lundi 3 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2004317 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
| Avocat requérant | TARON |
Vu la procédure suivante :
E une ordonnance n° 2002653 du 29 avril 2020, la présidente du tribunal administratif de Versailles a transmis au tribunal, sur le fondement de l'article R. 312-12 du code de justice administrative, la requête, enregistrée le 22 avril 2020 au greffe du tribunal administratif de Versailles, présentée pour Mme C B.
E cette requête et un mémoire complémentaire, enregistré le 15 septembre 2021, Mme B, représentée E Me Taron, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 45 000 euros en réparation des préjudices subis à la suite du harcèlement moral dont elle a été victime, majorée des intérêts au taux légal à compter du 24 décembre 2019 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a été victime de harcèlement moral à compter de 2015 de la part de la directrice de l'école maternelle dans laquelle elle exerçait ses fonctions ;
- les services du rectorat sont restés inactifs malgré ses nombreuses alertes ;
- la responsabilité de l'Etat est engagée en application des dispositions des articles 6 quinquies et 11 de la loi du 13 juillet 1983 ;
- elle demande le versement de 30 000 euros en réparation de son préjudice moral ;
- l'Etat sera condamné à lui verser 15 000 euros au titre de son préjudice financier dès lors qu'elle n'a pas été, compte tenu de la fragilité de son état de santé à la suite du harcèlement moral dont elle a été victime, promue au grade de professeur des écoles hors classe.
E un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2021, la rectrice de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- si les faits dont Mme B fait état révèlent l'existence de conditions de travail dégradées du fait de la mésentente entre l'intéressée et la directrice de l'école, la requérante n'établit pas avoir été victime de harcèlement moral ;
- aucune faute n'a été commise E l'Etat dès lors, d'une part, que les services du rectorat ont diligemment assisté Mme B lorsqu'ils ont été sollicités et, d'autre part, que la requérante a refusé d'être affectée dans un autre établissement ;
- Mme B n'établit pas l'existence des préjudices dont elle demande réparation.
E ordonnance du 16 septembre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 16 octobre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. D,
- et les conclusions de M. Gabarda, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C B, professeure des écoles titulaire, a été affectée le 1er septembre 2007 à l'école maternelle des à . Il résulte de l'instruction que ses conditions de travail se sont dégradées à compter de novembre 2012 à la suite d'un changement de direction au sein de cet établissement. L'intéressée a développé un syndrome dépressif majeur à la suite duquel elle a été placée en arrêt de travail à compter du 2 mars 2017. E une décision du 27 juin 2019, l'imputabilité au service du syndrome dépressif de Mme B a été reconnue. E un courrier du 20 décembre 2019, l'intéressée a demandé à la rectrice de l'académie de Versailles le versement d'une somme de 45 000 euros sur le fondement des articles 6 quinquies et 11 de la loi du 13 juillet 1983 à la suite du harcèlement moral dont elle estime avoir fait l'objet. E la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 45 000 euros en réparation des préjudices subis à ce titre, majorée des intérêts au taux légal à compter du 24 décembre 2019.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne le harcèlement moral :
2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, dans sa rédaction alors applicable : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés () ". Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés E des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.
3. En premier lieu, Mme B, qui a été affectée en qualité de professeure des écoles à l'école maternelle des à en septembre 2007, fait valoir que ses conditions de travail se sont brutalement dégradées en novembre 2012 à compter de l'arrivée, au sein de l'établissement, d'une nouvelle directrice et qu'elle a été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de la part de celle-ci à compter de l'année 2015. Mme B fait à cet égard valoir que la directrice de l'école maternelle a adopté une attitude humiliante et vexatoire à son endroit, en multipliant les reproches infondés, ayant pour effet de l'écarter du reste de la communauté éducative, ce qui l'a profondément affectée. Elle verse à l'instance plusieurs témoignages précis, circonstanciés et concordants de différentes collègues qui, d'une part, louent ses qualités personnelles et ses compétences professionnelles et, d'autre part, décrivent l'attitude que la directrice a adoptée à l'encontre de la requérante. Il résulte de l'instruction et notamment de ces témoignages que, malgré les tentatives de Mme B pour apaiser la situation, la directrice, qui refusait de saluer l'intéressée voire même de lui adresser la parole, faisait savoir que celle-ci était " complètement folle ", malveillante et dangereuse avec les élèves et qu'en conséquence, elle avait, de manière confidentielle, demandé à une assistante de vie scolaire (AVS) de la surveiller pendant ses heures de service. Il résulte également du compte-rendu du conseil des maîtres du 26 mars 2015 que la directrice a accusé la requérante de tenir des propos " mensongers et hypocrites ". De même, le compte-rendu du conseil des maîtres du 2 mars 2017 fait état de ce que la directrice a fait savoir qu'elle considérait que Mme B avait adopté une attitude peu professionnelle ayant pour effet de " décrédibiliser le travail de l'équipe vis-à-vis des parents " et qu'elle " manquait de solidarité vis-à-vis du reste de la communauté enseignante ". Il résulte, en outre, des témoignages versés aux débats E la requérante que la directrice avait, d'une part, restreint l'accès du matériel informatique de l'établissement à l'intéressée et, d'autre part, cherché à intimider à plusieurs reprises Mme B en lui indiquant qu'elle allait rédiger un rapport la concernant à l'attention de l'inspecteur, qu'elle disposait de nombreux contacts au sein de l'académie ou même en laissant entendre qu'elle avait déposé une main courante à son encontre. Il résulte enfin des attestations produites E Mme B que cette directrice a adopté un comportement similaire à l'encontre d'autres agents ou des partenaires de l'école. Dans leurs témoignages, les collègues de Mme B ont fait part de leurs vives inquiétudes dès lors que l'intéressée, dont les conditions de travail étaient particulièrement dégradées, était constamment en pleurs, avait perdu toute confiance en elle et avait fait mention d'idées suicidaires. La requérante justifie, à ce titre, avoir développé, à la suite des agissements répétés de la directrice de l'école maternelle, un syndrome anxio-dépressif majeur pour lequel elle a bénéficié à compter du 2 mars 2017 de congés de maladie alors que l'imputabilité au service de sa maladie a été reconnue, le 27 juin 2019, E les services du rectorat. L'ensemble de ces éléments sont de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre.
4. Dans ses écritures en défense, la rectrice de l'académie de Versailles, qui ne conteste pas la matérialité des faits relatés E la requérante, se borne à indiquer que les faits révèlent l'existence d'un conflit d'origine professionnelle entre Mme B et la directrice de l'école maternelle mais qu' " il n'apparait cependant pas que la directrice de l'établissement () ait agi dans un but extérieur à l'organisation des conditions de travail, ni même qu'elle aurait adopté à l'égard de Mme B une attitude dégradante et des propos humiliants ". Si la rectrice soutient également que la requérante ne démontre pas que ses conditions de travail se seraient dégradées, ces éléments sont directement contredits E le certificat médical du 28 mai 2019 qu'elle verse aux débats dans lequel le docteur A, psychiatre, a notamment relevé que : " les premiers contacts [entre Mme B et sa directrice] ont été désastreux et se sont aggravés au fil des mois ; ostracisassions, humiliation, remise en cause de ses qualités professionnelles, très mauvaises conditions de travail avec interdiction d'accès au moyen de communication numérique () " et que l'intéressée était, en conséquence, dans un état posttraumatique avec une évolution dépressive sévère. E suite, la rectrice ne démontre, ni E l'argumentation qu'elle produit ni E les pièces qu'elle verse à l'instance, que les agissements subis E Mme B, dont il ne résulte au demeurant pas de l'instruction qu'elle aurait adopté un comportement professionnel inadapté, ont été justifiés E des considérations étrangères à tout harcèlement. La requérante est dès lors fondée à soutenir qu'elle a été victime entre 2015 et 2017 de faits constitutifs de harcèlement moral de la part de la directrice de l'école maternelle dans laquelle elle exerçait ses fonctions. Dans ces conditions, Mme B est fondée à rechercher la responsabilité de l'Etat en raison de la faute personnelle commise E sa collègue dès lors que cette faute n'est pas dépourvue de tout lien avec le service.
En ce qui concerne la faute commise E l'Etat :
5. Mme B soutient, d'une part, que le rectorat est resté inactif malgré ses alertes et, d'autre part, que le comportement des services du rectorat a été de nature à encourager la directrice de son établissement à poursuivre le harcèlement dont elle était victime. En l'espèce, il résulte de l'instruction que le rectorat a été informé des difficultés auxquelles était confrontée Mme B compte tenu des agissements de la directrice de son école à son égard au plus tard le 25 juin 2014, date à laquelle une médiation a été proposée aux deux intéressées, dont la rectrice ne précise au demeurant pas le résultat. S'il est constant que Mme B a été reçue à plusieurs reprises en 2015 et 2016 E le médecin du personnel et E l'inspecteur de l'éducation nationale qui a notamment pris acte de son état de souffrance psychologique, les services du rectorat, prétextant que la requérante aurait été fragile, n'ont pas pris la mesure de la gravité des agissements dont elle faisait l'objet de la part de la directrice qu'ils ne pouvaient ignorer. Si la rectrice de l'académie de Versailles indique à cet égard que Mme B a refusé d'être affectée sur un nouveau poste, l'intéressée fait valoir, sans être contredite, que le rectorat n'avait assorti sa proposition d'aucune précision notamment s'agissant de l'établissement susceptible de l'accueillir. Il résulte en tout état de cause de l'instruction que Mme B a bien accepté un changement d'affection à l'occasion de la rentrée scolaire de septembre 2017. En outre, la rectrice n'établit ni même n'allègue avoir mis en œuvre des mesures envers la directrice de l'établissement concerné susceptibles de faire cesser ces agissements constitutifs, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, de harcèlement moral sur la personne de Mme B entre 2015 et 2017. Ainsi qu'il a été indiqué au point 3, il ressort, au surplus, des témoignages versés à l'instance E la requérante que plusieurs autres agents ont également subi une dégradation de leurs conditions de travail à la suite des agissements de la directrice de l'école à leur endroit. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir, d'une part, que les services du rectorat ont été défaillants dans la mise en œuvre de mesures adaptées pour mettre un terme aux faits de harcèlement moral dont elle a été victime et, d'autre part, que cette carence fautive est de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
En ce qui concerne l'évaluation et l'indemnisation des préjudices de Mme B :
6. Compte tenu de la gravité du préjudice moral subi E Mme B du fait du harcèlement moral dont elle a été victime entre 2015 et 2017 de la part de la directrice de l'établissement dans lequel elle exerçait ses fonctions, il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 10 000 euros.
7. Mme B demande également que l'Etat soit condamné à lui verser une somme de 15 000 euros au titre de son préjudice financier. En se bornant à indiquer qu'elle n'a pas pu bénéficier d'une promotion au grade de professeur des écoles hors classe au motif qu'elle n'a pas été en mesure de se rendre à un rendez-vous avec les services du rectorat prévu le 21 mai 2019, la requérante n'établit pas la réalité du préjudice qu'elle invoque alors qu'il est constant qu'en raison de la reconnaissance de l'origine professionnelle du syndrome dépressif de Mme B E le rectorat, elle a perçu l'intégralité de ses traitements depuis son placement en congé de maladie à compter du 2 mars 2017.
8. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser la somme de 10 000 euros à Mme B. La requérante a droit, comme elle le demande, aux intérêts au taux légal sur cette somme à compter du 24 décembre 2019, date de réception de sa réclamation préalable E la rectrice de l'académie de Versailles.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés E elle et non compris dans les dépens.
E ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 10 000 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 24 décembre 2019.
Article 2 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Versailles.
Délibéré après l'audience du 13 septembre 2022, à laquelle siégeaient :
Mme Coblence, présidente,
Mme Fléjou, première conseillère
M. Goupillier, conseiller,
assistés de Mme Charleston, greffière.
Rendu public E mise à disposition au greffe le 3 octobre 2022.
Le rapporteur,
signé
C. D La présidente,
signé
E. Coblence
La greffière,
signé
D. Charleston
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
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