Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2005757

jeudi 29 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2005757
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantJDS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 26 juin 2020 et 10 janvier 2024, Mme A, représentée par Me Gayat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 avril 2020 par laquelle l'inspectrice du travail de la section 3 de la 6ème unité des Hauts-de-Seine de la DIRECCTE (devenue DRIEETS) d'Ile-de-France a autorisé la société SIERRA WIRELESS SA à procéder à son licenciement pour motif économique ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'autorité qui a saisi l'inspecteur du travail de la demande d'autorisation de licenciement ne justifie pas de sa compétence au regard des statuts ;

- la décision est insuffisamment motivée en ce qui concerne l'obligation de reclassement de son employeur ;

- l'inspecteur du travail n'a pas examiné le motif tiré de la menace de la compétitivité économique comme cela lui avait été demandé dans la demande d'autorisation de licenciement ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation sur la cause économique du licenciement dès lors, d'une part que les difficultés économiques ne sont pas établies ; les indicateurs retenus pour établir les difficultés économiques ne sont pas pertinents ; la baisse du chiffre d'affaires de la société procède d'une présentation comptable artificielle ; l'ampleur des difficultés n'est pas significative et, d'autre part que la menace pesant sur la compétitivité de la société n'est pas établie ; la société n'a pas présenté les éléments d'appréciation de la nécessaire sauvegarde du groupe au niveau du périmètre national ; la dégradation du taux de marge sur le secteur des Devices n'est pas de nature à démontrer l'existence d'une menace pesant sur la compétitivité du groupe en France ; la réorganisation projetée vise l'amélioration de la performance du groupe.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 janvier 2021, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Ile-de-France conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la demande d'autorisation a été présentée par une autorité habilitée ;

- la décision est motivée en ce qui concerne l'obligation de reclassement ;

- la cause économique est établie.

Par des mémoires en intervention et des pièces complémentaires enregistrés les 7 octobre 2021, 20 et 21 juillet et 31 août 2022, la société SIERRA WIRELESS SA, représentée par Me Vuidard conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Des pièces et un mémoire complémentaire ont été enregistrés pour la SIERRA WIRELESS SA les 24, 25 et 26 janvier 2024 et n'ont pas été communiqués.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Colin, rapporteure,

- les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique,

- et les observations de Me Carluss représentant Mme A et les observations de Me Aliuchouche et Vuidard représentant la société SIERRA WIRELESS SA.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a été embauchée le 1er décembre 2002 par la société WAEVCOM reprise en 2009 par la société SIERRA WIRELESS International. Elle occupait en dernier lieu les fonctions de comptable au sein du service financier et détenait le mandat de membre élu à la délégation du personnel du comité social et économique (CSE). Un document unilatéral portant plan de sauvegarde de l'emploi et prévoyant la suppression d'un maximum de 98 emplois a été homologué par une décision de la DIRECCTE (devenue DRIEETS) Ile-de-France du 1er août 2019. Le 27 janvier 2020, la requérante a été convoquée à un entretien préalable de licenciement qui s'est tenu le 5 février 2020. Le 13 février 2020, le CSE a émis un avis défavorable à son licenciement. Par un courrier du 26 février 2020, la société a sollicité l'autorisation de la licencier pour motif économique. Par une décision du 27 avril 2020, l'inspectrice du travail de la section 3 de la 6ème unité de contrôle des Hauts-de-Seine de la DIRECCTE a autorisé le licenciement pour motif économique de Mme A. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail dont dépend l'établissement. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande d'autorisation de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel appartient cette dernière.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 1233-4 du code du travail : " Le licenciement pour motif économique d'un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré sur les emplois disponibles, situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe dont l'entreprise fait partie et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel (). / L'employeur adresse de manière personnalisée les offres de reclassement à chaque salarié ou diffuse par tout moyen une liste des postes disponibles à l'ensemble des salariés, dans des conditions précisées par décret. / Les offres de reclassement proposées au salarié sont écrites et précises ". Pour s'acquitter de son obligation de reclassement, l'employeur doit procéder à une recherche sérieuse des possibilités de reclassement du salarié, tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises du groupe auquel elle appartient. Le juge peut, pour s'assurer du respect de cette obligation, tenir compte de l'ensemble des circonstances de fait, notamment de ce que les recherches de reclassement conduites au sein de la société avaient débouché sur des propositions précises de reclassement, de la nature et du nombre de ces propositions, ainsi que des motifs de refus avancés par le salarié. D'autre part aux termes de l'article R. 2421-12 du code du travail : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée ". Cette motivation doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision.

4. Mme A soutient que la décision de l'inspecteur du travail est insuffisamment motivée quant au respect par l'employeur de son obligation de recherche de reclassement. Il ressort des termes de la décision contestée qui vise les articles du code du travail applicables que l'inspecteur du travail, après avoir indiqué le périmètre sur lequel la recherche des possibilités de reclassement doit être effectué lorsque l'entreprise appartient à un groupe, s'est bornée à indiquer que les recherches de possibilités de reclassement au sein des entités du groupe en France n'ont pu aboutir et que l'employeur devait être regardé comme ayant satisfait à son obligation de recherche de reclassement sans préciser la nature, l'étendue et la réalité des efforts de reclassement effectués par l'entreprise, alors que l'administration, qui est tenue de se prononcer sur la réalité de ces efforts lorsqu'elle est saisie d'une demande d'autorisation de licenciement, doit faire état de son appréciation sur ce point dans sa décision afin de permettre à ses destinataires de s'assurer qu'elle a effectivement exercé son contrôle quant au respect par l'employeur de son obligation de reclassement. Dans ces conditions, nonobstant la circonstance d'une part que la société a communiqué à l'inspecteur du travail par des emails des 9 et 10 décembre 2019 des informations circonstanciées sur la recherche de reclassement effectuée par ses soins qui ne sont pas mentionnés dans la décision en litige et d'autre part que la demande d'autorisation de licenciement du 26 février 2020 visée dans la décision de l'inspecteur du travail comportait une partie dédiée à la recherche de reclassement des salariés qu'elle a mis en œuvre qui n'était pas annexée à la décision de l'inspecteur du travail, Mme A est fondée à soutenir que la décision du 27 avril 2020 est insuffisamment motivée.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail du 27 avril 2020.

Sur les frais liés au litige :

6. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros à verser à Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 27 avril 2020 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la société SIERRA WIRELESS SA et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie en sera adressée pour information à la DRIEETS Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente,

Mme Colin, première conseillère,

Mme Debourg, conseillère,

assistées de Mme Pradel, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 février 2024

La rapporteure,

Signé

C. COLIN

La présidente,

Signé

H. LE GRIEL

La greffière,

Signé

E. PRADEL

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.