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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-1905235

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-1905235

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-1905235
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCABINET BARBIER ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 24 avril 2019, 13 août 2021 et 28 octobre 2021, la communauté de communes Carnelle Pays de France, représentée par Me Gauch, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la société Bonnevie et Fils, ou in solidum toute partie succombante, à titre principal, sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs, ou, à titre subsidiaire, sur le fondement de la responsabilité contractuelle, à lui verser la somme totale de 323 432,95 euros hors taxes (HT) afin de remédier aux désordres résultant de l'opération de restructuration du site " Morantin " situé à Chaumontel (Val-d'Oise) ;

2°) d'assortir cette somme des intérêts au taux légal à compter de la date d'enregistrement de sa requête et de la capitalisation de ces intérêts ;

3°) de mettre à la charge définitive de la société Bonnevie et Fils, ou in solidum de toute partie succombante, les frais d'expertise à hauteur de 6 895,80 euros ;

4°) de mettre à la charge de la société Bonnevie et Fils, ou in solidum de toute partie succombante, la somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle soutient que :

- la responsabilité de la société Bonnevie et Fils est engagée au titre de la garantie décennale des constructeurs en raison des dix désordres, identifiés par l'expert judiciaire, affectant le bâtiment qu'elle a construit, et qui soit le rendent impropre à sa destination, soit en affectent la solidité ; ces désordres sont imputables à la société Bonnevie et Fils ; à titre subsidiaire, la responsabilité in solidum de l'ensemble des constructeurs doit être retenue ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité contractuelle de la société Bonnevie et Fils est engagée en raison de ses manquements à ses obligations contractuelles et à la réalisation des travaux dans les règles de l'art ;

- la société Bonnevie et Fils doit l'indemniser à hauteur de 272 932,95 euros HT au titre des travaux de reprise, cette somme devant être actualisée ;

- la société Bonnevie et Fils doit également l'indemniser à hauteur de 500 euros HT pour les frais d'intervention en cours d'expertise de la société Ach et de 50 000 euros HT au titre de préjudices annexes comprenant des frais d'investigation pour 3 474,89 euros HT, des frais d'avocat pour 20 340 euros HT, des frais de conseil technique engagés durant l'expertise pour 3 300 euros HT, des frais de souscription d'une assurance dommages-ouvrage pour les travaux de réfection à hauteur de 2 % de leur montant total, soit 5 458,66 euros HT, et des frais de reprise des descentes d'eaux pluviales affectées de non-conformités pour 6 134,80 euros HT ;

- les frais d'expertise d'un montant de 6 895,80 euros doivent être mis à la charge de la société Bonnevie et Fils.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 septembre 2020 et 24 septembre 2021, la société Bonnevie et Fils, représentée par Me Ginoux, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que la somme mise à sa charge soit limitée à 191 489,95 euros HT ;

3°) à ce que les sociétés Phileas K et Socotec Construction la garantissent des condamnations qui pourraient être prononcées à son encontre ;

4°) à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la communauté de communes Carnelle Pays de France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de la société MMA Iard au titre de ces mêmes dispositions.

Elle soutient que :

- les conclusions de la requérante tendant à l'engagement de sa responsabilité contractuelle sont irrecevables en raison de la réception de l'ouvrage sans réserves le 25 juin 2007 ;

- les désordres dont la communauté de communes sollicite l'indemnisation, sur le fondement de la responsabilité décennale des constructeurs, ne présentent pas un caractère décennal soit parce qu'ils ne rendent pas l'ouvrage impropre à sa destination ou ne compromettent pas sa solidité, soit parce qu'ils étaient apparents à sa réception ;

- les travaux de reprise ne sauraient être indemnisés pour un montant excédant 166 513 euros HT outre 15 % d'honoraires de maîtrise d'œuvre, soit un total de 191 489,95 euros HT ;

- les préjudices annexes évalués par la communauté de communes à hauteur de 50 000 euros ne sont pas justifiés ;

- le maître d'œuvre, la société Phileas K, in solidum avec son assureur, devra la garantir de toute condamnation qui pourrait être prononcée à son encontre en raison de la faute qu'il a commise et qui est à l'origine des désordres relatifs à la corrosion des aciers, au décollement et à l'altération de la peinture ;

- le contrôleur technique, la société Socotec Construction, n'ayant pas relevé les avis défavorables sur l'enrobage des aciers, il doit également la garantir des sommes qui pourraient être prononcées à son encontre ;

- les frais d'expertise et les frais d'intervention de la société Ach devront être partagés avec les sociétés Phileas K et Socotec Construction.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 26 octobre 2020, 21 avril 2021 et 27 juillet 2021, la société Phileas K, représentée par Me Peltier, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de toute conclusion présentée à son encontre ;

2°) à titre subsidiaire, au rejet de la requête ;

3°) à titre subsidiaire, à ce que la société Bonnevie et Fils la garantisse des condamnations qui pourraient être prononcées à son encontre ;

4°) à la mise à la charge de tout succombant de la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les désordres dont la communauté de communes sollicite l'indemnisation, sur le fondement de la responsabilité décennale des constructeurs, ne présentent pas un caractère décennal dès lors qu'ils ne rendent pas l'ouvrage impropre à sa destination ni ne compromettent sa solidité, en particulier ceux mettant en cause la peinture choisie ;

- elle n'a commis aucune faute dans l'exécution de sa mission de maîtrise d'œuvre ;

- à titre subsidiaire, la société Bonnevie et Fils doit la garantir des condamnations qui seraient prononcées à son encontre en raison de la faute qu'elle a commise, ainsi que le relève l'expert ;

- en tout état de cause, les travaux de reprise ne sauraient être indemnisés pour un montant excédant 166 513 euros HT outre 15 % d'honoraires de maîtrise d'œuvre, soit un total de 191 489,95 euros HT ; en outre, les préjudices annexes évalués par la communauté de communes à hauteur de 50 000 euros ne sont pas justifiés.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 16 avril 2021 et 24 septembre 2021, la société Socotec Construction, représentée par Me Menguy, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) au rejet de l'appel en garantie formé à son encontre par la société Bonnevie et Fils ;

3°) à titre subsidiaire, à ce que la société Bonnevie et Fils la garantisse des condamnations qui pourraient être prononcées à son encontre ;

4°) à la mise à la charge de la société Bonnevie et Fils, ou de toute partie succombante, d'une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- les désordres dont la communauté de communes sollicite l'indemnisation, sur le fondement de la responsabilité décennale des constructeurs, ne présentent pas un caractère décennal ; en outre, ces désordres ne lui sont pas imputables ;

- elle n'a commis aucune faute dans l'exécution de sa mission de contrôleur technique ;

- la société Bonnevie et Fils doit la garantir des condamnations qui pourraient être prononcées à son encontre en raison de la faute qu'elle a commise, ainsi que le relève l'expert ;

- en tout état de cause, les travaux de reprise ne sauraient être indemnisés pour un montant excédant 166 513 euros HT outre 15 % d'honoraires de maîtrise d'œuvre, soit un total de 191 489,95 euros HT ; en outre, les préjudices annexes évalués par la communauté de communes à hauteur de 50 000 euros ne sont pas justifiés.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 11 août 2021, la société MMA Iard, assureur de la société Launet et représentée par Me Oulad-Bensaïd, conclut :

1°) au rejet des conclusions présentées à son encontre et à l'encontre de son assuré, la société Launet ;

2°) à la mise à la charge de la société Bonnevie et Fils d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les demandes formées par la société Bonnevie et Fils tendant à ce que le tribunal reconnaisse qu'elle dispose d'un possible recours à l'encontre de son sous-traitant, la société Launet, et de son assureur, la société MMA Iard, devant le juge judiciaire et à ce que le présent jugement leur soit rendu opposable sont irrecevables ;

- en tout état de cause, la société Launet n'a commis aucune faute ; en outre, le contrat d'assurance qu'elle a conclu avec cette dernière société a été résilié le 1er janvier 2016.

Par une ordonnance du 2 novembre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 décembre 2021 à 12 heures.

Par un courrier du 15 mai 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité de l'intervention de l'assureur MMA Iard.

Par un mémoire en réponse au moyen d'ordre public relevé par le tribunal, enregistré le 16 mai 2023, la société MMA Iard, représentée par Me Oulad-Bensaïd, demande au tribunal de la mettre hors de cause et de débouter la société Bonnevie et Fils de toutes ses demandes à son encontre.

Par un mémoire en réponse au moyen d'ordre public relevé par le tribunal, enregistré le 17 mai 2023, la société Bonnevie et Fils, représentée par Me Gauch, en présence de la société Launet et de la société MMA Iard, demande au tribunal de rendre le jugement à intervenir opposable aux sociétés Launet et MMA Iard.

Vu :

- l'ordonnance n° 1705492 du 25 octobre 2018 par laquelle le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise à la somme de 6 895,80 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Carpentier-Daubresse, premier conseiller ;

- et les conclusions de M. Gabarda, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La communauté de communes Carnelle Pays de France a fait procéder, en sa qualité de maître d'ouvrage, à une opération de restructuration du site " Morantin " et de création d'un village d'entreprises à Chaumontel (Val-d'Oise). Le marché de maîtrise d'œuvre a été attribué, le 28 septembre 2004, à un groupement dont le mandataire était la société Phileas K. La société Bonnevie et Fils a été désignée, le 19 septembre 2005, en qualité d'entreprise générale concernant les 17 lots du marché pour un montant total de travaux de 5 692 068,02 euros toutes taxes comprises (TTC). Différents lots ont été attribués à des sous-traitants de la société Bonnevie et Fils, dont le lot n° 2 " charpente métallique " à la société Launet, le lot n° 3 " couverture - étanchéité " à la société Nouvelle d'Asphaltes, le lot n° 4 " menuiseries extérieures " à la société Miroiterie de Sarcelles et le lot n° 5 " façade / bardage terre cuite - couverture terre cuite " à la société Etablissements Raimond. Le contrôle technique a été confié à la société Socotec Construction. Les travaux, qui ont débuté le 2 novembre 2005, ont été réceptionnés sans réserve, le 10 septembre 2007, avec effet au 25 juin 2007. A compter de l'année 2009, la communauté de communes Carnelle Pays de France a constaté des fissurations et infiltrations sur l'ouvrage. Par une ordonnance n° 1705492 du 20 octobre 2017 et sur requête de la communauté de communes enregistrée le 16 juin 2017, le juge des référés du tribunal administratif a désigné un expert, M. A, aux fins de décrire les malfaçons constatées et de dire si elles étaient de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination, de donner son avis sur les causes et origines des désordres et d'indiquer la nature et le montant des travaux nécessaires pour y remédier. Le rapport d'expertise de M. A a été remis le 25 juin 2018.

2. Par la présente requête, la communauté de communes Carnelle Pays de France demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner, à titre principal, sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs, ou, à titre subsidiaire, sur le fondement de la responsabilité contractuelle, la société Bonnevie et Fils, ou in solidum toute partie succombante, à lui verser la somme totale de 323 432,95 euros hors taxes (HT) au titre des travaux de reprise et des préjudices annexes liés à l'opération de restructuration du site " Morantin " situé à Chaumontel.

Sur l'intervention de la société MMA Iard :

3. L'assureur d'un constructeur, ou de son sous-traitant, dont la responsabilité en matière de travaux est recherchée par le maître de l'ouvrage n'est pas recevable à intervenir en cette qualité devant le juge administratif saisi du litige.

4. La société MMA Iard, assureur de la société Launet qui est sous-traitante de la société Bonnevie et Fils et titulaire du lot n° 2 " charpente métallique ", n'est pas recevable à intervenir dans le cadre de la présente instance, ainsi qu'en ont été informées les parties.

A titre principal, sur la garantie décennale des constructeurs :

En ce qui concerne le caractère décennal des désordres :

5. Il résulte des principes qui régissent la responsabilité décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans. La garantie décennale ne s'applique pas à des désordres qui étaient apparents lors de la réception de l'ouvrage.

6. En premier lieu, s'agissant des désordres relatifs aux " cloquage et éclatement du béton en façades ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ceux-ci, visibles sur environ 40 % des façades, sont les signes d'une pathologie classique du béton armé appelée " carbonatation " et lié à la pénétration de gaz carbonique à l'intérieur du béton. Si ces désordres, qui sont situés sur les façades de l'ouvrage, dénotent un vieillissement prématuré de celui-ci, ils n'affectent néanmoins pas sa solidité ni ne le rendent impropre à sa destination. En particulier, il ne résulte pas de l'instruction, contrairement à ce que soutient la communauté de communes requérante, que ces désordres auraient, eux-mêmes, généré des infiltrations ou des chutes de fragments de béton. Dans ces conditions, les désordres en litige ne sauraient être regardés comme présentant un caractère décennal.

7. En deuxième lieu, s'agissant des désordres relatifs aux " microfissures et fissures à la surface du béton armé en façades ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ceux-ci, visibles sur 77 % des façades inspectées, résultent, d'une part, du phénomène mentionné au point 6 du présent jugement, et, d'autre part, d'un autre mouvement naturel du béton armé lié à un départ d'eau en excédent, lequel a été accéléré par le choix d'une peinture présentant un coefficient d'absorption solaire élevé. Toutefois, à l'exception des fissures structurelles infiltrantes qui seront évoquées aux points 11 et 12 ci-dessous, ces désordres, situés sur les façades de l'ouvrage, n'affectent pas sa solidité ni ne le rendent impropre à sa destination. Si la communauté de communes requérante produit une note de son expert technique du 27 octobre 2021 indiquant que toutes les fissures sont traversantes, ce document, qui a été rédigé plus de trois ans après l'expertise judiciaire, n'a pas été établi de manière contradictoire et est insuffisamment étayé, de sorte qu'il ne saurait suffire, à lui seul, à remettre en cause le constat de l'expert judiciaire mandaté qui a estimé, après examen sur place, que seules quelques fissures étaient infiltrantes. Dans ces conditions et à l'exception des fissures structurelles infiltrantes qui seront évoquées aux points 11 et 12 ci-dessous, les désordres en litige ne présentent pas un caractère décennal.

8. En troisième lieu, s'agissant du désordre relatif au " décollement de la peinture et de l'enduit en façades ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que celui-ci, visible sur environ un tiers des façades, résulte d'un défaut d'adhérence de l'enduit de ragréage dû aux mouvements thermiques de dilatation qui sont particulièrement importants en raison de la couleur de la peinture qui a été choisie, ainsi qu'il a été dit au point précédent du présent jugement. Toutefois, ces désordres, situés sur les façades de l'ouvrage, n'affectent pas sa solidité ni ne le rendent impropre à sa destination. Dans ces conditions, les désordres en litige ne présentent pas un caractère décennal.

9. En quatrième lieu, s'agissant du désordre relatif à la " décoloration de la peinture en façades ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ces désordres, qui sont visibles sur plus de 40 % des façades et qui résultent d'un délavage de la peinture foncée par l'eau de pluie ruisselant le long de la façade, ont fait l'objet d'une réserve sur la liste des opérations préalables à la réception dressée le 25 juin 2017. Même si aucune réserve n'a finalement été retenue lors de l'opération de réception de l'ouvrage intervenue le 10 septembre 2007, ces désordres doivent être regardés comme ayant été apparents à cette date, ce qui n'est d'ailleurs pas contesté par la communauté de communes. Au demeurant, ce phénomène de décoloration de la peinture en façades, purement esthétique, n'affecte pas la solidité de l'ouvrage ni ne le rend impropre à sa destination. Dans ces conditions, les désordres en litige ne présentent pas un caractère décennal.

10. En cinquième lieu, s'agissant des désordres relatifs aux " défauts d'étanchéité des acrotères en béton armé ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ceux-ci, visibles sur toutes les terrasses accessibles, résultent de l'absence d'adhérence des joints élastomères aux joints de fractionnement des acrotères. Toutefois, et alors que ces désordres ne sont pas à l'origine d'infiltrations à l'intérieur des locaux, ils ne sauraient être regardés comme affectant la solidité de l'ouvrage ou le rendant impropre à sa destination. Dans ces conditions, les désordres en litige ne présentent pas un caractère décennal.

11. En sixième lieu, s'agissant des désordres relatifs aux " traces d'humidité sur certaines dalles de faux-plafonds ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que des auréoles brunes ont été observées sur certaines dalles de faux-plafond à l'intérieur des locaux, au 1er étage du bâtiment, dans des bureaux occupés par la société Suez, pour quatre zones concernées, ainsi que par la société ATDCF, pour une zone concernée. Dans deux zones, ces désordres proviennent d'un phénomène de condensation résultant de la présence de canalisations raccordées à des appareils de climatisation suspendus en plenum. Dans deux autres zones, ces désordres résultent d'infiltrations en raison d'un défaut d'étanchéité de collerettes de la ventilation mécanique contrôlée en terrasse. Enfin, dans une dernière zone, située dans les locaux de la société Suez, ces désordres proviennent d'une infiltration liée à une microfissure et à un défaut de traitement étanche d'un retour d'acrotère. Si l'ensemble de ces désordres rend l'ouvrage impropre à sa destination, seuls ceux situés dans cette dernière zone, qui résultent de la construction d'origine, entrent dans le champ de la garantie décennale dès lors que les désordres des autres zones proviennent d'équipements techniques non conformes qui sont sans lien avec les travaux en litige.

12. En septième lieu, s'agissant des désordres relatifs aux " infiltrations signalées dans les locaux occupés par la société FCS ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ces désordres se traduisent par l'apparition d'une flaque d'eau dans ces locaux, par temps de pluie, au pied de la cloison de doublage et résultent d'une fissure traversante et infiltrante, visible depuis l'extérieur dans le voile en béton. Eu égard à leur nature et alors que l'utilisation de ces locaux par une société rend indispensable leur étanchéité totale, ces désordres, quand bien même ils ne se produisent que ponctuellement, doivent être regardés comme rendant l'ouvrage impropre à sa destination. Ils présentent donc un caractère décennal.

13. En huitième lieu, s'agissant d'un désordre relatif à l'" éclat de béton en tête de voile sous un appui de charpente métallique ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ce désordre résulte d'un écart d'environ trois centimètres entre la tête du voile en béton et la platine d'appui de la charpente métallique, en raison d'un défaut d'alignement et de planéité du voile en béton sur toute sa hauteur. La seule mention, dans la liste des opérations préalables à la réception dressée le 25 juin 2017, du caractère inacceptable de la planéité des éléments mis en œuvre, sans autre précision, ne permet pas d'estimer que ce désordre était apparent lors de la réception de l'ouvrage. En outre, il résulte de l'instruction que ce désordre a conduit l'expert à solliciter une purge des fragments de béton menaçant de tomber, de sorte qu'il doit être regardé comme rendant l'ouvrage impropre à sa destination. Enfin, contrairement à ce que soutient la société Bonnevie et Fils, il apparaît, eu égard aux missions qui lui étaient confiées et indépendamment de la faute qu'aurait pu commettre son sous-traitant, la société Launet, que le désordre en cause lui était imputable. Dans ces conditions, ce désordre présente un caractère décennal.

14. En neuvième lieu, s'agissant du désordre relatif à la " déformation de la porte aluminium en façade Sud-est files 9/10 ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ce désordre, qui pourrait provenir d'une tentative d'effraction, d'un usage intensif de cette porte ou d'un vieillissement accéléré de celle-ci, ne trouve pas son origine dans les travaux de construction du bâtiment. Dans ces conditions, il ne saurait donner lieu à l'engagement de la responsabilité décennale des constructeurs.

15. En dixième lieu, s'agissant du désordre relatif au " décollement par plaques de la tête du mur de clôture en extrémité Nord ", il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise établi le 25 juin 2018, que ce désordre résulte d'un défaut de mise en œuvre de la recharge de mortier exécutée pour égaliser la tête de mur. Eu égard aux dangers existants pour la sécurité des tiers à cet ouvrage qui circulent sur la voie publique, ce désordre doit être regardé comme rendant celui-ci impropre à sa destination. Il présente donc un caractère décennal.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la communauté de communes Carnelle Pays de France est seulement fondée à engager la responsabilité décennale de la société Bonnevie et Fils au titre des désordres relatifs aux " traces d'humidité sur certaines dalles de faux-plafonds ", uniquement concernant celles qui sont situées dans les locaux de la société Suez et qui résultent d'une microfissure, aux " infiltrations signalées dans les locaux occupés par la société FCS ", à l'" éclat de béton en tête de voile sous un appui de charpente métallique " et au " décollement par plaques de la tête du mur de clôture en extrémité Nord ".

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

S'agissant des travaux de reprise :

17. En premier lieu, il résulte de l'instruction que, pour remédier aux infiltrations identifiées, d'une part, dans les locaux de la société Suez, et, d'autre part, dans ceux de la société FCS, l'expert a estimé qu'il convenait de procéder au ravalement de la façade avec une finition protectrice ralentissant le phénomène de carbonatation susmentionné et permettant d'absorber l'apparition de microfissures futures (système d'imperméabilité " I4 "). Il a chiffré le montant total de ces travaux à la somme de 223 968 euros HT sur la base du devis estimatif de travaux établi par la société Bonnevie et Fils, le 14 juin 2018, qu'il n'y a pas lieu de minorer, comme le sollicitent les sociétés défenderesses, dans les proportions retenues par le rapport du cabinet Neveu du 15 juin 2018, lequel remplace notamment le revêtement " I4 " par un revêtement " I3 " contrairement à ce qu'a retenu l'expert. Dès lors que seules les fissures infiltrantes relèvent de la garantie décennale ainsi qu'il a été dit au point 7 ci-dessus, il sera fait une juste appréciation de l'indemnité due par la société Bonnevie et Fils à la communauté de communes requérante, à ce titre, en retenant une proportion de 30 % de la somme précitée, soit 67 190,40 euros HT, auxquels il convient d'ajouter des frais de maîtrise d'œuvre, évalués par l'expert à 15 % et non contestés. La communauté de communes Carnelle Pays de France est ainsi fondée à demander à ce que la société Bonnevie et Fils soit condamnée à l'indemniser à hauteur de 77 268,96 euros HT.

18. Par ailleurs, le maître d'ouvrage n'est en droit de demander une actualisation du coût évalué par l'expert que s'il établit qu'il était dans l'impossibilité matérielle ou financière d'effectuer des travaux dans les semaines ayant suivi le dépôt du rapport. Or, la communauté de communes ne démontre pas cette impossibilité et, au demeurant, ne l'allègue même pas. Ses conclusions tendant à l'application d'un taux d'actualisation aux indemnités qui lui sont dues doivent en conséquence être rejetées.

19. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que, pour remédier au désordre relatif à l'" éclat de béton en tête de voile sous un appui de charpente métallique " des travaux de purge en urgence ont été effectués par la société Ach pour un montant de 500 euros HT. La communauté de communes Carnelle Pays de France est donc fondée à demander que la société Bonnevie et Fils soit condamnée à l'indemniser de cette somme. En outre, si l'expert estime qu'il convient de reconstituer un appui correct pour la charpente et un enrobage suffisant pour les boulons d'ancrage de sa platine d'appui, il a également relevé que ces travaux pourront être exécutés dans le cadre de la campagne de ravalement précitée. Il n'y a donc pas lieu d'indemniser la communauté de communes d'un montant complémentaire à celui déjà alloué au point 17 du présent jugement.

20. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que, pour remédier aux désordres liés au " décollement par plaques de la tête du mur de clôture en extrémité Nord ", l'expert a estimé qu'il était nécessaire, après purge des éléments désolidarisés, de reconstituer le couronnement du mur en exécutant un enduit approprié ou en scellant des éléments de couronnement (" chaperons "). Il a chiffré à 13 365 euros HT la somme non contestée nécessaire à cette réfection, à laquelle il convient d'ajouter des frais de maîtrise d'œuvre non davantage contestés, évalués par l'expert à 15 %. La communauté de communes Carnelle Pays de France est fondée à demander que la société Bonnevie et Fils soit condamnée à l'indemniser à hauteur de 15 369,75 euros HT.

21. Il résulte de ce qui précède que la communauté de communes Carnelle Pays de France est fondée à demander que la société Bonnevie et Fils soit condamnée à l'indemniser à hauteur de la somme totale de 93 138,71 euros HT au titre des travaux de reprise.

S'agissant des préjudices annexes :

22. En premier lieu, si la communauté de communes Carnelle Pays de France sollicite le remboursement d'une facture de 3 474,89 euros HT émise par la société BECIBTP pour des travaux de " nettoyage de terrasses ", de " nettoyage de dalle sur plots " et de " remplacement de supports de VMC défectueux ", elle ne démontre pas le lien entre ce préjudice et les désordres de nature décennale qui ont été retenus ci-dessus. Par suite, sa demande présentée à ce titre doit être rejetée.

23. En deuxième lieu, si la communauté de communes requérante sollicite le remboursement de plusieurs factures d'avocat pour un montant total de 20 340 euros HT, elle ne démontre pas que, dans les circonstances de l'espèce, l'assistance d'un avocat lors de la procédure d'expertise judiciaire a été utile à la solution du litige. Par ailleurs, les frais d'avocat relatifs à l'instance contentieuse engagée au fond seront, le cas échéant, remboursés au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par suite, les demandes de la communauté de communes concernant le remboursement de ses frais d'avocat doivent être rejetées.

24. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que l'assistance technique de M. B au cours de l'opération d'expertise a été utile à la solution du litige. Par suite, la communauté de communes est fondée à demander que la société Bonnevie et Fils lui rembourse la somme de 3 300 euros HT facturée, le 5 mai 2017, par M. B.

25. En quatrième lieu, la communauté de communes requérante est également fondée à solliciter l'indemnisation des frais de souscription d'une assurance dommages-ouvrage pour les travaux de reprise à laquelle elle entend recourir, sans qu'ait à cet égard d'incidence la circonstance qu'elle n'a pas souscrit une telle assurance concernant les travaux d'origine. En l'absence de toute contestation du taux de 2 %, il y a donc lieu de l'appliquer au montant des travaux de reprise qui ont été retenus au point 21 ci-dessus, hormis les frais déjà payés à la société Ach. Par suite, la communauté de communes est fondée à demander la condamnation de la société Bonnevie et Fils à lui verser la somme de 1 852,77 euros HT au titre des frais de souscription d'une assurance dommages-ouvrage.

26. En dernier lieu, si la communauté de communes sollicite le remboursement de la somme de 6 134,80 euros HT qu'elle a versée à la société Filloux à la suite de la facture émise par cette dernière, le 23 avril 2015, pour des travaux de fourniture et de pose de canalisations, elle ne démontre pas le lien entre ces travaux et les désordres de nature décennale qui ont été retenus au point 16 du présent jugement. Par suite, sa demande présentée à ce titre doit être rejetée.

27. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner la société Bonnevie et Fils à verser à la communauté de communes Carnelle Pays de France une indemnité de 5 152,77 euros HT au titre des préjudices annexes. En y ajoutant la somme mentionnée au point 21 ci-dessus au titre des travaux de reprise, la communauté de communes est fondée à demander la condamnation de la société Bonnevie et Fils à lui verser la somme totale de 98 291,48 euros HT.

En ce qui concerne les intérêts moratoires et leur capitalisation :

28. Il y a lieu d'assortir la somme de 98 291,48 euros HT des intérêts au taux légal, comme le demande la communauté de communes Carnelle Pays de France, à compter de la date d'enregistrement de sa requête, soit le 24 avril 2019, ainsi que de la capitalisation de ces intérêts à compter du 13 août 2021, date à laquelle elle a été demandée et à laquelle une année entière d'intérêts était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

A titre subsidiaire, sur la responsabilité contractuelle :

29. La réception est l'acte par lequel le maître de l'ouvrage déclare accepter l'ouvrage avec ou sans réserve. Elle met fin aux rapports contractuels entre le maître de l'ouvrage et les constructeurs en ce qui concerne la réalisation de l'ouvrage.

30. A titre subsidiaire, la communauté de communes Carnelle Pays de France sollicite la condamnation de la société Bonnevie et Fils, ou in solidum avec tout succombant, à l'indemniser des préjudices subis à raison des désordres affectant le site " Morantin " sur le fondement de la responsabilité contractuelle. Toutefois, ainsi que le fait valoir la société Bonnevie et Fils, la réception des travaux ayant été prononcée sans réserves, le 10 septembre 2007, avec effet au 25 juin 2007, la communauté de communes ne saurait solliciter l'engagement de la responsabilité contractuelle des constructeurs en ce qui concerne la réalisation de cet ouvrage. Par suite, de telles conclusions doivent être rejetées.

Sur les appels en garantie :

En ce qui concerne les conclusions présentées par la société Bonnevie et Fils :

31. En premier lieu, la société Bonnevie et Fils présente des conclusions d'appel en garantie à l'encontre du maître d'œuvre. Toutefois, la faute invoquée de ce dernier concernant le choix de la peinture est dépourvue de lien avec les désordres retenus précédemment au titre de la garantie décennale. Par suite, l'appel en garantie formé à l'encontre de la société Phileas K ne peut qu'être rejeté.

32. En second lieu, la société Bonnevie et Fils présente des conclusions d'appel en garantie à l'encontre du contrôleur technique. Toutefois, elle n'établit pas l'existence d'une faute le concernant alors, au demeurant, que l'expert a relevé que la société Socotec Construction avait, en phase de réalisation des travaux, attiré l'attention notamment de l'entrepreneur sur les " ferraillages affleurants " et les " enrobages insuffisants ". Dans ces conditions, l'appel en garantie formé par la société Bonnevie et Fils à l'encontre de la société Socotec Construction doit être rejeté.

En ce qui concerne les conclusions présentées par les sociétés Phileas K et Socotec Construction :

33. En l'absence de toute condamnation prononcée à leur encontre par le présent jugement, les conclusions d'appel en garantie présentées par ces sociétés doivent être rejetées.

Sur les dépens de l'instance :

34. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. L'Etat peut être condamné aux dépens. ".

35. Par une ordonnance n° 1705492 du 25 octobre 2018, le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise à un montant de 6 895,80 euros.

36. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre cette somme à la charge définitive de la société Bonnevie et Fils.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

37. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de la communauté de communes Carnelle Pays de France et de la société MMA Iard qui ne sont pas, dans la présente instance, les parties perdantes.

38. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Bonnevie et Fils la somme de 2 000 euros à verser à la communauté de communes Carnelle Pays de France et la somme de 2 000 euros à verser à la société Socotec Construction au titre de ces mêmes dispositions.

39. Enfin, les conclusions présentées par la société Phileas K, sur le fondement de ces mêmes dispositions, à l'encontre de tout succombant ne sauraient être regardées comme dirigées contre une partie clairement identifiée et doivent, pour ce motif, être rejetées.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1 : L'intervention de la société MMA Iard n'est pas admise.

Article 2 : La société Bonnevie et Fils est condamnée à verser à la communauté de communes Carnelle Pays de France la somme de 98 291,48 euros HT. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 24 avril 2019 et de la capitalisation de ces intérêts la première fois le 13 août 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 3 : Les dépens de l'instance sont mis à la charge définitive de la société Bonnevie et Fils à hauteur 6 895,80 euros.

Article 4 : La société Bonnevie et Fils versera à la communauté de communes Carnelle Pays de France et à la société Socotec Construction, chacune, une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête et des conclusions des autres parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la communauté de communes Carnelle Pays de France, à la société Bonnevie et Fils, à la société Phileas K, à la société Launet et à la société Socotec Construction.

Copie en sera adressée à la société MMA Iard et à M. A, expert.

Délibéré après l'audience du 8 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Oriol, présidente, M. Carpentier-Daubresse, premier conseiller, et M. Sitbon, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.

Le rapporteur,

Signé

N. Carpentier-Daubresse

La présidente,

Signé

C. OriolLa greffière,

Signé

V. Ricaud

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation,

La greffière

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