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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2212544

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2212544

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2212544
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8ème chambre
Avocat requérantHONIG METTETAL NDIAYE & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 août 2022, Mme C E, représentée par Me Smail, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier intercommunal (CHI) Robert Ballanger d'Aulnay-sous-Bois (93) à lui verser la somme totale de 410 658 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis consécutivement à l'opération de cure d'incontinence urinaire pratiquée le 26 mai 2010 dans cet établissement ;

2°) de mettre à la charge du CHI Robert Ballanger la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens de l'instance.

Elle soutient que :

- le CHI Robert Ballanger a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité dès lors qu'aucun document d'information relatif à la chirurgie d'incontinence ne lui a été remis, qu'elle n'a signé aucun formulaire de consentement, que les comptes rendus opératoires comportent de nombreuses erreurs ou imprécisions, que l'hôpital a manqué à son obligation de surveillance et que le diagnostic de conflit de la bandelette avec la paroi vaginale antérieure a été posé avec un certain retard ;

- ces fautes sont à l'origine de son dommage consistant en un conflit entre la bandelette et la paroi antérieure du vagin ;

- elle est fondée à solliciter, au titre de ses préjudices extrapatrimoniaux temporaires, le versement des sommes de 5 252,50 euros correspondant au déficit fonctionnel temporaire et total pour la période du 26 mai 2010 au 17 septembre 2018, de 10 366 euros au titre des souffrances endurées et de 4 000 euros correspondant au préjudice esthétique subi ;

- elle est en outre fondée à solliciter, au titre de ses préjudices extrapatrimoniaux et patrimoniaux permanents, le versement des sommes de 217 208 euros correspondant à un déficit fonctionnel permanent au taux de 15 %, de 43 441,60 euros correspondant à son préjudice d'agrément, de 10 366 euros correspondant à son préjudice esthétique permanent, de 20 000 euros correspondant à son préjudice sexuel, de 50 000 euros correspondant à ses dépenses de santé futures et de 50 024 euros correspondant aux frais d'assistance par tierce personne à raison de 2 heures par semaine.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 octobre 2022, le CHI Robert Ballanger, représenté par Me Vogel, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, faute pour la requérante d'avoir appelé dans la cause l'organisme de sécurité sociale auquel elle est affiliée ;

- aucun manquement ne peut lui être imputé ;

- l'accident médical n'est pas fautif et constitue une affection iatrogène dont il ne peut être tenu pour responsable.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-Saint-Denis qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Guiral,

- et les conclusions de M. B.

Les parties n'étaient pas présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, alors âgée de 47 ans, a été opérée le 26 mai 2010 par le docteur A, gynécologue exerçant au centre hospitalier intercommunal (CHI) Robert Ballanger d'Aulnay-sous-Bois (93), pour une incontinence urinaire à l'effort, selon la technique dite du TVT (pour tension-free vaginal tape) - TOT (pour trans-opturator tape), consistant en la pose d'une petite bandelette synthétique sous-urétrale destinée à rétablir les mécanismes de soutien défaillants. Les suites de l'opération étant simples, Mme E a été autorisée à quitter l'établissement hospitalier le 28 mai 2010. Elle s'est rendue pour les vacances estivales au Maroc le 23 juin 2010. Des douleurs périnéales étant apparues durant son séjour, l'intéressée est rentrée le 10 juillet 2010 en France et elle a été reçue le 16 juillet suivant en consultation par le docteur A qui lui a alors prescrit un traitement par anticholinergique. Le 16 août 2010, face à la persistance des douleurs, il a été procédé au CHI Robert Ballanger à la résection de la bandelette sur une longueur de 1 cm. Mme E est sortie de l'hôpital le 17 août 2010 avec un traitement antalgique. Toutefois, la bandelette s'étant extériorisée, en s'exposant notamment à travers la paroi vaginale, l'intéressée a de nouveau été opérée le 3 décembre 2010 par le docteur A en vue d'une ablation complémentaire de quelques millimètres de bandelette. L'incontinence urinaire est réapparue à la suite de cette opération. Le 14 février 2011, le docteur A, consulté par Mme E en raison de gênes persistantes, a confirmé l'existence d'une fibrose du côté gauche et a posé l'indication opératoire. Adressée au professeur D, gynécologue-obstétricien exerçant à l'hôpital Antoine Béclère de Clamart, Mme E y a subi une nouvelle ablation de la bandelette le 5 mai 2014, puis une plastie vaginale le 30 juillet 2014. Elle a alors saisi le 11 avril 2016 la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) d'Ile-de-France qui a diligenté une expertise confiée aux professeurs Lebret et Denys. Le rapport d'expertise a été remis le 14 novembre 2016. Le 13 avril 2018, au vu de l'exposition de la prothèse dans le cul de sac vaginal antérieur gauche, une nouvelle ablation de la bandelette par voie vaginale a eu lieu à l'hôpital Antoine Béclère. Mme E a de nouveau saisi le 23 janvier 2019 la CCI d'Ile-de-France qui a désigné, le 19 avril 2019, les mêmes experts, les professeurs Lebret et Denys, pour mener une expertise complémentaire. Le second rapport d'expertise a été remis le 23 septembre 2019. Par une lettre du 22 janvier 2020, reçue le 27 janvier suivant, Mme E a présenté une demande indemnitaire préalable au CHI Robert Ballanger. En l'absence de réponse à cette demande, elle sollicite, par la requête susvisée, la condamnation du centre hospitalier à lui verser la somme totale de 410 658 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'opération pratiquée le 26 mai 2010 dans cet établissement.

Sur la responsabilité du CHI Robert Ballanger :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-2 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction, notamment des deux rapports d'expertise mentionnés au point 1 concordant dans leurs conclusions, que la cure d'incontinence urinaire par bandelette de soutènement sous-urétral a été réalisée par le docteur A conformément aux règles de l'art. Les experts de la CCI concluent à l'absence d'erreur technique ou de maladresse du médecin, estimant, notamment, que l'érosion de la bandelette, qui est la conséquence de l'opération, relève d'une affection iatrogène. La seule circonstance alléguée à cet égard par Mme E que les comptes rendus d'opération comportent des erreurs ou des imprécisions, lesquelles ne sont au demeurant aucunement précisées, n'est pas de nature à établir l'existence d'une faute susceptible d'engager la responsabilité du CHI Robert Ballanger.

4. Si Mme E se prévaut d'un défaut de surveillance et d'un retard dans le diagnostic du conflit de la bandelette sous-urétrale avec la paroi antérieure du vagin, il résulte de l'instruction que les douleurs périnéales sont apparues alors que l'intéressée se trouvait, ainsi qu'il a été dit au point 1, au Maroc depuis le 25 juin 2010. Il est également constant que Mme E, qui est revenue en France le samedi 10 juillet 2010, a été reçue en consultation dès le vendredi 16 juillet suivant par le docteur A qui lui a prescrit, en première intention, un traitement anticholinergique. Les experts désignés par la CCI indiquent à cet égard que ce traitement était justifié en présence d'un conflit entre la bandelette et la paroi vaginale. En l'absence d'amélioration de l'état de santé de l'intéressée, le docteur A a procédé ensuite le 16 août 2010 à une nouvelle résection de la bandelette dont les experts désignés par la CCI indiquent que, compte tenu de l'état de la patiente, elle était la meilleure solution. Ils mentionnent que la surveillance post-opératoire immédiate de la patiente a été satisfaisante et que le retard de diagnostic résulte du départ de la requérante au Maroc. Il suit de là que les conditions dans lesquelles Mme E a été prise en charge ne permettent pas de caractériser un défaut de surveillance post-opératoire ni de révéler un retard de diagnostic directement imputable au CHI Robert Ballanger.

5. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. Lorsque, postérieurement à l'exécution des investigations, traitements ou actions de prévention, des risques nouveaux sont identifiés, la personne concernée doit en être informée, sauf en cas d'impossibilité de la retrouver ". Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

6. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

7. Il résulte de l'instruction, notamment de deux rapports d'expertise mentionnés au point 1, que l'extérioration de la bandelette sous-urétrale résulte directement de l'opération de cure d'incontinence pratiquée le 26 mai 2010. Le CHI Robert Ballanger ne conteste pas en défense que Mme E n'a pas été informée d'un tel risque qui, selon les experts diligentés par la CCI, peut survenir dans 2,4 % des cas. Dès lors, faute pour le centre hospitalier d'apporter la preuve que l'obligation d'information prévue par l'article L. 1111-2 du code de la santé publique a été respectée, la requérante est fondée à soutenir que cette absence d'information préalable constitue un manquement constitutif. Il résulte toutefois de l'instruction, notamment des deux mêmes rapports d'expertise, que l'absence d'amélioration de l'état clinique de la patiente, malgré les séances de rééducation périnéales, justifiait le choix de la chirurgie qui était pertinent et conforme aux données acquises de la science. Les experts soulignent par ailleurs qu'en l'absence dudit traitement, Mme E aurait gardé son incontinence urinaire qui, probablement, se serait progressivement aggravée même si le degré de sévérité est, ainsi que l'indiquent les experts, impossible à prévoir. Enfin, ainsi que le soutient le CHI Robert Ballanger qui n'est pas contesté sur ce point par Mme E, il ne résulte pas de l'instruction qu'il aurait existé des alternatives thérapeutiques à la cure d'incontinence urinaire. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction que, compte tenu notamment de son état de santé, de son âge, de l'évolution prévisible de sa pathologie et de l'absence, non contestée, d'alternative thérapeutique, Mme E aurait consenti à l'opération en question, ce que, au demeurant, elle ne conteste pas. Par suite, et alors même que le CHI Robert Ballanger n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, que la requérante a dûment été informée du risque auquel l'exposait la cure d'incontinence urinaire, ce manquement au devoir d'information n'a privé l'intéressée d'aucune chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération.

8. Aux termes de l'article L. 1111-4 du code de la santé publique : " Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu'il lui fournit, les décisions concernant sa santé. / Le médecin doit respecter la volonté de la personne après l'avoir informée des conséquences de ses choix. () / Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment ". Ni les dispositions précitées de l'article L. 1111-4 du code de la santé publique ni aucun autre texte ou principe n'imposaient que le consentement de la requérante fût recueilli par écrit préalablement à la réalisation de la cure d'incontinence urinaire pratiquée le 26 mai 2010. Mme E, qui a été reçue en février 2010 lors d'un entretien individuel par le docteur A et qui s'est volontairement rendue le 26 mai 2010 au CHI Robert Ballanger pour y être opérée, n'allègue d'ailleurs pas que l'opération aurait été pratiquée sans son consentement libre et éclairé. Par suite, le CHI Robert Ballanger n'a pas méconnu l'obligation prévue à l'article L. 1111-4 du code de la santé publique.

9. Il résulte de ce qui précède les conclusions indemnitaires de Mme E doivent, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée par le CHI Robert Ballanger, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CHI Robert Ballanger, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande Mme E au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En outre, aucun dépens n'ayant été exposé au cours de la présente instance, les conclusions de la requérante tendant à leur remboursement doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C E, au centre hospitalier intercommunal Robert Ballanger et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Gauchard, président,

- M. Guiral, premier conseiller,

- Mme Lamlih, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

Le rapporteur,

S. Guiral

Le président,

L. Gauchard

La greffière,

S. Jarrin

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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