Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2200876

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2200876
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantHERREN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 janvier 2022, Mme B A, représentée par Me Herren, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales (CNRACL) lui a attribué une pension d'invalidité à compter du 1er juillet 2020, ensemble la décision du 4 octobre 2021 par laquelle la CNRACL a rejeté son recours gracieux du 16 septembre 2021 ;

2°) d'enjoindre à la CNRACL d'établir un nouveau brevet de pension rectifié et intégrant les six semestres de cotisations dont elle a été illégalement privée, avec effet rétroactif à la date de son édiction dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de la CNRACL la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les décisions attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 1er du protocole additionnel de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont illégales par voie d'exception de l'illégalité de la décision du 26 juin 2020 l'admettant à la retraite pour invalidité à compter du 1er juillet 2020 dès lors que :

- la commission de réforme a refusé de se prononcer sur l'imputabilité au service de sa maladie ;

- les médecins ayant réalisé les expertises ne sont pas spécialistes de sa pathologie ;

- la décision du 26 juin 2020 est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle n'a pas bénéficié d'un suivi par le médecin de prévention ;

- sa maladie est imputable au service ;

- la décision du 26 juin 2020 constitue une mesure discriminatoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2022, la caisse des dépôts, gestionnaire de la caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales, conclut à titre principal à l'irrecevabilité de la requête et à titre subsidiaire au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle est tardive ;

- les autres moyens ne sont pas fondés.

Par un courrier du 11 avril 2024, les parties ont été informées de ce que la décision à intervenir était susceptible de se fonder sur un moyen d'ordre public, relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des moyens tirés de ce que le brevet de pension serait illégal en conséquence de l'illégalité de la décision du 26 juin 2020 l'admettant à la retraite pour invalidité, en se fondant sur la circonstance que cette première décision est devenue définitive faute d'avoir fait l'objet d'un recours contentieux dans un délai raisonnable.

Un mémoire a été présenté le 11 avril 2024 pour Mme A en réponse à ce moyen d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son protocole additionnel ;

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Goudenèche,

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,

- et les observations de Me Herren, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A exerçait ses fonctions au sein de la commune d'Eaubonne en qualité d'éducatrice principale des activités physiques et sportives de 1ère classe. Par un arrêté du 26 juin 2020, le maire d'Eaubonne a prononcé son admission à la retraite pour invalidité à compter du 1er juillet 2020 et sa radiation des cadres à compter de cette même date. La caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales (CNRACL) a alors attribué à Mme A une pension d'invalidité à compter de cette date. La requérante demande l'annulation du brevet de pension reçu le 21 septembre 2020.

2. En premier lieu, l'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas où l'acte et la décision ultérieure constituant les éléments d'une même opération complexe, l'illégalité dont l'acte serait entaché peut être invoquée en dépit du caractère définitif de cet acte.

3. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ". Il résulte des dispositions de l'article R. 421-5 du même code que ce délai n'est toutefois opposable qu'à la condition d'avoir été mentionné, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision.

4. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

5. Il ressort des pièces du dossier que par une décision du 26 juin 2020, le maire de la commune d'Eaubonne a admis Mme A à la retraite à compter du 1er juillet 2020 et l'a radiée des cadres à compter de cette date. Si cette décision comporte la mention des voies et délais de recours, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle a été régulièrement notifiée à la requérante, de sorte que le délai de forclusion de deux mois, prévu par les dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative précité, ne lui était pas opposable. Toutefois, la CNRACL lui a adressé un brevet de pension le 11 septembre 2020, régulièrement notifié le 21 septembre suivant, pris sur le fondement de la décision du 26 juin 2020, et précisant qu'elle avait été mise à la retraite pour invalidité à compter du 1er juillet 2020. Ainsi, la requérante doit être regardée comme ayant eu connaissance de l'existence de la décision de la commune d'Eaubonne l'admettant à la retraite pour invalidité le 21 septembre 2020. L'intéressée, qui se prévaut des irrégularités de la décision du 26 juin 2020, ne fait état d'aucune circonstance particulière qui aurait été de nature à l'empêcher de contester cette décision dans un délai d'un an après en avoir eu connaissance, de sorte que cette décision est devenue définitive. Par suite, les moyens par lesquels Mme A excipe de l'illégalité de la décision du 26 juin 2020 sont irrecevables et doivent être écartés.

6. En second lieu, aux termes de l'article 1er du protocole additionnel de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. - Les dispositions précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les Etats de mettre en vigueur les lois qu'ils jugent nécessaires pour réglementer l'usage des biens conformément à l'intérêt général () ".

7. La requérante doit être regardée comme soutenant que le brevet de pension litigieux méconnaît les stipulations précitées au point 6 dès lors qu'elle devrait percevoir une pension plus élevée en raison de six trimestres cotisés non pris en compte dans le calcul de ses droits, et qu'elle détient ainsi une créance sur l'administration. Toutefois, la requérante n'apporte aucun élément afin d'établir que la décision litigieuse ne prend pas en compte six trimestres pour lesquels elle a cotisé. Par suite, le moyen doit être écarté.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence celles présentées à fin d'injonction et celle présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la caisse des dépôts, et à la caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales.

Copie en sera adressée à la commune d'Eaubonne.

Délibéré après l'audience du 15 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

La rapporteure,

signé

C. GoudenècheLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.