Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2114174
mardi 6 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2114174 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des pièces complémentaires et des mémoires, enregistrés le 4 novembre 2021, le 8 juillet 2022, le 7 septembre 2022 et le 7 novembre 2023, Mme C B épouse A, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 12 août 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a rejeté sa demande d'octroi d'un congé de formation professionnelle afin de réaliser un stage en juridiction dans le cadre de sa formation de magistrat à titre temporaire (MTT) dispensée par l'Ecole nationale de la magistrature (ENM) ;
2°) d'annuler la décision de l'ENM en date du 24 août 2021 portant refus de signer sa convention de stage au titre de son compte personnel de formation ;
3°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de lui octroyer le congé de formation professionnelle sollicité ;
4°) d'enjoindre à l'ENM de signer sa convention de stage.
Elle soutient que :
- la décision par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a refusé de lui octroyer un congé de formation professionnelle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le candidat aux fonctions de magistrat à titre temporaire en stage probatoire, qui ne dispose d'aucune délégation de signature et n'a pas prêté le serment prévu à l'article 6 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 mais un serment distinct, ne peut être considéré comme exerçant ses fonctions de magistrat à titre temporaire ;
- elle est également entachée d'une erreur de droit dès lors que l'agent de direction des services du greffe judiciaire placé en congé de formation professionnelle à temps complet ne peut être regardé comme exerçant ses fonctions au sens de l'article 41-14 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 ;
- la décision par laquelle l'ENM a refusé de signer sa convention de stage au titre de son compte personnel de formation est entachée d'une erreur de droit dès lors que la décision des chefs de cour de Versailles lui accordant la mobilisation de son compte personnel de formation (CPF) en date du 18 juin 2021 faisait obstacle à ce que l'ENM, qui se trouvait en situation de compétence liée, prenne une décision contraire ;
- aucun obstacle statutaire ne s'opposait à cette signature dès lors que l'analyse de la direction des services juridiques sur l'incompatibilité entre sa position d'activité au sein du ministère de la justice et l'accomplissement de son stage probatoire était erronée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juin 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Par ordonnance du 4 juillet 2022, la clôture d'instruction initialement fixée au 6 juillet 2022 a été reportée au 3 octobre 2022.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- l'ordonnance n° 58-1270 du 22 décembre 1958 ;
- le décret n°93-21 du 7 janvier 1993 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Moinecourt, rapporteure
- les conclusions de Mme David-Brochen, rapporteure publique ;
- et les observations de Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, directrice des services de greffe judiciaire affectée au tribunal judiciaire de Nanterre, a présenté sa candidature aux fonctions de magistrat exerçant à titre temporaire. Cette candidature a été retenue par le conseil supérieur de la magistrature le 11 mars 2021, lequel l'a informée qu'elle devrait être réexaminée à l'issue d'une formation organisée par l'Ecole nationale de la magistrature (ENM), comportant une formation théorique de dix jours, que l'intéressée a effectué en juin 2021, et un stage probatoire en juridiction d'une durée de quatre-vingt jours. Par un courrier en date du 7 avril 2021, Mme A a demandé l'octroi d'un congé de formation professionnelle afin de pouvoir effectuer ce stage probatoire en juridiction. Le garde des sceaux, ministre de la justice, a rejeté cette demande par un courrier en date du 12 août 2021, notifié le 8 septembre 2021. Une décision de l'ENM en date du 24 août 2021 portant refus de signature de la convention de formation requise a été notifiée à Mme A par un courriel en date du 9 septembre 2021. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de ces deux décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du garde des sceaux, ministre de la justice, en date du 12 août 2021 :
2. Aux termes de l'article 41-10 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature : " Peuvent être nommées magistrats exerçant à titre temporaire, pour exercer des fonctions de juge des contentieux de la protection, d'assesseur dans les formations collégiales des tribunaux judiciaires, de juge du tribunal de police ou de juge chargé de valider les compositions pénales, les personnes âgées d'au moins trente-cinq ans que leur compétence et leur expérience qualifient particulièrement pour exercer ces fonctions. () ". Aux termes de l'article 41-12 de cette ordonnance : " Les magistrats recrutés au titre de l'article 41-10 sont nommés pour une durée de cinq ans, renouvelable deux fois, dans les formes prévues à l'article 28. () Avant de rendre son avis sur le projet de nomination pour la première période de cinq ans, la formation compétente du Conseil supérieur de la magistrature soumet l'intéressé à une formation probatoire organisée par l'Ecole nationale de la magistrature et comportant un stage en juridiction effectué selon les modalités prévues à l'article 19 ()". L'article 41-14 de la même ordonnance prévoit que : " Par dérogation à l'article 8, les magistrats recrutés dans le cadre de la présente sous-section peuvent exercer une activité professionnelle concomitamment à leurs fonctions judiciaires, sous réserve que cette activité ne soit pas de nature à porter atteinte à la dignité de la fonction et à son indépendance. () / Ces magistrats ne peuvent exercer concomitamment aucune activité d'agent public, à l'exception de celle de professeur et de maître de conférences des universités. () ". L'article 19 de l'ordonnance précitée dispose que : " Les auditeurs participent sous la responsabilité des magistrats à l'activité juridictionnelle, sans pouvoir toutefois recevoir délégation de signature. Ils peuvent notamment :/ Assister le juge d'instruction dans tous les actes d'information ; / Assister les magistrats du ministère public dans l'exercice de l'action publique ; / Siéger en surnombre et participer avec voix consultative aux délibérés des juridictions civiles et correctionnelles ; / Présenter oralement devant celles-ci des réquisitions ou des conclusions ;/Assister aux délibérés des cours d'assises () ". Enfin, aux termes de l'article 6 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 : " Tout magistrat, lors de sa nomination à son premier poste, et avant d'entrer en fonctions, prête serment en ces termes : / "Je jure de remplir mes fonctions avec indépendance, impartialité et humanité, de me comporter en tout comme un magistrat digne, intègre et loyal et de respecter le secret professionnel et celui des délibérations." () ", tandis que son article 25-3 dispose que : " Le candidat admis en stage probatoire est astreint au secret professionnel et prête serment au début de son stage, devant la cour d'appel dans le ressort de laquelle le stage se déroule, en ces termes : " Je jure de conserver le secret des actes du parquet, des juridictions d'instruction et de jugement dont j'aurai eu connaissance au cours de mon stage ". ".
3. Par ailleurs, aux termes de l'article 35-3 du décret du 7 janvier 1993 portant application de cette ordonnance organique : " Les candidats soumis par le Conseil supérieur de la magistrature à la formation probatoire prévue au troisième alinéa de l'article 41-12 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 susvisée suivent, sur une période de dix jours, la formation organisée par l'Ecole nationale de la magistrature mentionnée au premier alinéa de l'article 35-3-2. Ils effectuent en outre un stage en juridiction d'une durée de 40 à 80 jours fixée par le Conseil supérieur de la magistrature, sur une période de six mois. Le directeur de l'Ecole nationale de la magistrature peut décider de suspendre la formation pour motifs graves et légitimes et il transmet sa décision à la formation compétente du Conseil supérieur de la magistrature selon les modalités prévues à l'alinéa 2. / Le directeur de l'Ecole nationale de la magistrature établit le bilan de la formation probatoire sous la forme d'un rapport et émet un avis motivé sur l'aptitude du candidat à exercer les fonctions de magistrat exerçant à titre temporaire. Il adresse ce rapport à la formation compétente du Conseil supérieur de la magistrature et au garde des sceaux, ministre de la justice ". Et aux termes de l'article 35-3-2 de ce décret : " La formation prévue aux articles 35-3 et 35-3-1 est organisée par l'Ecole nationale de la magistrature. () / Le stage en juridiction complète la formation théorique et pratique des intéressés pour les préparer à l'exercice de leurs fonctions juridictionnelles ".
4. Il ressort des pièces du dossier que le garde des sceaux, ministre de la justice, a refusé à Mme A l'octroi du congé professionnel de formation qu'elle sollicitait pour la période de formation probatoire mentionnée à l'article 41-12 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 précité au motif que l'exercice des fonctions juridictionnelles de magistrat à titre temporaire était incompatible avec la qualité de fonctionnaire en activité. Il résulte néanmoins de l'ensemble des dispositions citées au point précédent que la nomination et l'entrée en fonctions d'un magistrat à titre temporaire ne peuvent intervenir qu'au terme d'une période de formation probatoire, incluant un stage en juridiction, et sous réserve d'un avis favorable du conseil supérieur de la magistrature à l'issue de cette période. Par suite, Mme A, dont il ressort des pièces du dossier qu'elle est seulement candidate à l'exercice des fonctions de magistrat à titre temporaire, ne saurait être regardée comme exerçant effectivement, au cours de la période de formation probatoire qu'elle doit effectuer, ces fonctions. Il résulte également des dispositions précitées qu'un candidat à l'exercice des fonctions de magistrat à titre temporaire ne peut être regardé comme exerçant des fonctions juridictionnelles dès lors qu'il ne dispose d'aucune délégation de signature, qu'il est invité à exercer des activités listées par l'article 19 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 précité, se limitant à des missions observatoires, d'assistance ou consultatives sans pouvoir décisionnaire, alors que la période probatoire que doit effectuer un tel candidat tend seulement à le préparer à l'exercice de telles fonctions, ainsi que le précise l'article 35-3-2 du décret du 7 janvier 1993 précité. Si le garde des sceaux, ministre de la justice, fait valoir en défense que les candidats à l'exercice des fonctions de magistrat à titre temporaire doivent prêter serment au début de leur stage en juridiction, il résulte toutefois des dispositions précitées que cette prestation de serment mentionnée à l'article 25-3 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 précité tend seulement à un engagement au secret professionnel et a par conséquent une portée distincte et plus restreinte que celle de la prestation de serment que les magistrats à titre temporaire doivent réaliser à leur entrée en fonctions, prévue à l'article 6 précité de cette ordonnance, et tendant à un engagement d'impartialité et d'indépendance. Dans ces conditions, dès lors que Mme A n'est susceptible d'exercer ni des fonctions juridictionnelles, ni les fonctions d'un magistrat à titre temporaire au cours de la période de formation probatoire au titre de laquelle elle sollicite l'octroi d'un congé professionnel de formation, elle est fondée à soutenir que la décision de refus opposée à cette demande est entachée d'une erreur de droit. Il en résulte, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés à son encontre, que la décision du garde des sceaux, ministre de la justice en date du 12 août 2021 doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de l'ENM du 14 août 2021 :
5. Dès lors qu'elle est uniquement fondée sur la décision du garde des sceaux, ministre de la justice, en date du 12 août 2021, qui est entachée d'erreur de droit ainsi qu'il a été dit au point précédent, la décision portant refus par l'ENM de signer la convention de formation de Mme A doit être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés à son encontre.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
6. La présente décision implique, dans les circonstances de l'espèce, qu'il soit enjoint d'une part au garde des sceaux, ministre de la justice, d'accorder à Mme A le congé de formation professionnelle sollicité pour la réalisation de son stage probatoire, et d'autre part à l'ENM d'en tirer toutes les conséquences notamment en signant la convention de formation afférente à ce stage. Il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'assortir ces injonctions d'un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.
DECIDE :
Article 1 : La décision du garde des sceaux, ministre de la justice, du 12 août 2021 portant refus d'octroi du congé de formation sollicité par Mme A est annulée.
Article 2 : La décision de l'ENM du 14 août 2021 portant refus de signer la convention de formation de Mme A est annulée.
Article 3 : Il est enjoint au garde des sceaux, ministre de la justice, d'octroyer à Mme A le congé de formation sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.
Article 4 : Il est enjoint à l'ENM d'en tirer toutes les conséquences de droit, et notamment de signer la convention de formation de Mme A dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 :
Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse A, au garde des sceaux, ministre de la justice, et à l'Ecole nationale de la magistrature.
Délibéré après l'audience du 22 janvier 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Drevon-Coblence, présidente,
Mme Fléjou, première conseillère, et Mme Moinecourt, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.
La rapporteure,
signé
L. Moinecourt
La présidente,
signé
E. Drevon-CoblenceLa greffière,
signé
D. Charleston
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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