Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2106425

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2106425
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantDARWISH & ASSOCIES AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 12 mai et le 7 octobre 2021, la SARL ANA, représentée par Me Alessandrello, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 14 janvier 2021 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a décidé de lui appliquer la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, pour un montant de 18 250 euros, et la contribution forfaitaire représentative de frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine, pour un montant de 2 124 euros ;

2°) à titre subsidiaire de réduire le montant de la contribution spéciale mise à sa charge à la somme de 7 300 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'office français de l'immigration et de l'intégration le versement de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une violation du principe du contradictoire et des droits de la défense ;

- l'infraction n'est pas caractérisée, dès lors qu'il n'existe aucun lien de subordination avec la personne contrôlée, elle n'était pas dans une situation de travail pour le compte de la SARL ANA au moment du contrôle de police ;

- le montant de la contribution spéciale doit être minoré à 2 000 fois le taux horaire en application des dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 septembre 2021, l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- Le rapport de M. Jacquelin, rapporteur ;

- Et les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique ;

- Et les observations de Me Kessentini substituant Me Alessandrello, représentant la SARL ANA.

La clôture de l'instruction a été prononcée le 11 juillet 2023 à 12h.

Considérant ce qui suit :

1. Le 19 juin 2020, les services de la gendarmerie du Val-d'Oise ont effectué un contrôle d'un chantier de rénovation d'un hall d'entrée d'un immeuble situé à Magny-en-Vexin (95). Ils ont constaté la présence d'un ressortissant étranger en situation de travail dépourvu de titre l'autorisant à travailler et à séjourner en France. Par une décision du 14 janvier 2021, l'OFII a appliqué à la société, la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 18 250 euros, et la contribution forfaitaire l'article L. 626-1 (dont les dispositions ont été reprises par les articles L. 822-2 à L. 822-6) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 2 124 euros. L'OFII a rejeté son recours gracieux par décision du 16 mars 2021. Par sa requête, la société requérante demande l'annulation de la décision du 14 janvier 2021 et doit être regardée comme demandant la décharge des sommes en cause.

Sur les conclusions à fin d'annulation et de décharge :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ". Aux termes de l'article L. 121-1 du même code : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article R. 8253-3 du code du travail : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article L. 8271-17, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article L. 8253-1 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours ".

3. En l'espèce, le requérant soutient que la décision litigieuse méconnaît le principe du contradictoire et les droits de la défense, sans toutefois sérieusement l'étayer. De plus, il résulte de l'instruction que par un courrier du 26 novembre 2020, l'OFII a informé la société requérante de l'intention de lui appliquer les contributions spéciale et forfaitaire et l'a invitée à faire part de ses observations dans le délai de 15 jours à compter de la réception de ce courrier. En réponse, par courrier du 9 décembre 2020, la société requérante a sollicité la communication du procès-verbal de constat établi le 19 juin 2020 qui lui a été communiqué par l'OFII le 15 décembre 2020, soit antérieurement à la décision attaquée. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire et des droits de la défense doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 5221-8 du code du travail : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". L'article L. 8253-1 du même code dispose que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 822-2 (qui reprend les dispositions de l'article L. 626-1) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".

5. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient, également, de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant jusqu'au minimum prévu par les dispositions applicables au litige, soit d'en décharger l'employeur. Par ailleurs, pour l'application de ces dispositions, il appartient à l'autorité administrative de relever, sous le contrôle du juge, les indices objectifs de subordination permettant d'établir la nature salariale des liens contractuels existant entre un employeur et le travailleur qu'il emploie.

6. Il résulte de l'instruction et notamment des procès-verbaux du 19 juin 2020 établis par les services de la gendarmerie, qui font foi jusqu'à preuve du contraire, que M. A, ressortissant égyptien, dépourvu de titre l'autorisant à séjourner et à travailler sur le territoire français, était présent en action de travail sur un chantier lors du contrôle des services de la gendarmerie. Lors de son audition, M. A a indiqué qu'il était " avec un collègue occupé à poser du sol plastique ". Il a également précisé que " je ne travaille pas tous les jours avec lui mais quand je viens, c'est-à-dire un ou deux jours, parfois 5 jours par semaine. Il me donne 60 euros pour travailler de 8 heures à 17 heures pour manger à midi ". Selon le procès-verbal d'audition du 19 juin 2020 de l'inspecteur de l'URSSAF Ile de France par les services de gendarmerie, celui-ci a déclaré que " la deuxième personne démunie de toutes pièces d'identité, me déclare verbalement se nommer M. C () Ils déclarent travailler tous les deux pour le compte de la SARL ANA " et " le responsable de la société ANA joint au téléphone () nous confirme que les deux salariés travaillent pour sa société ". Dans son courrier adressé à la SARL ANA du 27 juillet 2020, l'inspecteur du travail confirme que " ceux-ci précisent travailler pour la société ANA ". Si, lors de son audition du 9 juillet 2020, le gérant de la SARL ANA a déclaré : " concernant M. C, je ne connais pas cette personne, c'est M. B qui l'a prise avec lui pour l'aider, sans m'avertir () je n'avais été informé de sa présence sur le chantier ", et fait valoir qu'il n'existe aucune relation de travail ni lien de subordination avec M. A, il résulte de l'instruction et notamment des procès-verbaux d'audition des intéressés que M. A était en action de travail sur le chantier mené par la société requérante, ce qui suffit à établir son emploi par cette société. Dans ces conditions, la matérialité des faits doit être regardée comme établie. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le montant de la contribution spéciale :

7. Aux termes de l'article R. 8253-2 du code du travail : " I. - Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II. - Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ; 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7. / () ".

8. En l'espèce, le procès-verbal d'infraction transmis à l'OFII fait état des infractions, à savoir l'emploi d'un étranger non muni d'une autorisation de travail et d'une autorisation de séjour sur le territoire français et les faits de travail dissimulé. Il s'ensuit que la société ne remplit pas les conditions lui permettant de bénéficier d'une minoration du montant de la contribution spéciale en litige en application des dispositions rappelées ci-dessus. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées, ainsi que par suite les conclusions à fin de décharge des contributions spéciale et forfaitaire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'OFII, qui n'est pas la partie perdante, la somme réclamée par la SARL ANA sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL ANA est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL ANA, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, la direction départementale des finances publiques de l'Essonne et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente ;

M. Jacquelin, premier conseiller ;

Mme Debourg, conseillère ;

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

G. Jacquelin

La présidente,

signé

H. Le Griel

La greffière,

signé

E. Pradel

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.

N°2106425