Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2000994
mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2000994 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 9ème Chambre |
| Avocat requérant | LBBA |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des pièces et un mémoire complémentaires enregistrés les 27 janvier et 3 novembre 2020, M. B A, représenté par Me Hollande demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 28 novembre 2019 par laquelle l'inspectrice du travail de la section 1 de la 2ème unité de contrôle des Hauts-de-Seine de la DIRECCTE (devenue DRIEETS) d'Ile-de-France a autorisé la société Astellas Pharma France à procéder à son licenciement pour motif économique ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision litigieuse est insuffisamment motivée quant au motif économique notamment tiré de la menace sur la compétitivité et quant au lien entre son mandat et les critères d'ordre de licenciement ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'employeur n'établit ni l'existence d'un motif économique réel et sérieux tiré d'une menace sur sa compétitivité ni la nécessité de se réorganiser en vue de sauvegarder sa compétitivité ; le véritable objectif de la réorganisation est d'augmenter la profitabilité de l'entreprise et du groupe ;
- la société n'a pas satisfait de manière loyale et sérieuse à son obligation de reclassement ;
- le critère d'ordre des licenciements retenu par l'employeur est en lien avec l'exercice de son mandat syndical.
La requête a été communiquée au ministre du travail et à la DRIEETS qui n'ont pas produit d'observation.
Par un mémoire en intervention enregistré le 30 septembre 2020, la société Astellas Pharma France, représentée par Me Mancret conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 8 janvier 2024 à 12 h.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Colin, rapporteure,
- les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique,
- et les observations de Me Delsaut substituant Me Hollande représentant M. A.
1. La société Astellas Pharma France qui exerce une activité de commercialisation de produits pharmaceutiques a sollicité, après la mise en œuvre d'un plan de sauvegarde de l'emploi dont l'accord a été validé par la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi d'Ile de France le 12 novembre 2018, l'autorisation de licencier pour motif économique M. A, embauché le 18 novembre 2002 et qui occupait en dernier lieu les fonctions d'attaché à la promotion médicale dans le secteur hospitalier (ARPS hospitalier). Il détenait le mandat de membre de la délégation unique du personnel depuis le 30 novembre 2011 et de membre du comité social et économique (CSE) depuis le mois d'octobre 2019. Le requérant a été convoqué à un entretien préalable de licenciement qui s'est tenu le 24 avril 2019. Le 26 avril 2019, la délégation unique du personnel a été consultée sur le projet de licenciement de l'intéressé. La société a déposé une demande d'autorisation de licenciement de M. A le 28 mai 2019 auprès de la DRIEETS. Par une décision implicite du 3 août 2019, l'inspectrice du travail de la section 2 de la 6ère unité de contrôle des Hauts-de-Seine de la DIRECCTE (devenue DRIEETS) a refusé d'autoriser le licenciement pour motif économique de M. A. La société a formé un recours hiérarchique le 30 septembre 2019 à l'encontre de cette décision. Par une décision du 28 novembre 2019, l'inspectrice du travail a retiré sa décision implicite de rejet née le 3 août 2019 et autorisé le licenciement pour motif économique de M. A. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 1233-3 du code du travail : " Constitue un licenciement pour motif économique le licenciement effectué par un employeur pour un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié résultant d'une suppression ou transformation d'emploi ou d'une modification, refusée par le salarié, d'un élément essentiel du contrat de travail, consécutives notamment : () 3° A une réorganisation de l'entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité () ".
3. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel appartient cette dernière. Si la sauvegarde de la compétitivité de l'entreprise peut constituer un motif économique pour lequel l'employeur peut solliciter une autorisation de licenciement, c'est à la condition que soit établie une menace pour la compétitivité de l'entreprise. Cette menace s'apprécie, lorsque l'entreprise appartient à un groupe, au niveau du secteur d'activité commun à cette entreprise et aux entreprises du groupe auquel elle appartient, établies sur le territoire national.
S'agissant de la réalité du motif économique du licenciement :
4. Pour autoriser le licenciement pour motif économique de M. A, l'inspectrice du travail a estimé que dans un contexte de transformation mondiale du marché du médicament, marqué par l'accélération de la concurrence des génériques sur tous les segments, la politique de réduction des dépenses publiques et d'une recomposition de l'offre en terme thérapeutique qui remet en cause son modèle économique tourné vers la médecine générale, la société doit adapter sa stratégie à son portefeuille de produit et que la perte de trois brevets, le déremboursement du Betmiga et l'absence de lancement de nouveau produit avant 2021 justifient de la nécessité de revoir son organisation en profondeur.
5. La société Astellas Pharma France, filiale du groupe mondial Astellas Pharma, est un laboratoire pharmaceutique ayant pour unique activité la commercialisation de produits pharmaceutiques innovants dans 4 domaines thérapeutiques majeurs - urologie, immunologie, infectiologie et oncologie. Il est constant que la société a entendu anticiper un repli de ses ventes nettes de 68 millions d'euros sur la période de 2018 à mars 2021 en raison de la perte de la protection dont bénéficient trois des médicaments qu'elle commercialise, le Vésicare et l'Advagarf en mars et juin 2019 et la Mycamine en septembre 2020, de la baisse des prix, liée à la politique de régulation des prix, de plusieurs médicaments le Prograf/Advagarf, l'Eligard et le Xtandi, et de l'absence de remboursement du Betmiga. Ainsi, selon elle la dégradation des résultats opérationnels en résultant, de près de 65 millions d'euros entre les exercices fiscaux 2018 et 2021, associée au repli du résultat opérationnel, tant en France que dans le groupe, menace sa compétitivité en diminuant ses capacités contributives au financement de la recherche et au développement alors que son portefeuille de produit est arrivé à maturité et qu'aucun lancement de médicament n'est prévu avant la fin de l'année 2021.
6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier notamment des rapports d'expertise du cabinet comptable missionné par le CSE sur le projet de réorganisation de la société et ses incidences sociales remis les 5 octobre 2018 et 18 octobre 2019, une augmentation de son chiffre d'affaires, lequel est passé de 332 454 millions au cours de l'exercice 2015-2016 à 456 211 millions au cours de l'exercice 2018-2019 et de ses indicateurs de rentabilité, son résultat net comptable passant pour la même période de 3,552 millions d'euros à 7,273 millions d'euros. Le rapport relève également que la société dispose des ressources nécessaires au financement de ses projets, ses capitaux propres ont progressé passant de 39 515 millions d'euros en 2017 à 42 788 millions d'euros en 2019 et sa structure financière particulièrement solide lui a permis de verser des dividendes à sa maison mère de 20 millions d'euros au cours de l'exercice 2017 tout en conservant une trésorerie importante en fin d'exercice de l'ordre de 31,9 millions d'euros. En outre, un nouveau médicament le Xospata a été lancé au mois d'octobre 2019.
7. Eu égard à sa bonne santé financière et à sa solide structure financière, en se bornant à faire valoir que dans le cadre de la transformation mondiale du marché du médicament la décroissance annoncée sur la période de 2018 à mars 2021 va impacter sa capacité à contribuer au financement de la recherche et développement du groupe, dont ni le montant d'un quart ni l'évolution ne sont au demeurant justifiés, et qu'elle doit adapter le nombre de visiteurs médicaux à la baisse du chiffre d'affaires, la société Astellas Pharma France n'établit ni la nature précise et l'impact réel de cette menace sur sa compétitivité, alors que le rapport d'expertise susmentionné relève que la société est confrontée à un " gap provisoire ", la circonstance que l'accord portant plan de sauvegarde de l'emploi ait été validé par la DRIEETS étant sans incidence sur la réalité du motif économique sur lequel il ne lui appartient pas de se prononcer lors de l'examen d'un tel accord. Par suite, M. A est fondé à soutenir que l'inspectrice du travail a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation sur la réalité du motif économique de son licenciement.
8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 28 novembre 2019.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 28 novembre 2019 est annulée.
Article 2 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la société Astellas Pharma France et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Copie en sera adressée pour information à la DRIEETS Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Griel, présidente,
Mme Colin, première conseillère,
Mme Debourg, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
La rapporteure,
signé
C. COLIN
La présidente,
signé
H. LE GRIEL
La greffière,
signé
H. MOFID
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour ampliation, la greffière.
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