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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2308244

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2308244

jeudi 4 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2308244
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation10ème Chambre (JU)
Avocat requérantCISSE ASSA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Montreuil a examiné la requête de M. A..., reconnu prioritaire et devant être logé d'urgence par la commission de médiation, qui n'avait pas reçu de proposition de logement. Le tribunal a jugé que la carence fautive de l'État à exécuter cette décision engage sa responsabilité pour les troubles dans les conditions d'existence subis. En conséquence, il a condamné l'État à verser à M. A... une somme de 5 000 euros en réparation de son préjudice, assortie des intérêts au taux légal à compter du 23 mars 2023, avec capitalisation. Les conclusions visant à liquider l'astreinte ordonnée par une précédente ordonnance ont été rejetées comme irrecevables, car relevant d'un litige distinct. La décision s'appuie sur les articles L. 300-1, L. 441-2-3 et R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 juillet 2023 et le 31 mars 2025, M. B... A..., représenté par Me Cissé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 32 000 euros en réparation des préjudices qu’il estime avoir subis du fait de son absence de relogement, assortie des intérêts au taux légal avec capitalisation ;

2°) d’ordonner la liquidation de l’astreinte destinée au fonds national d’accompagnement vers et dans le logement ordonnée par le tribunal administratif de Montreuil le 17 mars 2022 ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :
- la responsabilité pour faute de l’Etat est engagée dès lors qu’il n’a pas été relogé, alors qu’il a été reconnu prioritaire par la commission de médiation ;
- il subit des troubles de toute nature dans ses conditions d’existence.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n’a pas produit de mémoire en défense.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office tiré de ce que les conclusions tendant à la liquidation de l’astreinte résultant de l’ordonnance n° 2112463 du 17 mars 2022 du magistrat désigné du tribunal administratif de Montreuil sont irrecevables dès lors qu'elles sont relatives à un litige distinct relevant de la procédure spécifique prévue par les dispositions de l’article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l’habitation.

M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 27 décembre 2022.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de la construction et de l’habitation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Mach, vice-présidente, pour statuer sur les litiges prévus à l’article R. 222-13 du code de justice administrative.

En application de l’article R. 732-1-1 du code de justice administrative, la magistrate désignée a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Mach, magistrate désignée, a été entendu au cours de l’audience publique.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.


Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation de la Seine-Saint-Denis a, par une décision du 20 janvier 2021, reconnu M. A... comme prioritaire et devant être logé en urgence. Cette décision vaut pour une personne. N’ayant pas reçu de proposition de logement, M. A... a saisi le préfet de la Seine-Saint-Denis d’une demande indemnitaire préalable par un courrier daté du 18 mars 2023, reçu le 23 mars 2023. Cette demande ayant été implicitement rejetée, M. A... demande au tribunal de condamner l’Etat à lui verser une somme de 32 000 euros en réparation des préjudices qu’il estime avoir subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l’article L. 300-1 du code de la construction et de l’habitation : « Le droit à un logement décent et indépendant (…) est garanti par l'Etat à toute personne qui, résidant sur le territoire français de façon régulière et dans des conditions de permanence définies par décret en Conseil d'Etat, n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. / Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ». Aux termes de l’article R. 300-2 du même code : « Remplissent les conditions de permanence de la résidence en France mentionnées au premier alinéa de l'article L. 300-1 les étrangers autres que ceux visés à l'article R. 300-1 titulaires : / 1° Soit d'un titre de séjour d'une durée égale ou supérieure à un an, sous réserve que celui-ci ne soit pas périmé ; / 2° Soit d'un titre de séjour d'une durée inférieure à un an autorisant son titulaire à exercer une activité professionnelle ; / 3° Soit d'un visa d'une durée supérieure à trois mois conférant à son titulaire les droits attachés à un titre de séjour. / Un arrêté conjoint du ministre de l'intérieur et du ministre en charge du logement fixe la liste des titres de séjour concernés. ».

3. Lorsqu’une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d’urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l’article L. 441-2-3 du code de la construction et de l’habitation, la carence fautive de l’Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d’existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l’intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l’article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l’habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l’Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l’Etat, qui court à l’expiration du délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l’article R. 441-16-1 du code de la construction et de l’habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement. La circonstance que, postérieurement à la décision de la commission de médiation, l’intéressé est parvenu à se procurer un logement par ses propres recherches ne saurait être regardée comme établissant que l’urgence a disparu lorsque, compte tenu des caractéristiques de ce logement, le demandeur continue de se trouver dans une situation lui permettant d’être reconnu comme prioritaire et devant être relogé en urgence en application des dispositions de l’article R. 441-14-1 du code de la construction et de l’habitation. Si tel n’est pas le cas, le juge peut néanmoins estimer que l’urgence perdure si le logement obtenu ne répond manifestement pas aux besoins de l’intéressé, excède notablement ses capacités financières ou présente un caractère précaire.

4. S’il résulte des articles L. 441-1 et R. 441-1 du code de la construction et de l’habitation que l’accès au logement social est subordonné, notamment, à la régularité du séjour sur le territoire français de l’ensemble des membres du foyer pour lequel un logement social est demandé, la seule circonstance qu’une des personnes majeures composant le foyer d’un demandeur reconnu par une commission de médiation comme prioritaire et devant être logé en urgence cesse d’être en situation régulière ne met pas fin à l’engagement de la responsabilité de l’Etat à l’égard de ce demandeur au titre des troubles dans les conditions d’existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission. Une telle irrégularité fait seulement obstacle à ce qu’il soit tenu compte, à compter de la date à laquelle elle intervient, de la personne majeure concernée pour le calcul de l’indemnité due au demandeur.

5. La commission de médiation a reconnu le caractère urgent et prioritaire de la demande de M. A... le 20 janvier 2021 au motif qu’il était dépourvu de logement ou hébergé chez un particulier. M. A... a conclu un contrat de bail prenant effet au 1er octobre 2022 pour l’occupation d’un logement dans le parc privé d’une superficie de 32 m² pour un loyer mensuel de 555 euros. M. A... produit un courrier daté du 23 février 2023 du service salubrité publique de la commune de Bobigny, qui fait état de l’absence de système de ventilation, de la présence d’humidité, de moisissures et de condensation dans le logement, de nature à établir que ce logement présente un caractère insalubre. Ainsi, M. A... continue de se trouver dans une situation lui permettant d’être reconnu comme prioritaire et devant être relogé en urgence en application des dispositions de l’article R. 441-14-1 du code de la construction et de l’habitation. Il ne résulte pas de l’instruction que M. A... ait bénéficié d’une proposition de relogement à la date du présent jugement. La persistance de la situation, à compter du 20 juillet 2021, date à laquelle la carence de l’Etat a revêtu un caractère fautif, est de nature à engager la responsabilité de l’Etat et a causé à M. A... des troubles de toute nature dans ses conditions d'existence. M. A..., titulaire d’un titre de séjour valable jusqu’en 2026, réside avec Mme C..., ressortissante marocaine, la fille de cette dernière, née en 2011, ainsi que leurs enfants, nés en 2022 et 2024. Toutefois, Mme C... n’est titulaire que d’un récépissé de première demande de titre de séjour valable du 20 janvier 2025 au 19 avril 2025 et ne peut être regardée comme remplissant les conditions de permanence de la résidence en France. Dans les circonstances de l’espèce, et dès lors qu’il résulte de l’instruction que l’intéressé n’a pas renoncé à sa demande de logement, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en fixant l’indemnisation due à la somme totale de 3 200 euros, y compris tous les intérêts échus à la date du jugement.

6. Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’Etat à verser à M. A... la somme de 3 200 euros, y compris tous les intérêts échus à la date du jugement.

Sur les conclusions tendant à la liquidation de l’astreinte :

7. Aux termes de l’article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l’habitation : « (…) / Le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne, lorsqu'il constate que la demande a été reconnue comme prioritaire par la commission de médiation et doit être satisfaite d'urgence et que n'a pas été offert au demandeur un logement tenant compte de ses besoins et de ses capacités, ordonne le logement ou le relogement de celui-ci par l'État et peut assortir son injonction d'une astreinte (…) ». Aux termes de l’article R. 778-8 du code de justice administrative : « Lorsque le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cet effet constate, d’office ou sur la saisine du requérant, que l’injonction prononcée n’a pas été exécutée, il procède à la liquidation de cette astreinte en faveur du fonds prévu à l’article L. 300-2 du code de la construction et de l’habitation. / Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cet effet peut statuer par ordonnance, dans les conditions prévues par le chapitre II du titre IV du livre VII du présent code, après avoir invité les parties à présenter leurs observations sur les modalités de l’exécution de l’injonction prononcée. / Il liquide l'astreinte en tenant compte de la période pendant laquelle, postérieurement à l'expiration du délai imparti par le jugement, l'injonction est demeurée inexécutée par le fait de l'administration. Il peut, eu égard aux circonstances de l'espèce, modérer le montant dû par l'État voire, à titre exceptionnel, déclarer qu'il n'y a pas lieu de liquider l'astreinte ».

8. Les conclusions de M. A... tendant à liquider l’astreinte qui a été prononcée par l’ordonnance n° 2112463 du 17 mars 2022 du magistrat désigné du tribunal, statuant dans les conditions prévues par le I de l’article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l’habitation sont relatives à un litige relevant d’une procédure spécifique, distincte de la présente requête mettant en cause la responsabilité de l’Etat à raison de sa carence dans la mise en œuvre du droit au logement opposable. Il s’ensuit que les conclusions de M. A... tendant à la liquidation de l’astreinte doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur les frais du litige :

9. M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par son conseil sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.



D E C I D E :


Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. A... la somme de 3 200 euros, tous intérêts échus à la date du présent jugement.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., à Me Assa Cissé et au ministre de la ville et du logement.

Copie en sera adressée au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2025.


La magistrate désignée,

A-S. Mach
La greffière,

T. Mane




La République mande et ordonne au ministre de la ville et du logement en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.




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