jeudi 30 mars 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2113672 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | TROJMAN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 3 novembre 2021, la société Altais Ravalement Echafaudage, représentée par Me Trojman, demande au tribunal :
1°) d'annuler le courrier du 29 juin 2021 du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;
2°) d'annuler la décision du 7 septembre 2021 par laquelle le directeur général de l'OFII a mis à sa charge la somme de 36 500 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail ainsi qu'une somme de 5 106 euros au titre la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
3°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
S'agissant des deux décisions :
- elles méconnaissent le principe du contradictoire ;
- elles sont entachées d'erreur de droit en ce que les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ne font nullement obligation à l'employeur de s'assurer de l'existence du titre de séjour autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France ;
- elles portent atteinte au droit à un procès équitable prévu par les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
S'agissant de la décision du 7 septembre 2021 :
- elle n'est pas suffisamment motivée ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail ;
- elle est entachée d'une erreur de fait en ce que le titre de séjour italien présenté était en règle ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 1er avril 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.
Il soutient que
- les conclusions tendant à l'annulation du courrier du 29 juin 2021 sont irrecevables, ce courrier ne constituant pas un acte faisant grief.
- les autres moyens soulevés par la société Altais ravalement échafaudage ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 24 janvier 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 24 février 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. B,
- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Le 3 mars 2021, les services de police ont constaté par procès-verbal que MM. D et A travaillaient au sein d'un chantier de ravalement et de rénovation situé à Osny et réalisé par la société Altais Ravalement Echafaudage (ARE), sans être en possession de titre les autorisant à travailler en France. Le directeur de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a invité, par un courrier du 29 juin 2021, la société ARE à présenter ses observations. Le 7 septembre 2021, le directeur de l'OFII a mis à la charge de la société la contribution spéciale prévue à l'article L. 8353-1 du code du travail à hauteur de 36 500 euros et la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à hauteur de 5 106 euros. Par la présente requête, la société conclut à l'annulation du courrier du 29 juin 2021 et du courrier du 7 septembre 2021.
Sur la fin de non-recevoir opposée par l'OFII à l'encontre des conclusions dirigées contre la lettre du 29 juin 2021 :
2. La lettre en date du 29 juin 2021 par laquelle le directeur général de l'OFII a informé la société de son intention de lui appliquer les contributions spéciale et forfaitaire et l'a invitée à présenter des observations dans un délai de quinze jours ne présente pas de caractère décisoire et ne peut, dès lors, être susceptible de recours pour excès de pouvoir. La fin de non-recevoir opposée par l'OFII doit, par suite, être accueillie.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 7 septembre 2021 :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration, les décisions à caractère de sanction " ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ". S'agissant des mesures à caractère de sanction, le respect du principe général des droits de la défense suppose que la personne concernée soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et soit mise à même d'avoir accès aux pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus. En outre, si ni les articles L. 8253-1 et suivants du code du travail, ni l'article L. 8271-17 du même code ne prévoient expressément que le procès-verbal constatant l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler en France, et fondant le versement de la contribution spéciale, soit communiqué au contrevenant, le silence de ces dispositions sur ce point ne saurait faire obstacle à cette communication, en particulier lorsque la personne visée en fait la demande, afin d'assurer le respect de la procédure contradictoire préalable à la liquidation de la contribution spéciale, qui revêt le caractère d'une sanction administrative.
4. Par une lettre du 29 juin 2021, dont il a été accusé réception le 2 juillet, la société ARE était informée de ce que l'OFII envisageait de lui appliquer les contributions spéciale et forfaitaire et l'a invitée à présenter ses observations sur l'infraction relevée à son encontre, ce qu'elle a d'ailleurs fait le 16 juillet 2021 sans demander que lui soient communiqués les procès-verbaux au vu desquels la contribution litigieuse a été mise à sa charge. La lettre du 29 juin 2021 indiquait qu'elle avait employé deux salariés dont le nom figurait en annexe, démunis de titre les autorisant à exercer une activité salariée, que la société ARE était donc susceptible de se voir appliquer la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'elle disposait d'un délai de quinze jours à compter de la réception de cette lettre pour faire valoir ses observations. La société requérante a ainsi été informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et a été mise à même d'avoir accès aux pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus, et notamment de solliciter le procès-verbal d'infraction ou toute autre pièce du dossier avant que le directeur de l'OFII ne prenne la décision d'application des contributions en cause. Par suite, le moyen doit être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 2° Infligent une sanction (). ". L'article L. 211-5 du même code dispose que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".
6. La décision contestée de mise en œuvre des contributions spéciale et forfaitaire se réfère expressément aux textes applicables et au procès-verbal établi à la suite du contrôle effectué le 3 mars 2021 au cours duquel ont été relevées des infractions aux articles L. 8251-1 du code du travail et L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions complètes sont rappelées en annexe de la décision. Cette décision précise également la nature des sanctions infligées à la société ARE pour l'emploi irrégulier de deux travailleurs démunis de titres les autorisant à travailler, ainsi que le montant des sommes dues au titre des contributions spéciale et forfaitaire, à savoir les sommes de 36 500 euros et de 5 106 euros. Le nom des deux salariés à l'origine de l'application de ces sanctions est en outre mentionné en annexe. Ainsi, la décision litigieuse comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et répond aux exigences de motivation posées par les dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
7. En troisième lieu, les poursuites engagées par le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en vue d'infliger des sanctions financières sur le fondement des articles L. 8253-1 du code du travail et L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont des accusations en matière pénale, au sens de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois il n'en résulte pas que la procédure de sanction menée par l'administration doit respecter les stipulations de cet article, dès lors, d'une part, que le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, compétent pour prendre les mesures de sanction, ne peut être regardé comme un tribunal, au sens des stipulations de cet article, et, d'autre part, que la décision de sanction peut faire l'objet d'un recours de plein contentieux devant la juridiction administrative, devant laquelle la procédure est en tous points conforme aux exigences de l'article 6§1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
8. En quatrième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. ". L'article L. 8253-1 du même code dispose que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. ". Aux termes de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. ".
9. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions.
10. La sanction en litige est fondée sur l'existence d'une situation d'emploi de M. D, ressortissant capverdien et de M.A, ressortissant congolais, tous deux dépourvus de titres les autorisant à exercer une activité salariée en France, et tous deux dépourvus de titre les autorisant à séjourner sur le territoire français. La matérialité des faits résulte des constatations mentionnées dans le procès-verbal établi le 3 mars 2021 par les services de police, qui font foi jusqu'à preuve du contraire. Si la société requérante fait valoir que M. D était en situation régulière, et que M.A ne travaillait pas pour elle mais pour une société sous-traitante, elle n'apporte aucune pièce à l'appui de ces allégations. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.
11. En cinquième lieu, il résulte des dispositions des articles L. 8253-1 du code du travail et L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions lorsque tout à la fois, d'une part, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. En outre, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.
12. Il résulte de l'instruction, en particulier du procès-verbal de constat d'infraction et des auditions des intéressés, que M. D, ressortissant capverdien en situation irrégulière, travaillait au moment du contrôle pour la société ARE et n'a présenté lors de son embauche qu'un titre de séjour non produit au dossier. Si la société requérante invoque l'existence de ce titre de séjour, elle n'a en tout état de cause pas procédé préalablement à l'embauche de ce salarié aux vérifications prévues à l'article L. 5221-8 du code du travail et n'a ainsi pas fait preuve de la prudence et de la vigilance requises lors de la procédure d'embauche. Par ailleurs, les auditions menées à l'issue du contrôle du 3 mars 2021 ont mis en évidence la connaissance par l'employeur de M. D de la situation de son salarié, pour lequel il avait entamé des démarches visant justement à sa régularisation. Dans ces conditions, la matérialité des faits est établie et la société requérante ne peut utilement alléguer de sa bonne foi ni se prévaloir des dispositions du 4ème alinéa de l'article L. 8256-2 du code travail qui ne trouvent à s'appliquer qu'à la peine susceptible d'être encourue devant le juge répressif. Par suite, c'est sans erreur de droit que les contributions contestées ont été mises à sa charge. Le moyen doit, par suite, être écarté.
13. En sixième lieu, la qualification de contrat de travail ne dépend ni de la volonté exprimée par les parties, ni de la dénomination qu'elles ont entendu donner à leur relation mais des seules conditions de fait dans lesquelles le travailleur exerce son activité. Elle suppose l'existence d'un lien, fût-il indirect, de subordination du travailleur à la personne qui l'emploie. Dès lors, pour l'application des dispositions des articles L. 8251-1 du code du travail et L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient à l'autorité administrative de relever, sous le contrôle du juge, les indices objectifs de subordination permettant d'établir la nature salariale des liens contractuels existant entre un employeur et le travailleur qu'il emploie.
14. Il résulte de l'instruction que lors du contrôle de police, M. A, ressortissant congolais en situation irrégulière, était en situation de travail en tant que manœuvre de chantier et qu'il a déclaré que ses documents de travail relevaient " de la direction d'Altais [échafaudage ravalement] ". Il résulte également de l'instruction que la société ARE était en charge des travaux sur le chantier contrôlé et qui gérait les salariés, y compris ceux venant de société sous-traitante. M. A doit, dès lors, être regardé comme ne travaillant pas pour la société requérante doit être écarté.
15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société Altais ravalement échafaudage tendant à l'annulation de la décision du 7 septembre 2021 ne peuvent qu'être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : La requête de la société Altais ravalement échafaudage est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Altais ravalement échafaudage et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Van Muylder, présidente,
M. C et M. B, premiers conseillers,
assistés de Mme Nimax, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.
Le rapporteur,
signé
S. BLa présidente,
signé
C. Van MuylderLa greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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