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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2008363

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2008363

lundi 22 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2008363
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantECHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 27 août 2020, 13 juillet 2022 et 9 mars 2023, Mme C D, représentée par Me Echard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 145 000 euros, majorée des intérêts et de leur capitalisation, en réparation des préjudices nés de son licenciement et des circonstances y ayant conduit ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle n'a perçu aucun traitement de septembre 2019 à la date de son licenciement, au motif de l'absence de service fait, alors qu'elle n'était pas licenciée et qu'elle n'était pas responsable de son absence d'affectation ;

- en l'absence de traitement, d'allocations accordées au titre de l'aide sociale ou de versement d'un acompte sur son indemnité de licenciement, elle a été contrainte de renoncer à effectuer son préavis afin de pouvoir bénéficier d'allocations de chômage ;

- elle a reçu tardivement son attestation de fin de contrat ainsi que son indemnité de licenciement ;

- l'Etat a méconnu son obligation de reclassement ;

- elle a subi des préjudices de :

- 25 000 euros en raison de la perte de revenus pendant cinq mois et des troubles dans les conditions d'existence qui en ont résulté ;

- 20 000 euros au titre du préjudice moral ;

- 100 000 euros du fait de la perte de chance d'être reclassée et de bénéficier d'un déroulement de carrière.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er mars 2023, la rectrice de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F,

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D a été recrutée par un " engagement à durée indéterminée " en tant que maître déléguée pour exercer des fonctions d'enseignante du premier degré dans un établissement privé des Hauts-de-Seine à compter du 1er septembre 2015, sur le fondement de l'article R. 914-57 du code de l'éducation. Par la suite, elle a été affectée dans différents établissements situés dans l'Essonne et dans les Hauts-de-Seine, avec un placement en congé pour convenance personnelle durant l'année scolaire 2017-2018. A la rentrée scolaire de 2019, malgré ses demandes, elle n'a pas reçu d'affectation et a cessé d'être rémunérée à compter du 1er septembre. Une proposition d'affectation lui a été faite le 27 septembre 2019, qu'elle a refusée à deux reprises les 7 et 17 octobre 2019 au motif qu'elle ne correspondait pas à sa qualification. Le 30 octobre 2019, elle a été convoquée à un entretien préalable au licenciement qui s'est tenu le 12 novembre 2019. Le 3 décembre 2019, elle a reçu un courrier l'informant qu'elle serait licenciée à l'expiration d'une période de préavis de deux mois, sauf à demander son reclassement dans un délai d'un mois, au motif qu'elle avait refusé la modification d'un élément substantiel de son contrat de travail. Le 4 décembre 2019, elle a renoncé à effectuer son préavis et à demander son reclassement et a, par voie de conséquence, été licenciée le 16 janvier 2020 avec effet au 5 décembre 2019 pour " refus d'affectation ". Elle a formé une réclamation indemnitaire, reçue par le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse le 14 mai 2020 et restée sans réponse. Par la présente requête, Mme D conclut à la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 145 000 euros en réparation des fautes commises entre le mois de septembre 2019 et son licenciement.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 914-57 du code de l'éducation : " I. - Lorsque ni le chef d'établissement ni le recteur d'académie ou le directeur académique des services de l'éducation nationale agissant sur délégation du recteur d'académie ne disposent d'un candidat remplissant les conditions requises pour obtenir un contrat ou un agrément, il peut être fait appel à un maître délégué, agent temporaire () II. - Lorsqu'un maître délégué est recruté pour faire face à un besoin couvrant l'année scolaire, la fin de l'engagement est fixée à la veille de la rentrée scolaire suivante. / Dans les autres cas, l'engagement est conclu pour la durée du besoin à couvrir. () IV. - L'engagement précise le fondement juridique du recrutement, sa date d'effet, sa durée, les fonctions pour lesquelles le maître délégué est recruté et la catégorie hiérarchique. L'établissement dans lequel il exerce ainsi que la quotité de temps de travail associée figurent ou sont annexés au contrat. " L'article R. 914-58 du même code dispose que : " Les maîtres délégués exerçant dans les établissements d'enseignement privés sous contrat d'association sont soumis, pour la détermination de leurs conditions d'exercice et de cessation de fonctions, aux règles applicables aux agents contractuels enseignants de l'enseignement public des premier et second degrés. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 45-1 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat : " Sans préjudice des dispositions relatives au licenciement pour faute disciplinaire, pour insuffisance professionnelle ou pour inaptitude physique, le licenciement d'un agent contractuel recruté pour répondre à un besoin permanent doit être justifié par l'un des motifs suivants : () 4° Le refus par l'agent d'une modification d'un élément substantiel du contrat proposée dans les conditions prévus à l'article 45-4 ; ". L'article 45-4 du même décret dispose que : " En cas de transformation du besoin ou de l'emploi qui a justifié le recrutement de l'agent contractuel recruté pour un besoin permanent, l'administration peut proposer la modification d'un élément substantiel du contrat de travail tel que la quotité de temps de travail de l'agent, ou un changement de son lieu de travail. Elle peut proposer dans les mêmes conditions une modification des fonctions de l'agent, sous réserve que celle-ci soit compatible avec la qualification professionnelle de l'agent. Lorsqu'une telle modification est envisagée, la proposition est adressée à l'agent par lettre recommandée avec avis de réception ou par lettre remise en main propre contre signature. / Cette lettre informe l'agent qu'il dispose d'un mois à compter de sa réception pour faire connaître, le cas échéant, son acceptation. / A défaut de réponse dans le délai d'un mois, l'agent est réputé avoir refusé la modification proposée. " et son article 45-5, dans sa rédaction applicable au litige, prévoit que : " I. - Le licenciement pour un des motifs prévus aux 1° à 4° de l'article 45-3 ne peut être prononcé que lorsque le reclassement de l'agent, dans un autre emploi que la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 autorise à pourvoir par un agent contractuel et dans le respect des dispositions légales régissant le recrutement des agents non titulaires, n'est pas possible. Ce reclassement concerne les agents recrutés pour des besoins permanents par contrat à durée indéterminée ou par contrat à durée déterminée lorsque le terme de celui-ci est postérieur à la date à laquelle la demande de reclassement est formulée. ".

4. En premier lieu, il ressort de l'acte d'engagement produit au dossier que, bien qu'établi au visa des articles R. 914-57 et R. 914-58 du code de l'éducation, Mme D a été recrutée à compter du 1er septembre 2015 en qualité de maître délégué pour une quotité de service de 100% pour une durée indéterminée. A la rentrée scolaire de 2019, l'administration ne lui a toutefois proposé aucune affectation avant le 27 septembre 2019 puis, consécutivement au refus de Mme A B d'accepter cette affectation, a attendu le 3 décembre 2019 pour lui demander si elle souhaitait bénéficier d'un reclassement et l'informer qu'en cas de refus elle serait licenciée, tout en suspendant toute rémunération depuis le 1er septembre 2019 pour absence de service fait. Cette absence de rémunération a conduit Mme A B à renoncer à effectuer son préavis afin de pouvoir percevoir des allocations pour perte d'emploi. Dans ces conditions, en plaçant Mme A B dans l'incertitude quant à sa situation, et en suspendant son traitement sans pour autant la mettre en mesure de percevoir des allocations de chômage, la contraignant à renoncer à effectuer son préavis, l'Etat a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité.

5. En deuxième lieu, l'absence de recherche de reclassement résulte de la renonciation de Mme D et non du fait de l'administration. Mme A B n'est, dès lors, pas fondée à demander à ce que la responsabilité de l'Etat soit engagée à ce titre.

6. En troisième lieu, s'il résulte des articles 44-1 et 51 du décret du 17 janvier 1986 qu'un agent contractuel licencié a droit, à l'expiration de son contrat, à un certificat de fin de contrat et à une indemnité de licenciement, ces dispositions n'enserrent ces obligations dans aucun délai. Toutefois, il incombe à l'administration de fournir à l'agent licencié son attestation de fin de contrat dans un délai le plus court possible afin de lui permettre de faire valoir ses droits à l'assurance chômage. En l'espèce, en ne fournissant à Mme D son certificat de fin de contrat que le 8 janvier 2020, alors que son licenciement avait pris effet le 5 décembre 2019 et qu'elle se trouvait sans traitement depuis la fin du moins d'août précédent, l'administration a commis une faute. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction que, en lui versant l'indemnité de licenciement le 25 février 2020, l'administration ait dépassé le délai raisonnable dont elle dispose pour ce faire. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les services du rectorat auraient commis une faute en n'accordant pas d'allocation à Mme D au titre de l'aide sociale, mesure de faveur qui n'est encadrée par aucune disposition.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est fondée à rechercher la responsabilité de l'Etat au titre des fautes commises, d'une part, en la maintenant sans rémunération et dans une situation d'incertitude pendant une durée de trois mois et, d'autre part, en lui remettant son attestation de fin de contrat plus d'un mois après la fin de celui-ci.

8. Il sera fait une juste appréciation des préjudices subis par Mme D au titre de la perte de revenus, des troubles dans les conditions d'existence et du préjudice moral qui découlent des fautes mentionnées au point 7 en les évaluant à la somme globale de 10 000 euros.

Sur les intérêts :

9. Mme A B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 10 000 euros à compter du 14 mai 2020, date de réception de sa demande par le rectorat.

Sur les intérêts des intérêts :

10. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 14 mai 2020. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 14 mai 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais de l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : L'Etat versera à Mme D la somme de 10 000 euros, majorée des intérêts à compter du 14 mai 2020 et de leur capitalisation à chaque échéance annuelle à compter du 14 mai 2021, en réparation de ses préjudices.

Article 2 : L'Etat versera à Mme D la somme de 1 500 euros en réparation de ses préjudices.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie pour information en sera adressée à la rectrice de l'académie de Versailles.

Délibéré après l'audience du 13 avril 2023, à laquelle siégeaient

Mme Van Muylder, présidente,

Mme E et M. F, premiers conseillers,

assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2023.

Le rapporteur,

signé

G. FLa présidente,

signé

C. Van MuylderLa greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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