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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2104096

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2104096

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2104096
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantFLEURUS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 24 mars 2021 et 26 avril 2023, la société BUTARD-ENESCOT, représentée par Me Jourdan, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 128 385 euros assortie des intérêts au taux légal courant à compter du 28 décembre 2020 en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de la décision du ministre du travail du 21 septembre 2014 autorisant le licenciement pour motif disciplinaire de M. A, ainsi que la capitalisation des intérêts à compter du 28 décembre 2020 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'illégalité de la décision du ministre du travail du 21 septembre 2014 autorisant le licenciement pour motif disciplinaire de M. A est constitutive d'une faute dont il résulte pour elle un préjudice financier direct et certain en lien avec la faute commise ;

- aucune faute ne peut être retenue à son encontre de nature à atténuer la responsabilité de l'Etat ;

- elle a subi un préjudice financier qu'elle évalue à la somme totale de 128 385 euros versée au salarié et correspondant :

. à la somme de 83 385 euros, soit 75 805 euros au titre des compléments de salaire et 7 580,5 euros au titre des congés payés afférents, en application de l'article L. 2422-4 du code du travail ;

. et à la somme de 45 000 euros en application de l'article L. 1235-3 du code du travail ;

- la requête est recevable au regard des dispositions de l'article R. 414-1 du code de justice administrative et en tout état de cause, elle a régularisé son recours.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 avril 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable faute d'avoir été signée ;

- il doit être tenu compte de la faute commise par l'employeur pour évaluer l'étendue de sa responsabilité ;

- la société requérante n'établit pas qu'elle s'est acquittée des sommes réclamées auprès du salarié ;

- si le tribunal venait à considérer que la responsabilité de l'Etat doit être retenue :

. la somme de 45 000 euros réclamée ne résulte pas d'un lien de causalité direct et certain avec la faute commise ;

. il ne saurait être condamné à indemniser plus de 41 692, 75 euros eu égard aux fautes commises par l'employeur.

Par une ordonnance du 23 juin 2023 la clôture d'instruction a été fixée au 11 juillet 2023 à 12h.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Colin rapporteure,

- et les conclusions de M. Gabarda, rapporteur public,

- et les observations de Me Vilerio substituant Me Jourdan représentant la société BUTARD-ENESCOT.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, occupait les fonctions de responsable des vacataires pour la société BUTARD- ENESCOT, qui exerce une activité de traiteur et organise des réceptions et évènement. Il était protégé au titre de ses mandats de délégué du personnel titulaire, de membre titulaire du comité d'entreprise et du comité d'hygiène et de sécurité et des conditions de travail. Par une décision du 30 septembre 2013, l'inspecteur du travail a refusé l'autorisation de licencier M. A pour motif disciplinaire. Par une décision du 21 février 2014, le ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social a annulé cette décision et autorisé le licenciement de M. A. Par un arrêt n° 16VE02462 du 15 mai 2018, la cour administrative d'appel de Versailles a annulé la décision ministérielle du 21 février 2014, au motif que cette décision était entachée d'une erreur de qualification des faits, infirmant le jugement rendu par ce tribunal le 19 mai 2016 sur requête de M. A. Par un jugement du 25 novembre 2020, le Conseil des Prud'hommes de Paris a condamné la société BUTARD-ENESCOT à verser à M. A les sommes de 83 385 euros en réparation du préjudice subi par ce dernier au titre de l'article L. 2422-4 du code du travail et de 45 000 euros au titre de l'indemnité pour licenciement sans cause réelle et sérieuse. Par demande préalable en date du 22 décembre 2020 reçue le 28 décembre 2020, la société requérante a demandé le versement d'une somme de 128 385 euros en réparation du préjudice subi en raison de l'illégalité fautive dont est entachée la décision du 21 février 2020. Du silence de l'administration est née une décision implicite de rejet le 28 décembre 2020. La société BUTARD-ENESCOT demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser cette somme.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 431-4 du code de justice administrative : " () les requêtes et les mémoires doivent être signés par leur auteur () ". Par ailleurs, l'article R. 414-4 de ce code prévoit que l'identification de l'auteur de la requête via l'usage de l'application " Télérecours " vaut signature pour l'application des dispositions du code de justice administrative.

3. En application des dispositions précitées, lorsqu'un avocat adresse au tribunal une requête par l'intermédiaire de l'application informatique dénommée Télérecours, son identification selon les modalités prévues pour le fonctionnement de cette application vaut signature pour l'application des dispositions du code de justice administrative. En l'espèce, la requête introductive d'instance a été présentée le 24 mars 2021 au moyen de l'application Télérecours par l'avocat de la société requérante et, au demeurant a été signée manuscritement par le conseil de la société requérante avant la clôture de l'instruction jusqu'à laquelle peut intervenir une régularisation conformément aux dispositions des articles R. 613-1 à R. 613-4 du code de justice administrative. La fin de non-recevoir opposée par le ministre du travail selon laquelle la requête n'aurait pas été signée doit, par suite, être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

4. En application des dispositions du code du travail, le licenciement d'un salarié protégé ne peut intervenir que sur autorisation de l'autorité administrative. L'illégalité de la décision autorisant un tel licenciement constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique quelle que puisse être par ailleurs la responsabilité encourue par l'employeur. Ce dernier est en droit d'obtenir la condamnation de l'Etat à réparer le préjudice direct et certain résultant pour lui de cette décision illégale. En l'espèce, la décision illégale du 21 février 2014 du ministre du travail autorisant le licenciement de M. A est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

5. Pour autant, la responsabilité encourue par l'Etat peut se trouver atténuée à raison de la faute que l'employeur a pu commettre en soumettant à l'administration une demande reposant sur des motifs qui ne pouvaient justifier le licenciement d'un salarié protégé. Par un arrêt du 15 mai 2018, ainsi qu'il a été rappelé au point 1, la cour administrative d'appel de Versailles a annulé le jugement rendu par ce tribunal le 19 mai 2016 et la décision du 21 février 2014, par laquelle le ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social a autorisé le licenciement de M. A pour motif disciplinaire. Il résulte de l'instruction et notamment des motifs de l'arrêt du 15 mai 2018 que pour annuler la décision du ministre du travail, la cour administrative d'appel de Versailles a relevé que les griefs reprochés au requérant n'étaient soit pas établis soit n'étaient pas constitutifs d'une faute grave et a estimé que la décision du 21 février 2014 était entachée d'une erreur de qualification des faits. Dans ces conditions, la société BUTARD-ENESCOT a commis une faute en demandant une autorisation de licenciement alors que ce licenciement reposait sur des faits non établis ou non dépourvus de caractère de faute grave. Cette faute est, en l'espèce, de nature à exonérer l'Etat de la moitié de la responsabilité encourue.

En ce qui concerne les préjudices :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2422-4 du code du travail : " Lorsque l'annulation d'une décision d'autorisation est devenue définitive, le salarié investi d'un des mandats mentionnés à l'article L. 2422-1 a droit au paiement d'une indemnité correspondant à la totalité du préjudice subi au cours de la période écoulée entre son licenciement et sa réintégration, s'il en a formulé la demande dans le délai de deux mois à compter de la notification de la décision. / L'indemnité correspond à la totalité du préjudice subi au cours de la période écoulée entre son licenciement et l'expiration du délai de deux mois s'il n'a pas demandé sa réintégration. / Ce paiement s'accompagne du versement des cotisations afférentes à cette indemnité qui constitue un complément de salaire. ". Il résulte de ces dispositions que l'employeur est tenu de verser cette indemnité à son salarié ainsi que les cotisations y afférentes lorsqu'une autorisation de licenciement a été annulée et que cette annulation est devenue définitive.

7. Il résulte de l'instruction que par un jugement rendu le 25 novembre 2020, le conseil de prud'hommes de Paris a prononcé la nullité du licenciement de M. A au motif qu'il était dépourvu de cause réelle et sérieuse et condamné la société à verser à ce dernier la somme de 75 805 euros au titre de l'indemnité de complément de salaire prévue par l'article L. 2422-4 du code du travail ainsi que la somme de 7 580, 50 euros au titre des congés payés afférents.

8. Le préjudice subi par la société résultant du versement de l'indemnité prévue par l'article L. 2422-4 du code du travail est ainsi en lien direct et certain avec l'illégalité fautive dont est entachée l'autorisation de licenciement qui a fait l'objet d'une annulation juridictionnelle devenue définitive dès lors que le pourvoi en cassation de la société BUTARD- ENESCOT n'a pas été admis par une décision du Conseil d'Etat du 28 décembre 2018. Contrairement à ce que soutient le ministre, le préjudice invoqué par la société requérante revêt un caractère certain dès lors que le jugement précité du conseil des prud'hommes de Paris a créé une obligation de versement de l'indemnité qu'elle prévoit indépendamment de son exécution effective. Dès lors compte tenu du partage de responsabilité retenu au point 5, l'Etat doit être condamné à verser à la société BUTARD- ENESCOT la somme de 41 692,75 euros correspondant à la moitié de l'indemnité qu'elle s'est trouvée contrainte de payer à M. A en application de l'article L. 2422-4 du code du travail.

9. En second lieu, aux termes de l'article L. 1235-3 du code du travail, dans sa rédaction applicable au litige : " Si le licenciement d'un salarié survient pour une cause qui n'est pas réelle et sérieuse, le juge peut proposer la réintégration du salarié dans l'entreprise, avec maintien de ses avantages acquis. /Si l'une ou l'autre des parties refuse, le juge octroie une indemnité au salarié. Cette indemnité, à la charge de l'employeur, ne peut être inférieure aux salaires des six derniers mois. Elle est due sans préjudice, le cas échéant, de l'indemnité de licenciement prévue à l'article L. 1234-9. ". Il résulte de ces dispositions que l'employeur est tenu de verser cette indemnité à son salarié ainsi que les cotisations y afférentes lorsqu'une autorisation de licenciement a été annulée et que cette annulation est devenue définitive.

10. Il ressort des termes du jugement du conseil des prud'hommes précité devenu définitif que la condamnation de la société requérante au titre de l'article L. 1235-3 du code du travail, trouve son fondement dans l'absence de cause réelle et sérieuse du licenciement de M. A qui résulte de la discrimination syndicale subie par ce dernier aux torts exclusifs de la société BUTARD- ENESCOT, et ne résulte pas en revanche de l'irrégularité de l'autorisation administrative de licenciement. Ainsi, elle ne présente pas de lien direct avec l'annulation de l'autorisation de licenciement. Par suite, la société n'est pas fondée à solliciter le versement de la somme de 45 000 euros au titre de l'indemnité versée à son salarié sur le fondement l'article L. 1235-3 du code du travail.

11. En troisième et dernier lieu, la société requérante demande une indemnisation à raison des sommes qu'elle a été condamnée par le conseil des prud'hommes au titre de l'indemnité compensatrice de préavis pour un montant de 17 510 euros et au titre de l'indemnité conventionnelle de licenciement pour un montant de 3 199 euros. Toutefois, l'obligation pour l'employeur de verser au salarié l'indemnité compensatrice de préavis et l'indemnité de congés payés sur l'indemnité compensatrice de préavis n'étant pas la conséquence directe de l'illégalité de la décision administrative autorisant le licenciement mais résultant de l'application des dispositions légales et conventionnelles relatives à la rupture du contrat de travail qui s'imposent à lui dès lors qu'il décide de procéder au licenciement, le versement desdites indemnités est dépourvu de tout lien direct avec la faute de l'administration. Le versement de ces indemnités étant dépourvu de tout lien direct avec la faute de l'administration, les conclusions y afférentes doivent être rejetées.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que l'Etat doit être condamné à payer à la société BUTARD-ENESCOT la somme de 41 692,75 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

13. D'une part, la société a droit aux intérêts au taux légal correspondant aux indemnités à compter du 28 décembre 2020, date de réception par le ministre du travail de sa demande indemnitaire préalable.

14. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée par la société BUTARD- ENESCOT dans sa requête enregistrée le 24 mars 2021 au greffe du tribunal administratif de Cergy Pontoise. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 28 décembre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat versera à la société BUTARD-ENESCOT la somme de 41 692,75 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 28 décembre 2020. Les intérêts échus à la date du 28 décembre 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à la société BUTARD-ENESCOT au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société BUTARD-ENESCOT et au ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente ;

Mme Colin, première conseillère,

Mme Debourg, conseillère ;

assistées de Mme Pradel, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2024.

La rapporteure,

signé

C. COLIN

La présidente,

signé

H. LE GRIELLa greffière,

signé

E. PRADEL

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.

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