Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2205293
mardi 23 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2205293 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 8ème Chambre |
| Avocat requérant | PACHECO |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 14 avril 2022, M. B A, représenté par Me Pacheco, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 9 avril 2022 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a implicitement refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure " normale " et a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile mention procédure " normale " ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine d'enregistrer sa demande d'asile en procédure " normale " dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer l'attestation prévue à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de lui remettre le formulaire prévu à l'article R. 531-3 du même code aux fins de saisine de l'office français de protection des réfugiés et apatrides ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, ou à lui-même en cas de refus d'octroi de l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- La décision a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée dès lors que son caractère implicite le prive des motifs de son placement en fuite ;
- elle méconnaît l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il a été inexactement considéré comme étant en fuite au sens des dispositions de l'article 29.2 du règlement (UE) n°604/2013 et de l'article L.751-10 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il s'est présenté à l'intégralité des rendez-vous fixés par le préfet des Hauts-de-Seine ;
- elle méconnait les dispositions de l'article 9.2 du règlement (CE) n°1560/2003 tel que modifié par le règlement (UE) n°118/2014 du 30 janvier 2014, dès lors que le préfet n'établit pas avoir valablement informé les autorités allemandes de la prolongation du délai de transfert à dix-huit mois avant l'expiration du délai normal de six mois.
Par un mémoire et des pièces enregistrés le 18 décembre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête sans observations complémentaires.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 juin 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne
- le règlement (CE) n°1560/2003 tel que modifié par le règlement (UE) n°118/2014 du 30 janvier 2014 ;
- le règlement (UE) n°604/2013 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Bertoncini a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant afghan, né le 3 juillet 1995, a sollicité son admission à l'asile. Le préfet de police a enregistré sa demande d'asile le 22 mars 2021 selon la procédure " Dublin " et l'intéressé s'est vu remettre une attestation de demandeur d'asile Dublin le même jour, renouvelée jusqu'au 20 août 2021. Le préfet de police, a ordonné son transfert aux autorités allemandes, reconnues comme responsables de l'examen de sa demande d'asile. En l'absence d'exécution de cet arrêté, M. A a demandé par l'intermédiaire de son conseil le 9 février 2022, demande réitérée à plusieurs reprises par la suite, l'enregistrement de sa demande d'asile en France selon la procédure normale auprès des services de la préfecture des Hauts-de-Seine. Par la présente requête, le M. A sollicite l'annulation de la décision implicite par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure " normale " et a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile mention procédure " normale ".
2. En premier lieu, la décision attaquée portant refus d'enregistrement de la demande d'asile de M. A est une décision implicite, révélée par le silence de l'autorité administrative à laquelle la demande a été formulée. Le refus implicite opposé à la demande formulée par le requérant est réputé avoir été pris par le préfet des Hauts-de-Seine auquel elle a été adressée. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision aurait été prise par une autorité incompétente doit être écarté comme manquant en fait.
3. En deuxième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non pas aux Etats membres, mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le requérant ne saurait se prévaloir des stipulations de cet article à l'encontre de la décision en litige au motif qu'elle n'aurait pas été établie à l'issue d'une procédure contradictoire prévue par ce texte.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiquées dans le mois suivant cette demande () ".
5. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence de communication des motifs dans le délai d'un mois consécutif à une demande en ce sens, une décision implicite se trouve entachée d'illégalité. Toutefois, en l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que
M. A aurait sollicité les motifs de refus de la décision implicite de rejet dont il demande l'annulation dans la présente instance. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté comme étant manifestement infondé.
6. En quatrième lieu, aux termes du 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ". Selon l'article 15 du même règlement : " Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre Etats membres visant à l'application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique " DubliNet " établi au titre II du présent règlement (). / 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d'un point d'accès national () est réputée authentique. / 3. L'accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse ".
7. Si M. A soutient que le préfet des Hauts-de-Seine n'aurait pas informé les autorités allemandes de la prolongation de son délai de transfert, il ressort des pièces du dossier que le préfet a produit un formulaire destiné aux autorités allemandes, intitulé " Informations relatives à la prolongation des délais de transfert ou au report du transfert ", mentionnant l'identité du requérant, la référence " 9930448882-750 " et précisant que l'intéressé a pris la fuite et que le délai de transfert est prolongé jusqu'au 30 octobre 2022. Il y est indiqué en français et en anglais qu'elle a été validée et certifiée par l'Unité Dublin lors de sa transmission via DubliNet. Aucune pièce du dossier ne venant contredire cette mention, alors que le réseau de communication " DubliNet " permet des échanges d'informations fiables entre les autorités des Etats membres de l'Union européenne traitant les demandes d'asile, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision portant prolongation de son délai de transfert et par suite son refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale ont été adoptées en méconnaissance des dispositions précitées du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n°1560/2003 du 2 décembre 2003 modifié.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () ; / 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté () à dix-huit-mois au maximum si la personne concernée prend la fuite () ".
9. Il résulte de ces dispositions précitées que le transfert d'un demandeur d'asile vers l'État membre responsable de sa demande d'asile peut avoir lieu pendant une période de six mois à compter de l'acceptation de la demande de prise en charge ou de reprise en charge, susceptible d'être portée à dix-huit mois si l'intéressé prend la fuite. En outre, la Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit, dans un arrêt C-163/17 du 19 mars 2019, Jawo contre Bundesrepublik Deutschland, que la notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où le demandeur d'asile se soustrait délibérément aux autorités nationales compétentes pour procéder à son transfert, afin de faire échec à ce dernier.
10. Si M. A fait valoir qu'il ne peut être déclaré en fuite au motif qu'il a respecté chacune de ses convocations, la seule production des récépissés de demandeur d'asile Dublin et d'un document fixant les dates et heures de ces convocations à venir dans le cadre de l'instruction de son dossier, signé par lui et portant le cachet des autorités de police le 18 mai 2021, et prévues pour les 22 juin et 29 juin 2021 ne permettent pas de justifier le respect par ce dernier de ses obligations. Par ailleurs, il n'est pas contesté que l'intéressé, alors qu'il était placé en centre de rétention administrative et qu'il connaissait les conséquences de son refus, a refusé, le 12 août 2021, de se soumettre au test PCR exigé préalablement à son embarquement prévu le 13 août 2021 à 5 h 30 et que son transfert vers l'Allemagne n'a dès lors pas pu être réalisé, et il a été, par suite, déclaré en fuite.
11. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision attaquée. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Pacheco et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Bertoncini, président,
Mme Saïh, première conseillère,
Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.
Le président-rapporteur,
signé
T. BertonciniL'assesseure la plus ancienne
dans l'ordre du tableau,
signé
Z. Saïh
La greffière,
signé
M. C
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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