprise entre le 29 novembre 2017 et du 31 décembre 2019. Mme C n'étant toujours pas relogée a adressé une nouvelle demande préalable d'indemnisation au préfet. Le préfet a, par le silence gardé, rejeté implicitement la demande. Mme F C, en son nom propre et au nom de ses deux enfants mineurs demande au tribunal de condamner l'Etat à leur verser une somme de 56 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur la responsabilité :

2. L'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation dispose : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'Etat à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1. ".

3. En cas de reconnaissance du caractère prioritaire et urgent d'une demande de logement par la commission de médiation prévue à l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation et en l'absence de relogement dans le délai prévu par l'article R. 441-16-1 du même code, l'article L. 441-2-3-1 ouvre la possibilité de présenter un recours contentieux devant le tribunal administratif, permettant au juge, lorsqu'il constate la carence de l'administration, d'ordonner le logement ou le relogement de l'intéressé en assortissant le cas échéant cette injonction d'une astreinte versée à un fonds national. Par ailleurs, l'inaction de l'État est susceptible d'être sanctionnée, le cas échéant, par le juge saisi d'un recours en responsabilité, sans qu'il puisse être utilement soutenu par le préfet que l'Etat se trouverait, dans cette hypothèse, exposé à deux condamnations portant sur le même objet.

4. Les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation définissent les mesures devant être mises en œuvre par l'administration pour assurer l'effectivité du droit au logement garanti par l'Etat. Ainsi l'article L. 441-2-3 précise les modalités selon lesquelles le représentant de l'Etat dans le département, qui dispose de six mois à compter de la décision de la commission de médiation pour procurer un logement au demandeur, saisit les bailleurs sociaux et le cas échéant les préfets des autres départements de la région Ile-de-France des dossiers des personnes devant être logées. Les dispositions précitées fixent une obligation de résultat pour l'Etat, désigné comme garant du droit au logement décent et indépendant, dont peuvent se prévaloir les demandeurs ayant exercé le recours amiable prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Il incombe ainsi à l'Etat, au titre de cette obligation, de prendre l'ensemble des mesures et de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour que ce droit ait, pour les personnes concernées, un caractère effectif. La carence de l'Etat est dès lors susceptible d'engager sa responsabilité pour faute.

5. Si la responsabilité de l'Etat n'est en principe engagée qu'à l'égard du seul demandeur ayant déposé un recours devant la commission de médiation, il peut en aller différemment si le foyer familial concerné par la décision de la commission est par la suite dissous, notamment en raison du décès du bénéficiaire de la décision de la commission de médiation. Dans ces conditions, le conjoint du demandeur est recevable à engager la responsabilité de l'Etat pour les préjudices qu'il a lui-même subis, à condition qu'il ait figuré parmi les bénéficiaires de la décision de la commission.

6. En l'espèce, la décision de la commission de médiation rendue le 3 avril 2013 reconnaissait M. B C pour être logé dans un T4, correspondant au couple formé par

M. et Mme C et leurs deux enfants mineurs valait bien pour trois personnes. M. C est décédé le 8 juin 2019 et une nouvelle attestation au nom de Mme C lui a été adressée, comportant la même date de demande de logement social du 1er décembre 2010 et les mêmes références d'enregistrement. Dans ces conditions, Mme F C est recevable à engager la responsabilité de l'Etat pour les préjudices qu'elle subit du fait de l'absence de proposition de relogement pour elle-même.

7. Il ne résulte pas de l'instruction que l'administration ait pris l'ensemble des mesures et mis en œuvre les moyens nécessaires pour satisfaire, dans les délais requis, à l'obligation de logement de Mme C. La situation de la requérante, reconnue prioritaire et devant être logée en urgence imposait une célérité et des diligences à pourvoir à son logement. Ainsi, cette carence est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat à son égard.

Sur les préjudices :

8. Les troubles dans les conditions d'existence doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat. La circonstance que l'absence de relogement a contraint le demandeur à supporter un loyer manifestement disproportionné au regard de ses ressources, si elle ne peut donner lieu à l'indemnisation d'un préjudice pécuniaire égal à la différence entre le montant du loyer qu'il a payé durant cette période et celui qu'il aurait acquitté si un logement social lui avait été attribué, doit, si elle est établie, être prise en compte pour évaluer le préjudice résultant des troubles dans les conditions d'existence.

9. Mme C demande réparation des préjudices subis résultant de l'absence de relogement. Il résulte de l'instruction que la commission de médiation de la Seine-Saint-Denis avait reconnu, le 3 avril 2013, le caractère urgent et prioritaire de sa demande de logement eu égard à la sur-occupation de son logement et à la charge d'enfants mineurs et décidé qu'un T4 devait lui être attribué. La persistance de cette situation, à compter du 29 novembre 2017, date à compter de laquelle son époux, décédé en cours d'instance, n'a pas déjà perçu une indemnisation, a causé à Mme C des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence. Par deux jugements du 15 décembre 2015 et du 29 novembre 2017, le tribunal a condamné l'Etat à verser une somme totale de 14 000 euros pour la période comprise entre le 1er novembre 2013 et le 29 novembre 2017. Par un jugement du 31 décembre 2019, a condamné l'Etat à verser la somme de 7 125 euros pour la période comprise entre le 29 novembre 2017 et du 31 décembre 2019. La période d'indemnisation s'étend donc du 1er janvier 2020 au 26 septembre 2024. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 6 000 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à Mme C la somme de 6 000 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais du litige :

11. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Brochard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Brochard de la somme de 1 080 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme F C la somme globale de

6 000 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 1080 euros à verser à Me Brochard, conseil de Mme C, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme F C (née E), à Me Brochard et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024

La magistrate désignée,

A-L. Delamarre

La greffière,

I. Dad

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

N°22068011

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