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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2003117

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2003117

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2003117
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBOURDON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 mars 2020, M. B A, représenté par Me Bourdon, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'enjoindre au centre hospitalier Victor Dupouy d'Argenteuil (Val-d'Oise) de le réintégrer au sein de l'établissement ;

2°) de condamner le centre hospitalier Victor Dupouy à lui verser la somme de 71 750 euros en réparation du préjudice résultant de la faute commise par l'établissement en ne le réintégrant pas sur son poste ou sur un poste similaire à l'issue de sa période de disponibilité ;

3°) de condamner le centre hospitalier Victor Dupouy aux dépens de l'instance ;

4°) de mettre à la charge du centre hospitalier Victor Dupouy une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le centre hospitalier Victor Dupouy a commis une faute en refusant de le réintégrer dans ses fonctions et en omettant de lui proposer un poste, en dépit de ses demandes en ce sens et alors qu'il existait des postes vacants ;

- il a subi de ce fait un préjudice financier d'un montant de 66 750 euros et un préjudice moral d'un montant de 5 000 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 9 septembre 2021 et le 14 octobre 2022, le centre hospitalier Victor Dupouy, représenté par Me Vielh, conclut à titre principal à l'irrecevabilité des conclusions de la requête, à titre subsidiaire à son rejet, à titre infiniment subsidiaire à ce que les sommes demandées soit ramenées à de plus justes proportions, et en tout état de cause à ce que soit mise à la charge de M. A la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- les conclusions de la requête à fin d'indemnisation sont irrecevables, dès lors que M. A n'établit pas avoir fait parvenir à l'établissement une demande indemnitaire préalable ;

- les conclusions de la requête tendant à titre principal au prononcé d'une injonction sont irrecevables ;

- les prétentions indemnitaires de M. A sur la période du 1er septembre 2015 au 11 novembre 2018 sont prescrites ;

- dès lors qu'il n'a pu réintégrer M. A, ni en 2015, ni en 2018, faute de poste vacant, sa responsabilité ne saurait à cet égard être engagée ;

- en tout état de cause, M. A n'ayant formulé que deux demandes de réintégration, le 17 juillet 2015 et le 11 novembre 2018, dont il n'a au demeurant pas contesté le refus, il doit partager la responsabilité d'une éventuelle faute ;

- M. A n'établit pas la réalité de son préjudice ni l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre la faute alléguée et ce préjudice.

L'instruction a été close trois jours francs avant la date d'audience en application des dispositions de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Le mémoire produit par M. A le 19 octobre 2022, après la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n° 88-976 du 13 octobre 1988 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Oriol, présidente-rapporteure ;

- les conclusions de M. Camguilhem, rapporteur public ;

- et les observations de Me Degirmenci, représentant le centre hospitalier Victor Dupouy.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, agent d'entretien qualifié de la fonction publique hospitalière, a été affecté au centre hospitalier Victor Dupouy d'Argenteuil (Val-d'Oise) en 1996. Il exerçait ses fonctions au sein du laboratoire de biologie médicale de l'établissement lorsqu'il a été placé en disponibilité pour convenances personnelles à sa demande, à compter du 1er septembre 2014, pour une durée d'un an. Par un courrier du 17 juin 2015, M. A a demandé sa réintégration à l'issue de sa période de disponibilité. L'établissement a rejeté cette demande et placé M. A en disponibilité d'office à partir du 1er septembre 2015. L'intéressé a alors formé une nouvelle demande de réintégration par un courrier du 11 novembre 2018, qui a également été rejetée. Par la présente requête, M. A, maintenu en position de disponibilité, demande au tribunal d'enjoindre au centre hospitalier Victor Dupouy de le réintégrer et de le condamner à l'indemniser des préjudices nés de la faute qu'il a commise en refusant sa réintégration.

Sur les fins de non recevoir soulevées par le centre hospitalier Victor Dupouy :

En ce qui concerne les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " () Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

3. Il résulte de l'instruction, en particulier de l'impression d'écran du site de La Poste versée à l'instance, qu'un courrier recommandé portant le même numéro que celui figurant sur la réclamation indemnitaire préalable de M. A a été distribué au centre hospitalier Victor Dupouy le 27 décembre. Au vu de cette concordance des numéros de recommandés et faute pour le centre hospitalier Victor Dupouy, qui n'allègue au demeurant pas ne pas avoir reçu la demande de M. A, de remettre en cause l'authenticité de l'impression d'écran produite, l'intéressé doit être regardé comme ayant adressé une demande indemnitaire préalable reçue par son employeur le 27 décembre 2019. Le silence gardé sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 27 février 2020. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense, tirée de l'absence de demande indemnitaire préalable à la saisine du tribunal, doit être écartée.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'injonction :

4. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

5. En l'espèce, M. A ne demande pas l'annulation d'une décision administrative faisant obstacle à sa réintégration, ni de toute autre décision dont l'annulation impliquerait que l'administration procède à cette réintégration. Le présent jugement n'implique pas davantage qu'il y soit procédé. En dehors des cas expressément prévus par des dispositions législatives particulières, inapplicables en l'espèce, du code de justice administrative, il n'appartient pas au tribunal administratif d'adresser des injonctions à l'administration. Par suite, dès lors que les conclusions de M. A n'entrent notamment pas dans les prévisions de l'article L. 911-1 du code précité, elles sont irrecevables. Il y a donc lieu d'accueillir la fin de non-recevoir opposée par le centre hospitalier Victor Dupouy sur ce point.

Sur la responsabilité :

6. Aux termes de l'article 62 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière : " La disponibilité est la position du fonctionnaire qui, placé hors de son établissement, cesse de bénéficier, dans cette position, de ses droits à l'avancement et à la retraite. () Un décret en Conseil d'Etat détermine les cas et conditions de mise en disponibilité, sa durée ainsi que les modalités de réintégration des fonctionnaires intéressés à l'expiration de la période de disponibilité. ". Selon l'article 37 du décret n° 88-976 du 13 octobre 1988 relatif au régime particulier de certaines positions des fonctionnaires hospitaliers, pris pour l'application de ces dispositions : " Deux mois au moins avant l'expiration de la période de disponibilité en cours, le fonctionnaire doit solliciter soit le renouvellement de sa disponibilité soit sa réintégration() Sous réserve des dispositions des troisième et quatrième alinéas ci-dessous, la réintégration est de droit à la première vacance lorsque la disponibilité n'a pas excédé trois ans. Le fonctionnaire qui refuse l'emploi proposé est maintenu en disponibilité. / Le fonctionnaire qui ne peut être réintégré faute de poste vacant est maintenu en disponibilité jusqu'à sa réintégration et au plus tard jusqu'à ce que trois postes lui aient été proposés. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'un fonctionnaire hospitalier placé en disponibilité pour une durée n'excédant pas trois ans demande à être réintégré, il l'est de droit sur le premier poste vacant. L'obligation de réintégration à la première vacance s'impose, sous réserve des nécessités du service, y compris lorsque l'intéressé demande à être réintégré avant le terme de la période pour laquelle il a été placé en disponibilité. Pour mettre en œuvre cette obligation, l'administration doit prendre en compte les postes vacants à la date de la demande de réintégration et ceux qui deviennent vacants ultérieurement. La charge de la preuve de l'absence d'emploi vacant justifiant la non-réintégration d'un agent incombe à l'administration.

8. En l'espèce, il est constant que M. A a demandé sa réintégration au centre hospitalier Victor Dupouy par un premier courrier en date du 17 juin 2015, soit plus de deux mois avant la date de fin de sa période de disponibilité le 1er septembre 2015, puis par un second courrier en date du 11 novembre 2018. Le centre hospitalier Victor Dupouy a refusé de faire droit à ces demandes au motif qu'aucun poste vacant ne pouvait lui être proposé. Cependant, M. A fait valoir sans être contesté que des notes d'informations et des avis de recrutement pour des postes d'agents d'entretien qualifiés ont été publiés par l'établissement entre 2017 et 2019. Le centre hospitalier Victor Dupouy, qui était tenu de proposer à M. A tout poste vacant à compter du 17 juin 2015, date de réception de sa première demande de réintégration, n'établit pas davantage qu'il n'était pas en mesure de lui proposer l'un de ces postes et de le réintégrer à compter du 1er septembre 2015. Par conséquent, M. A est fondé à soutenir que l'établissement a ainsi commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

9. Néanmoins, si M. A bénéficiait d'un droit à réintégration à compter du 1er septembre 2015 dès la première vacance de poste, il lui appartenait de manifester auprès de son employeur sa volonté d'être réintégré. Il n'établit ni même n'allègue avoir sollicité sa réintégration entre le 17 juin 2015 et le 11 novembre 2018. Dès lors, eu égard à l'étendue de la période pendant laquelle le requérant est resté inactif, et alors qu'il n'apporte aucune justification sérieuse pour expliquer l'inertie dont il a ainsi fait preuve, il convient de porter à 50 % la part de responsabilité qui lui incombe dans la situation dont il se plaint.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne l'exception de prescription quadriennale opposée par le centre hospitalier Victor Dupouy :

10. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics, sont en principe prescrites toutes créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public " qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. ". Selon l'article 2 de cette même loi : " La prescription est interrompue par : () Toute communication écrite d'une administration intéressée, même si cette communication n'a pas été faite directement au créancier qui s'en prévaut, dès lors que cette communication a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance () ".

11. Lorsqu'un litige oppose un agent public à son administration sur le montant des rémunérations auxquelles il a droit et que le fait générateur de la créance se trouve ainsi dans les services accomplis par l'intéressé, la prescription est acquise au début de la quatrième année suivant chacune de celles au titre desquelles ses services auraient dû être rémunérés. Il en va cependant différemment lorsque la créance de l'agent porte sur la réparation d'une mesure illégalement prise à son encontre et qui a eu pour effet de le priver de fonctions. En pareille hypothèse, comme dans tous les autres cas où est demandée l'indemnisation du préjudice résultant de l'illégalité d'une décision administrative, le fait générateur de la créance doit être rattaché, non à l'exercice au cours duquel la décision a été prise mais à celui au cours duquel elle a été régulièrement notifiée.

12. En l'espèce, M. A a été informé du rejet fautif de sa demande de réintégration ayant eu pour effet de le priver de fonctions par un courrier en date du 17 juillet 2015, notifié le même jour. Le délai de prescription de la créance née de cette décision était donc de quatre ans à compter du 1er janvier 2016. Par un courrier notifié au centre hospitalier Victor Dupouy le 27 décembre 2019, avant l'expiration de ce délai de quatre ans, M. A a demandé à l'établissement de l'indemniser du préjudice subi du fait de cette décision, ce qui a eu pour effet d'interrompre le délai de prescription en application des dispositions précitées. Par suite, le centre hospitalier Victor Dupouy n'est pas fondé à opposer la prescription quadriennale aux créances dont se prévaut M. A.

En ce qui concerne le préjudice lié à la perte de rémunération :

13. En premier lieu, en vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, l'agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre, y compris au titre de la perte des rémunérations auxquelles il aurait pu prétendre s'il était resté en fonctions. Lorsque l'agent ne demande pas l'annulation de cette mesure mais se borne à solliciter le versement d'une indemnité en réparation de l'illégalité dont elle est entachée, il appartient au juge de plein contentieux, forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, de lui accorder une indemnité versée pour solde de tout compte et déterminée en tenant compte notamment de la nature et de la gravité des illégalités affectant la mesure d'éviction, de l'ancienneté de l'intéressé, de sa rémunération antérieure ainsi que, le cas échéant, des fautes qu'il a commises.

14. M. A, qui est agent titulaire depuis le 12 novembre 1996 et a été affecté depuis cette date au centre hospitalier Victor Dupouy, comptait parmi les effectifs de l'établissement depuis près de dix-huit ans lorsqu'il a été placé en disponibilité pour convenances personnelles le 1er septembre 2014. En raison de l'éviction illégale dont il a fait l'objet, il a donc subi un préjudice financier dont il sera fait une juste appréciation en condamnant le centre hospitalier Victor Dupouy à lui verser une indemnité de 20 000 euros.

15. En second lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. A en condamnant l'établissement à lui verser à ce titre une somme de 1 000 euros.

16. Compte tenu du partage de responsabilité retenu au point 9 ci-dessus, l'indemnité que le centre hospitalier Victor Dupouy devra verser à M. A au titre de l'ensemble des préjudices invoqués s'établit donc à la somme de 10 500 euros.

Sur les dépens :

17. Il n'y a pas lieu de condamner le centre hospitalier Victor Dupouy aux dépens dès lors que de tels frais n'ont pas été engagés dans la présente instance par M. A.

Sur les frais liés au litige :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier Victor Dupouy la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, les conclusions du centre hospitalier présentées sur le même fondement doivent être rejetées.

Par ces motifs le tribunal décide :

Article 1 : Le centre hospitalier Victor Dupouy versera à M. A la somme de 10 500 euros en réparation des préjudices nés du refus de le réintégrer.

Article 2 : Les conclusions de la requête de M. A sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le centre hospitalier Victor Dupouy versera à M. A la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions du centre hospitalier Victor Dupouy présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au directeur du centre hospitalier Victor Dupouy d'Argenteuil.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Oriol, présidente,

Mme C et M. Sitbon, conseillers,

Assistés de Mme Ricaud, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La présidente-rapporteure,

Signé

C. ORIOL

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

A. CLa greffière,

Signé

V. RICAUD

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation,

La greffière

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