Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2011703

lundi 3 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2011703
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 2 novembre 2020, 18 novembre 2020 et 9 avril 2021, la société " Mme E A D ", demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n°2020-829 du 20 octobre 2020 par lequel le préfet du Val-d'Oise lui a retiré l'habilitation à procéder aux immatriculations de véhicules ;

2°) de suspendre l'exécution de cet arrêté ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée méconnait les stipulations contractuelles de la convention d'habilitation à procéder à des immatriculations de véhicules ;

- elle méconnait les dispositions du guide pour le candidat à l'habilitation à télétransmettre dans le système d'immatriculation des véhicules (SIV) ;

- elle est entachée d'un vice de forme tiré d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré d'un défaut de procédure contradictoire ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la sanction infligée par la décision attaquée est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mars 2021, le préfet du Val d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la société Mme E A C ne sont pas fondés.

Par courrier du 23 avril 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de fonder sa décision sur un moyen d'ordre public tiré de l'irrecevabilité des conclusions présentées aux fins de suspension.

La société Mme E A D a produit des observations, enregistrées le 24 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la route ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté du 9 février 2009 relatif aux modalités d'immatriculation des véhicules ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ausseil,

- les conclusions de M. Gabarda, rapporteur public,

- et les observations de M. B représentant le préfet du Val-d'Oise.

Considérant ce qui suit :

1. La société Mme E A C a été habilitée à effectuer les formalités administratives pour l'immatriculation des véhicules neufs ou d'occasion au sein du système d'immatriculation des véhicules (SIV) par l'intermédiaire de la convention d'habilitation individuelle " professionnel de l'automobile " n° 21753 du 10 novembre 2010. Par un arrêté du 20 octobre 2020 dont la société requérante demande l'annulation, le préfet du Val d'Oise lui a retiré son habilitation individuelle avec effet immédiat.

Sur la recevabilité des conclusions aux fins de suspension de la décision attaquée :

2. Aux termes de l'article R. 522-1 du code de justice administrative : " A peine d'irrecevabilité, les conclusions tendant à la suspension d'une décision administrative ou de certains de ses effets doivent être présentées par requête distincte de la requête à fin d'annulation ou de réformation et accompagnées d'une copie de cette dernière ".

3. Il résulte de ces dispositions que les conclusions aux fins de suspension de la décision attaquée présentées par le biais de la requête principale doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur le cadre juridique du litige :

4. Aux termes de l'article L. 330-1 du code de la route : " Il est procédé, dans les services de l'État et sous l'autorité et le contrôle du ministre de l'intérieur, à l'enregistrement de toutes informations concernant les pièces administratives exigées pour la circulation des véhicules ou affectant la disponibilité de ceux-ci. / Ces informations peuvent faire l'objet de traitements automatisés, soumis aux dispositions de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés ". Aux termes de l'article R. 322-1 du code de la route, dans sa rédaction applicable au litige : " I. - Tout propriétaire d'un véhicule à moteur, d'une remorque dont le poids total autorisé en charge est supérieur à 500 kilogrammes ou d'une semi-remorque et qui souhaite le mettre en circulation pour la première fois doit faire une demande de certificat d'immatriculation en justifiant de son identité. / () Cette demande de certificat d'immatriculation est adressée au ministre de l'intérieur par le propriétaire, soit directement par voie électronique, soit par l'intermédiaire d'un professionnel de l'automobile habilité par le ministre de l'intérieur ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 9 février 2009 relatif aux modalités d'immatriculation des véhicules : " () Les demandes d'immatriculation d'un véhicule neuf ou d'occasion sont adressées au ministre de l'intérieur soit par voie électronique, soit par l'intermédiaire d'un professionnel de l'automobile habilité par le ministre de l'intérieur () ".

5. La décision de retrait d'habilitation pour l'utilisation du système d'immatriculation des véhicules, prise à la suite du constat de manquements aux obligations attachées à ladite habilitation, présente le caractère d'une mesure de police prise dans le cadre d'une législation encadrant l'immatriculation des véhicules et destinée à assurer la sauvegarde de l'ordre public. Cette mesure, prise par le préfet, autorité de police générale dans le département, ne peut être prononcée, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que si elle présente un caractère adapté, nécessaire et proportionné à la gravité des troubles susceptibles d'être portés à l'ordre public.

Sur la légalité de l'acte attaqué :

En ce qui concerne l'insuffisance de la motivation :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° () constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

7. La décision contestée vise les textes dont le préfet du Val-d'Oise a entendu faire l'application, notamment les dispositions de l'article R. 322-1 du code de la route, l'arrêté du 9 février 2009 relatif aux modalités d'immatriculation des véhicules ainsi que la convention d'habilitation individuelle " professionnel de l'automobile " n° 21753 du 10 novembre 2010. Si la décision se borne à mentionner que trois dossiers traités par la société requérante se sont avérés non conformes aux règles d'utilisation du système d'immatriculation des véhicules, elle vise aussi la lettre du 28 septembre 2020 adressée à la société dans laquelle l'ensemble de ces manquements sont précisément identifiés. Dans ces conditions, eu égard à la circonstance que la société requérante a, antérieurement à l'intervention de la décision attaquée, été informée des manquements qui lui étaient reprochés, la décision attaquée est suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

En ce qui concerne le vice de procédure :

8. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. / L'administration n'est pas tenue de satisfaire les demandes d'audition abusives, notamment par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique ". Aux termes de l'article L. 122-2 du même code : " Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ".

9. Si la société requérante soutient que la décision attaquée n'a pas été prise au terme d'une procédure contradictoire, il ressort des pièces du dossier qu'à la suite d'une enquête administrative diligentée le 1er septembre 2020, Mme A a été informée, par une lettre du 28 septembre 2020, de plusieurs dysfonctionnements graves compromettant la conformité des opérations d'immatriculation réalisées par sa société, que, dans ces conditions, le préfet envisageait un retrait définitif de son habilitation et qu'elle disposait de huit jours pour faire valoir ses observations sur ces points, en application de l'article L. 122-1 du code des relations du public avec l'administration. Par une lettre du 6 octobre 2020, la société requérante a fait valoir ses observations. Par ailleurs, comme il a été dit au point 5, la décision contestée doit être regardée comme une mesure de police qui n'entre pas dans le champ de l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

En ce qui concerne la méconnaissance des stipulations contractuelles :

10. Il résulte de ce qui a été dit au point 5 que la décision attaquée est une mesure de police qui ne peut être regardée comme une décision de résiliation de convention. Dans ces conditions, les moyens soulevés au titre de la méconnaissance des stipulations contractuelles de la convention d'habilitation individuelle " professionnel de l'automobile " n° 21753 du 10 novembre 2010 doivent être écartés comme inopérants.

En ce qui concerne la méconnaissance du guide pour le candidat à l'habilitation à télétransmettre dans le système d'immatriculation des véhicules (SIV) :

11. D'une part, aux termes de l'article L. 312-2 du code des relations entre le public et l'administration, tel qu'issu de la loi du 10 août 2018 : " Font l'objet d'une publication les instructions, les circulaires ainsi que les notes et réponses ministérielles qui comportent une interprétation du droit positif ou une description des procédures administratives. Les instructions et circulaires sont réputées abrogées si elles n'ont pas été publiées, dans des conditions et selon des modalités fixées par décret. / () ". Selon l'article R. 312-7 du même code, les instructions ou circulaires qui n'ont pas été publiées sur l'un des supports mentionnés aux articles R. 312-3-1 à R. 312-9 de ce code ne sont pas applicables et leurs auteurs ne peuvent s'en prévaloir à l'égard des administrés. En outre, " A défaut de publication sur l'un de ces supports dans un délai de quatre mois à compter de leur signature, elles sont réputées abrogées. ". En ce qui concerne les circulaires et instructions adressées par les ministres aux services et établissements de l'Etat, l'article R. 312-8 prévoit qu'elles sont publiées sur un site relevant du Premier ministre.

12. D'autre part, l'article L. 312-3 du même code dispose que : " Toute personne peut se prévaloir des documents administratifs mentionnés au premier alinéa de l'article L. 312-2, émanant des administrations centrales et déconcentrées de l'Etat et publiés sur des sites internet désignés par décret. / Toute personne peut se prévaloir de l'interprétation d'une règle, même erronée, opérée par ces documents pour son application à une situation qui n'affecte pas des tiers, tant que cette interprétation n'a pas été modifiée. / Les dispositions du présent article ne peuvent pas faire obstacle à l'application des dispositions législatives ou réglementaires préservant directement la santé publique, la sécurité des personnes et des biens ou l'environnement. ". L'article R. 312-10 du même code dispose que : " Les sites internet sur lesquels sont publiés les documents dont toute personne peut se prévaloir dans les conditions prévues à l'article L. 312-3 précisent la date de dernière mise à jour de la page donnant accès à ces documents ainsi que la date à laquelle chaque document a été publié sur le site. / Ces sites comportent, sur la page donnant accès aux documents publiés en application de l'article L. 312-3, la mention suivante : " Conformément à l'article L. 312-3 du code des relations entre le public et l'administration, toute personne peut se prévaloir de l'interprétation d'une règle, même erronée, opérée par les documents publiés sur cette page, pour son application à une situation qui n'affecte pas des tiers, tant que cette interprétation n'a pas été modifiée, sous réserve qu'elle ne fasse pas obstacle à l'application des dispositions législatives ou réglementaires préservant directement la santé publique, la sécurité des personnes et des biens ou l'environnement ". / Les circulaires et instructions soumises aux dispositions de l'article R. 312-8 sont publiées sur les sites mentionnés au premier alinéa au moyen d'un lien vers le document mis en ligne sur le site mentionné à ce même article. ". L'article D. 312-11 du même code établit la liste des sites internet mentionnés au premier alinéa de l'article L. 312-3. Il précise que : " Lorsque la page à laquelle renvoient les adresses mentionnées ci-dessus ne donne pas directement accès à la liste des documents mentionnés à l'article L. 312-3, elle comporte un lien direct vers cette liste, identifié par la mention " Documents opposables ".

13. Il résulte de ces dispositions que le législateur a créé deux régimes de publication distincts des " instructions, () circulaires ainsi que [des] notes et réponses ministérielles qui comportent une interprétation du droit positif ou une description des procédures administratives ". Le premier, prévu à l'article L. 312-2 du code des relations entre le public et l'administration, institue une obligation de publication de ces documents, dont les articles R. 312-3-1 à R. 312-9 déterminent les supports, sous peine de caducité dans un délai de quatre mois à compter de leur signature. Le second, prévu à l'article L. 312-3 du même code, subordonne le droit de se prévaloir de " l'interprétation d'une règle, même erronée " contenue dans l'un des documents mentionnés à l'article L. 312-2 émanant des administrations centrales et déconcentrées de l'Etat, à une publication particulière sur " des sites internet désignés par décret ". L'article D. 312-11 donne la liste de ces sites pour la mise en œuvre de cette condition ainsi prévue par la loi.

14. En l'espèce, si la société requérante se prévaut du guide pour le candidat à l'habilitation à télétransmettre dans le SIV, il n'est pas établi que ce guide ait été publié sur le site " www. interieur.gouv.fr " mentionné à l'article D. 312-11 du code des relations entre le public et l'administration parmi la liste dénommée " Documents opposables " figurant sur ce site. Elle ne peut dès lors pas s'en prévaloir.

En ce qui concerne l'erreur de fait :

15. Il ressort des pièces du dossier qu'à la suite de contrôles sur pièces effectués en septembre 2020 sur trente dossiers, les services de la préfecture du Val-d'Oise ont constaté des manquements aux obligations de cette société portant sur trois immatriculations : DC-719-TH, AA-717-LZ et BQ-972-JG. Il ressort des mêmes pièces que, d'une, part, la matérialité des manquements concernant les deux premiers dossiers n'est pas contestée et que, d'autre part, pour le troisième dossier, la société requérante se borne à indiquer que la personne ayant signé le mandat est celle figurant sur le système national d'identification et du répertoire des entreprises et de leurs établissements sans verser au débat d'élément permettant d'établir cette allégation. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

En ce qui concerne l'erreur d'appréciation et la proportionnalité de la mesure de police

16. La société requérante, qui soulève un moyen tiré de la disproportion de la sanction qui lui est infligée, doit être regardée comme contestant la proportionnalité de la mesure de police qui lui est opposée au regard de ses conséquences économiques sur l'activité de la société.

17. Ainsi qu'il a été dit au point 5, la décision de retrait d'habilitation pour l'utilisation du système d'immatriculation des véhicules, mesure de police prise par le préfet, ne peut être prononcée que si elle présente un caractère adapté, nécessaire et proportionné à la gravité des troubles susceptibles d'être portés à l'ordre public.

18. Il ressort des pièces du dossier que les manquements reprochés à la société requérante mentionnés au point 15 ne sont pas utilement contestés. Par ailleurs, la décision attaquée vise également une lettre d'observation du 5 juillet 2018 signalant d'ores et déjà à cette société des manquements aux obligations des sociétés habilitées à intervenir sur le SIV. Si la société avait adressé, le 6 juillet 2018, une lettre apportant des explications et sollicitant du préfet des consignes plus claires, la matérialité des manquements alors constatés n'a pas été utilement contestée. Dans ces conditions, après avoir constaté des nouveaux manquements d'une ampleur de dix pour-cent des dossiers contrôlés lors de l'enquête administrative de septembre 2020, le préfet du Val d'Oise a pu légalement, sans commettre d'erreur d'appréciation, retirer l'habilitation de la société requérante à procéder aux immatriculations de véhicules.

19. Il résulte de tout ce qui précède que la société requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté n°2020-829 du 20 octobre 2020 lui retirant l'habilitation à procéder aux immatriculations de véhicules. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la société Mme E A C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Mme E A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Buisson, président ;

Mme Saih, première conseillère ;

M. Ausseil, conseiller ;

assistés de Mme Pradeau, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

M. Ausseil

Le président,

signé

L. Buisson

La greffière,

signé

A. Pradeau

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.