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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2213030

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2213030

mercredi 25 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2213030
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation11ème chambre
Avocat requérantSCHWARZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête n° 2213030, enregistré le 17 août 2022, Mme A C, représentée par Me Schwarz, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat au paiement de la somme de 37 294,40 euros, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de la carence persistante du préfet de Seine-Saint-Denis à lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en exécution des jugements du tribunal administratif de Montreuil des 18 avril 2019 et 28 octobre 2021 ;

2°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de de l'Etat le versement à Me Schwarz, avocate de Mme C, de la somme de 1 200 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ; en cas de non admission à l'aide juridictionnelle, de verser à Mme C la même somme en vertu de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- son préjudice financier en lien direct avec cette faute peut être évalué à la somme de 20 294,40 euros au moins, soit 32 mois (d'avril 2019 à janvier 2022) compte tenu de sa rémunération actuelle de 634,20 euros par mois ;

- l'absence de délivrance d'un titre de séjour en dépit de la décision du tribunal administratif porte atteinte à sa liberté de circulation, préjudice qui peut être évalué à la somme de 6 000 euros, soit 2 000 euros par an ;

- cette même absence de délivrance d'un titre de séjour l'empêche de se loger convenablement avec ses enfants, préjudice qui peut être évalué à la somme de 6 000 euros, soit 2 000 euros par an ;

- enfin, elle estime son préjudice moral à la somme de 5 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par une ordonnance du 24 mai 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 juin 2023.

Mme C a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 octobre 2022.

Vu :

- le jugement du tribunal administratif de Montreuil n° 2008506 en date du 28 octobre 2021 ;

- le jugement du tribunal administratif de Montreuil n° 1900462 en date du 18 avril 2019 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Israël ;

- les conclusions de Mme Lunshof, rapporteure publique ;

- les observations de Me Schwarz, représentant Mme C ;

- le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante camerounaise née le 27 janvier 1987, a demandé le 23 novembre 2017 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur. Par un arrêté du 5 octobre 2018, le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. Par jugement n° 1900462 en date du 18 avril 2019, le tribunal administratif de Montreuil a annulé cet arrêté et enjoint à l'administration de délivrer un titre mention " vie privée et familiale " à l'intéressée. Par un second jugement en date du 28 octobre 2021 le tribunal de Montreuil a constaté l'inexécution du jugement du 18 avril 2019. Il a prononcé une astreinte de 10 euros par jour à l'encontre de l'Etat, à défaut pour le préfet de la Seine-Saint-Denis de justifier de l'exécution de l'article 2 du jugement du 18 avril 2019. Le 29 avril 2022 Mme C a saisi le préfet de Seine-Saint-Denis d'une demande indemnitaire, reçue en préfecture le 2 mai suivant. Elle a été rejetée par une décision implicite. Mme C demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 37 294,40 euros au titre des préjudices subis du fait de ce refus d'exécuter le jugement du 18 avril 2019.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. D'une part, il résulte de l'instruction que par jugement du 18 avril 2019, devenu définitif, le tribunal de Montreuil a annulé l'arrêté du 5 octobre 2018 du préfet de Seine-Saint-Denis en raison de sa qualité de parent d'enfant français. Par la suite, Mme C a été contrainte de saisir le tribunal afin qu'il enjoigne au préfet d'exécuter le jugement du 18 avril 2019. Pourtant, en dépit d'un second jugement en date du 28 octobre 2021, le préfet a maintenu son refus d'exécuter une décision de justice. Or la volonté délibérée de l'administration de ne pas délivrer à l'intéressée le titre de séjour qui lui avait été illégalement refusé est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. A cet égard, la circonstance que des récépissés ont été délivrés à l'intéressée est sans incidence sur la faute commise.

3. D'autre part, si le préfet de la Seine-Saint-Denis fait valoir qu'il n'était pas territorialement compétent pour traiter la demande de titre déposée par Mme C, il résulte des dispositions de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration que : " Lorsqu'une demande est adressée à une administration incompétente, cette dernière la transmet à l'administration compétente et en avise l'intéressé ". Dès lors, il appartient à un préfet, saisi d'une demande de titre, d'apprécier si celle-ci relève ou non de sa compétence et, dans le cas où il considère qu'elle n'en relève pas, de la transmettre à l'administration préfectorale territorialement compétente. Par suite, dans le cas présent, l'absence de transmission du préfet de la Seine-Saint-Denis a permis la naissance d'une décision implicite de refus d'exécuter une décision juridictionnelle.

En ce qui concerne la réparation des préjudices :

4. Si l'inexécution d'un jugement est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, il appartient au requérant qui en demande réparation d'établir que la faute commise est à l'origine d'un préjudice personnel, direct et certain.

5. En premier lieu, Mme C sollicite la somme de 20 294,40 euros au titre d'une perte de chance de gains professionnels sur la période allant du 18 avril 2019, date du jugement d'annulation, au 3 janvier 2022, date du début de son contrat à durée indéterminée. Toutefois, si elle prétend que beaucoup d'employeurs ne souhaitaient pas l'engager au vu de la seule production d'un récépissé d'une durée de trois mois, elle n'apporte pas suffisamment d'éléments à l'appui de ses allégations. Si l'intéressée se prévaut également de l'existence de douze déplacements en préfecture pour obtenir la délivrance de récépissés, ce qui l'aurait contrainte à poser des congés sans solde, elle ne l'établit pas davantage. Par suite, ses prétentions au titre de ce chef de préjudice doivent être rejetées.

6. En deuxième lieu, si la requérante soutient qu'elle n'a pu obtenir de logement social du fait qu'elle se trouve toujours sous récépissé, elle ne démontre ni les démarches qu'elle aurait entreprises en vue d'obtenir un logement, ni que la privation du bénéfice d'un logement serait directement et certainement imputable à la précarité de sa situation administrative. Dans ces conditions, elle ne saurait soutenir qu'elle a été privée, du fait de la précarité de sa situation administrative, d'une chance sérieuse de bénéficier d'un logement décent.

7. En troisième lieu, Mme C soutient qu'en raison du refus illégal de lui délivrer un titre de séjour en dépit du jugement du 18 avril 2019, elle n'a pu se rendre au Cameroun visiter ses parents, qui ne connaissent donc pas ses deux plus jeunes enfants. Par ailleurs, le refus persistant de la préfecture de régulariser sa situation la plonge dans une précarité matérielle et psychologique importante constitutive de troubles dans les conditions d'existence. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis par Mme C en l'évaluant à la somme de 8 000 euros.

8. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat (préfet de la Seine-Saint-Denis) doit être condamné à verser à Mme C une somme totale de 8 000 euros en réparation des préjudices subis à la date du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans le cadre du présent contentieux. Par suite, et sous réserve que Me Schwarz renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat (préfet de la Seine-Saint-Denis) le versement à Me Schwarz de la somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat (préfet de la Seine-Saint-Denis) est condamné à verser à Mme C une somme de 8 000 euros.

Article 2 : L'Etat (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme de 1 200 euros à Me Schwarz, sous réserve que Me Schwarz renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au préfet de la Seine-Saint-Denis et à Me Schwarz.

Copie en sera adressée au préfet de police de Paris.

Délibéré après l'audience du 9 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Delamarre, présidente,

M. Israël, premier conseiller,

Mme Caldoncelli-Vidal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 octobre 2023.

Le rapporteur,

M. Israël

La présidente,

A-L. DelamarreLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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