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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2110001

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2110001

vendredi 20 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2110001
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8ème Chambre
Avocat requérantCABINET DELPEYROUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 29 juillet 2021 et 2 mai 2022, la société à responsabilité limitée (SARL) Moto Vexin Glatre, représentée par Me Henry-Stasse, demande au tribunal :

1°) la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos les 31 mars 2013, 2014 et 2015 et des droits supplémentaires de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés pour la période du 1er avril 2012 au 31 mars 2015 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- dès lors que la comptabilité n'a pas été rejetée, le vérificateur ne pouvait procéder à la reconstitution du chiffre d'affaires ; en tout état de cause, le rejet de la comptabilité n'est pas fondé ; la reconstitution du chiffre d'affaires ne peut être effectuée que si la comptabilité est rejetée ; la société requérante a délivré des reçus à ses clients et a donc justifié ses recettes ; elle est capable d'identifier chaque paiement de chaque élève, le chemin de révision comptable est donc respecté ;

- la charge de la preuve incombe à l'administration dès lors que la procédure de rectification contradictoire a été suivie, que la société requérante a fait part de ses observations dans le délai légal et que l'article L. 192 du livre des procédures fiscales n'est pas applicable, la commission des impôts direct n'ayant pas été saisie et la société requérante ayant présenté une comptabilité ;

- en tout état de cause, la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires est radicalement viciée dès lors que :

o le taux de 20% d'espèces supplémentaires a été calculé :

* par une première méthode en prenant en compte pour la période de décembre 2015 à avril 2016, les modes de paiement non identifiés sur les carnets de reçus qui n'apparaissent pas dans les fichiers des chèques reçus alors que la période retenue n'est pas la période vérifiée, qu'elle est de 4 mois et ne reflète donc pas une année entière, que les carnets de reçus ont été constatés le 10 mars 2016 soit avant la fin de la période, que le fichier de chèques reçus n'est pas issu de sa comptabilité mais constitue un document de travail incomplet d'un seul salarié de la société, que le fichier " période " établi par le service vérificateur comporte des erreurs ;

* par une seconde méthode, en prenant en compte le fichier des " clients en cours " alors que d'autres clients ont passé leur permis pendant la période vérifiée ;

o le service vérificateur a constaté des chèques manquants en comparant les chèques enregistrés dans le logiciel " Free Devis Factures " avec les fichiers de suivi des encaissements de chèques alors qu'ils ne sont pas complets mais ne justifie pas les montants des discordances constatées ; les paiements effectués avant le 1er avril 2012 ne sont pas pris en compte ; le tableau " chèques manquants " reconstitué par le service vérificateur comprend des erreurs ;

- la majoration pour manquement délibéré n'est pas justifiée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 février 2022, la directrice départementale des finances publiques du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cuisinier-Heissler, rapporteure,

- les conclusions de M. Bories, rapporteur public,

- et les observations de Me Henry-Stasse représentant la SARL Moto Vexin Glatre.

Une note en délibéré, présentée pour la SARL Moto Vexin Glatre par Me Henry-Stasse, a été enregistrée le 6 décembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée (SARL) Moto Vexin Glatre qui exerce une activité d'enseignement de la conduite (auto, moto bateau), a fait l'objet d'une intervention inopinée des éléments physiques de l'exploitation, de l'existence et de l'état des documents comptables de la société puis d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er avril 2012 au 31 mars 2015. A l'issue de cette vérification, par une proposition de rectification du 29 juillet 2016 établie selon la procédure de rectification contradictoire des articles L. 55 et suivants du livre des procédures fiscales, le service lui a notifié des rappels de taxe sur la valeur ajoutée pour la période du 1er avril 2012 au 31 mars 2015 et des rehaussements en matière d'impôts sur les sociétés pour les exercices clos les 31 mars 2013, 2014 et 2015. La réclamation préalable de la société requérante a été rejetée par une décision du 15 juin 2021. Par la présente requête, la SARL Moto Vexin Glatre demande au tribunal la décharge, en droits et pénalités, de ces impositions supplémentaires s'élevant à 246 656 euros.

Sur le rejet de la comptabilité :

2. Pour écarter la comptabilité de l'activité de la SARL Moto Vexin comme non probante, le service vérificateur s'est fondé d'une part sur l'insuffisance des pièces justificatives des recettes dès lors que le fichier excel " caisse " contenant le détail quotidien des paiements des clients ventilés entre les différents permis proposés et les différents modes de paiement possibles de l'année 2013 ne comprenait aucune donnée pour la période de juillet à décembre 2013 et qu'une partie des données du logiciel " Free Devis Factures " utilisé par la société requérante est manquante, seules les données de la période de novembre 2012 à janvier 2013 et d'octobre 2013 jusqu'au 31 mars 2015 ont été présentées, et d'autre part, sur les discordances constatées entre les données quotidiennes du fichier " caisse " et les données issues du logiciel " Free Devis Factures " et sur celles constatées entre le fichier " chèques exercice " et les chèques déposés à la banque. Les carnets de reçus des espèces et des chèques relatifs à la période du 1er avril 2012 au 31 mars 2015 ont été demandés en vain par le service vérificateur et un procès-verbal de défaut de pièces justificatives a été établi le 14 avril 2016. La comptabilité de trésorerie présentée par la société requérante, dont les recettes sont comptabilisées non à partir des factures mais à partir des sommes apparaissant au crédit des comptes bancaires, n'est pas prévue par le code général des impôts pour les sociétés soumises à l'impôt sur les sociétés comme c'est le cas en l'espèce. Enfin, le chemin de révision comptable entre les éléments matériels justifiant les recettes de la SARL Moto Vexin et la comptabilité de trésorerie n'existe pas. Pour contester le rejet de sa comptabilité, la SARL Moto Vexin se borne à faire valoir qu'elle délivre des reçus à chacun de ses clients et dispose des carnets correspondants ce qui permet de justifier ses recettes, qu'elle n'émet pas de facture mais des relevés de paiement et n'aurait donc pas une comptabilité de trésorerie et qu'elle est capable d'identifier chaque paiement de chaque élève par le biais du chemin de révision comptable dès lors que les fichiers transmis au comptable sont appuyés par des documents internes. Toutefois, il résulte de l'instruction, ce que la SARL Moto Vexin ne conteste pas sérieusement, que de nombreuses pièces justificatives des recettes et notamment les reçus n'ont pas été présentés au service vérificateur, même après une demande explicite, que le logiciel " Free Devis Facture " utilisé par la société est un logiciel de facturation qui a permis à la société requérante d'émettre plusieurs centaines de factures et que ni la comptabilisation globale des remises de chèques et de caisse ni les documents envoyés au comptable ne permettent d'identifier chaque élève et donc de justifier chaque recette. Dans ces conditions, au regard de l'ensemble de ces éléments, l'administration apporte la preuve qui lui incombe que la comptabilité de la SARL Moto Vexin est entachée d'irrégularités justifiant son rejet pour défaut de valeur probante.

Sur la charge de la preuve :

3. Aux termes de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales : " Lorsque l'une des commissions ou le comité mentionnés à l'article L. 59 est saisi d'un litige ou d'une rectification, l'administration supporte la charge de la preuve en cas de réclamation, quel que soit l'avis rendu par la commission ou le comité. / Toutefois, la charge de la preuve incombe au contribuable lorsque la comptabilité comporte de graves irrégularités et que l'imposition a été établie conformément à l'avis de la commission ou du comité. () Elle incombe également au contribuable à défaut de comptabilité ou de pièces en tenant lieu, () ". Il résulte de ces dispositions qu'à défaut de saisine de la commission départementale des impôts et lorsque le contribuable n'a pas accepté les rehaussements qui lui avaient été notifiés dans le cadre de la procédure contradictoire, il revient à l'administration d'apporter la preuve du bien-fondé des suppléments d'impôt en litige.

4. Il résulte de l'instruction que la commission départementale des impôts n'a pas été saisie et que la société requérante a contesté les rehaussements notifiés dans la proposition de rectification du 29 juillet 2016. Dans ces conditions, la charge de la preuve du bien-fondé des impositions en litige incombe à l'administration.

Sur la reconstitution du chiffre d'affaires :

5. Pour reconstituer le chiffre d'affaires de la SARL Moto Vexin, le service vérificateur s'est fondé sur trois fichiers de la société, le fichier " caisse " retraçant les paiements quotidiens, le fichier " chèques " relatif aux paiements par chèques, le fichier " inscriptions " mentionnant le nom des élèves et des premiers paiements, et les fiches cartonnées contenant des informations sur les élèves et les carnets manuels de reçus concernant la période de décembre 2015 à avril 2016. Il a croisé les données concernant les chèques, les reçus et les encaissements effectués ventilés par mode de paiement pour déterminer l'origine des sommes. Il a constaté, dans un premier temps, qu'une partie des modes de paiement n'était pas identifiée. Il a considéré que pour ces sommes le mode de paiement était les espèces dès lors que ces montants n'apparaissent pas dans le fichier des " chèques " reçus et en l'absence d'appareil à carte bleue dans l'établissement. Il en est ressorti un ratio d'espèces dans les encaissements de 21% permettant de calculer le montant des espèces manquantes. Dans un second temps, outre ces espèces manquantes reconstituées, le service vérificateur a comparé les chèques enregistrés dans le logiciel " Free Devis Factures " avec les fichiers de suivi des encaissements de chèques tenu par la société et constaté que certains chèques enregistrés sur le logiciel n'étaient pas répertoriés dans le fichier des encaissements de chèques. L'administration fiscale a, sur le fondement des espèces et des chèques manquants ainsi reconstitués, déterminé un chiffre d'affaires éludé. Elle a en outre rapproché ce chiffre d'affaires reconstitué de celui résultant des données obtenues auprès des services de la préfecture des candidats au permis de conduire. Si les données ainsi obtenues ne sont pas exhaustives, ne listant que les candidats ayant passé l'examen du permis de conduire et excluant différentes prestations offertes par la société requérante comme la conduite accompagnée, le forfait sur simulateur ou le code en ligne illimité, elles ont confirmé la dissimulation de recettes. Ainsi, se fondant sur les données tarifaires propres à l'entreprise l'administration fiscale a déterminé un chiffre d'affaires éludé égal ou supérieur à celui issu de sa méthode de vérification, venant corroborer ses premières constatations qui ont donc servies de base aux impositions litigieuses.

6. Si la société requérante, pour critiquer cette méthode, fait valoir que le fichier " caisse " serait un document de travail incomplet d'un seul salarié de la société, elle ne produit aucun élément de nature à l'établir. Par ailleurs, alors que sa comptabilité a été écartée à bon droit, elle ne produit aucun élément justifiant de la réalité de son chiffre d'affaires avec une précision meilleure que celle issue de la méthode retenue par l'administration, qui s'est fondée sur les conditions propres à son exploitation, et qui est corroborée par les données, pourtant non exhaustives, des seuls candidats ayant passé leur permis de conduire.

7. Il s'ensuit que l'administration fiscale, qui s'est fondée sur les éléments en sa possession et propres aux conditions d'exploitation de l'auto-école pour reconstituer son chiffre d'affaires, établit que la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires qu'elle a retenue n'est ni excessivement sommaire, ni radicalement viciée, ni n'aboutirait, au moins sur certains points et pour un certain montant, à une exagération des bases d'imposition. En outre, la SARL Moto Vexin ne propose aucune méthode alternative permettant de reconstituer son chiffre d'affaires avec une précision meilleure que celle qui pouvait être atteinte par la méthode primitivement utilisée par l'administration. Dans ces conditions, c'est à bon droit que l'administration a rectifié les résultats imposables de la SARL Moto Vexin à l'impôt sur les sociétés au titre des années en litige et qu'elle lui a réclamé des droits supplémentaires de taxe sur la valeur ajoutée pour la période correspondante.

Sur les pénalités :

8. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré ; () ". Aux termes de l'article L. 195 A du livre des procédures fiscales : En cas de contestation des pénalités fiscales appliquées à un contribuable au titre des impôts directs, de la taxe sur la valeur ajoutée et des autres taxes sur le chiffre d'affaires, des droits d'enregistrement, de la taxe de publicité foncière et du droit de timbre, la preuve de la mauvaise foi et des manœuvres frauduleuses incombe à l'administration. Il résulte de ces dispositions que la pénalité pour manquement délibéré a pour seul objet de sanctionner la méconnaissance par le contribuable de ses obligations déclaratives. Pour établir ce manquement délibéré, l'administration doit apporter la preuve, d'une part, de l'insuffisance, de l'inexactitude ou du caractère incomplet des déclarations et, d'autre part, de l'intention de l'intéressé d'éluder l'impôt. Pour établir le caractère intentionnel du manquement du contribuable à son obligation déclarative, l'administration doit se placer au moment de la déclaration ou de la présentation de l'acte comportant l'indication des éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt.

9. Pour justifier l'application des majorations pour manquement délibéré dont les impositions en litige ont été assorties, l'administration s'est fondée sur la circonstance que la SARL Moto Vexin a omis de déclarer une part des recettes encaissées, que ces minorations trouvent leur origine dans des pratiques comptables irrégulières avec une globalisation mensuelle des recettes et le défaut d'une comptabilité. Par suite, apportant la preuve de l'intention délibérée de la société requérante d'éluder l'impôt, c'est à bon droit que l'administration fiscale a assorti les impositions supplémentaires auxquelles a été assujettie la société requérante d'une majoration de 40 % pour manquement délibéré.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin de décharge de la SARL Moto Vexin doivent être rejetées ainsi que par voie de conséquence celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL Moto Vexin est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Moto Vexin et au directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 3 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2024.

La rapporteure,

Signé

S. Cuisinier-HeisslerLe président,

Signé

T. BertonciniLa greffière,

Signé

N. Magen

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2110001

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