jeudi 13 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2205442 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Avocat requérant | GIOVANDO |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 16 avril 2022 et 12 mai 2023, M. A C, représenté par Me Giovando, demande au juge des référés statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :
1°) de condamner l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme provisionnelle de 100 000 euros, majorée des intérêts au taux légal et de leur capitalisation ;
2°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il a contracté une infection nosocomiale lors de sa prise en charge à l'hôpital Béclère en décembre 1999, engageant la responsabilité pour faute de l'AP-HP ainsi que l'ont déjà jugé le tribunal administratif et la cour administrative d'appel de Versailles ;
- son état de santé n'est pas consolidé ;
- il demande le versement d'une provision de 25 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence et de son préjudice d'agrément ;
- une provision d'un montant de 25 000 euros doit lui être versée au titre des souffrances physiques qu'il a endurées ;
- il demande le versement d'une provision de 25 000 euros au titre du préjudice esthétique ;
- une provision d'un montant de 25 000 euros lui sera versée au titre du préjudice moral.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) conclut, à titre principal, au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce que les demandes de M. C soient réduites à de plus justes proportions.
Elle fait valoir que :
- à titre principal, l'obligation dont se prévaut le requérant est sérieusement contestable dès lors, d'une part, que cette demande a déjà été rejetée par le juge des référés dans son ordonnance n° 2201720 du 23 novembre 2022, et d'autre part, qu'elle lui a déjà versé une provision de 390 000 euros en application des jugements n° 0900720 et 1405551 du tribunal administratif de Versailles des 16 février 2012 et 24 février 2015 ;
- à titre subsidiaire, les sommes sollicitées devront être réduites à de plus justes proportions ; elle ne saurait être condamnée à verser une somme supérieure à 5 000 euros au titre des souffrances endurées incluant le préjudice moral ; la somme sollicitée à titre provisionnel au titre du préjudice esthétique ne saurait davantage dépasser celle de 5 000 euros.
Par une ordonnance du 3 mai 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 18 mai 2023.
L'ensemble de la procédure a été communiqué à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
En application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, le président du tribunal a désigné M. Goupillier, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes en référé.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, né le 22 juillet 1999, a été pris en charge le 5 décembre 1999 à l'hôpital Antoine Béclère de Clamart, qui relève de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), en raison d'une fièvre élevée et d'une gêne respiratoire persistante. Le 12 décembre 1999, l'enfant a été de nouveau hospitalisé pour cause de diarrhée et déshydratation. Il a été autorisé à regagner le domicile de ses parents le 16 décembre après avoir été réhydraté. Le 17 décembre suivant, l'enfant a cependant été pris d'une forte fièvre ne cédant pas sous paracétamol et sa mère a constaté, le lendemain, l'apparition de tâches rouges sur le corps de celui-ci. Le 18 décembre 1999, le personnel médical de l'hôpital Béclère a posé le diagnostic d'infection systémique à méningocoque avec un purpura nécrotique disséminé prédominant aux jambes. L'enfant a alors été pris en charge à l'hôpital Trousseau, et ce, jusqu'au 15 février 2000. Atteint de troubles de la locomotion et de séquelles cutanées et trophiques, il a, depuis cette date, fait l'objet de plusieurs interventions chirurgicales orthopédiques et de soins en particulier des séances de kinésithérapie. Par un jugement du 16 février 2012, le tribunal administratif de Versailles a, d'une part, jugé que M. C avait contracté, lors de sa prise en charge au sein de l'hôpital Béclère en décembre 1999, une infection nosocomiale, d'autre part, a condamné l'AP-HP à lui verser une provision de 30 000 euros et, enfin, a ordonné la réalisation d'une expertise qui a été confiée au docteur B. Par un jugement du 24 février 2015, le même tribunal a condamné l'AP-HP à verser à M. C à titre provisionnel une indemnité de 390 000 euros sous déduction de la provision de 30 000 euros déjà allouée. Par une ordonnance du 23 novembre 2022, le juge des référés du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a ordonné la réalisation d'une nouvelle expertise. Par la présente requête, M. C demande au juge au juge des référés statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative de condamner l'AP-HP à lui verser une nouvelle provision d'un montant de 100 000 euros.
Sur les conclusions aux fins de provision :
2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état.
En ce qui concerne l'existence d'une obligation non sérieusement contestable :
3. En l'espèce, le tribunal administratif de Versailles a, par deux jugements des 16 février 2012 et 24 février 2015, jugé que M. C avait contracté, lors de sa prise en charge au sein de l'hôpital Antoine Béclère en décembre 1999, une infection nosocomiale et a condamné l'AP-HP à lui verser, à titre provisionnel, la somme totale de 390 000 euros. Le jugement du 24 février 2015 a été confirmé, sur les points ici en cause, par la cour administrative d'appel de Versailles dans un arrêt du 24 juillet 2018. M. C, désormais âgé de 23 ans, demande au tribunal de condamner l'AP-HP à lui verser une provision complémentaire d'un montant de 100 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis à la suite de la contraction de cette infection. Dans ces conditions, l'obligation dont M. C se prévaut à l'encontre de l'AP-HP présente un caractère non sérieusement contestable.
En ce qui concerne le montant de l'obligation non sérieusement contestable :
4. M. C demande le versement d'une provision de 100 000 euros en réparation des préjudices tirés des troubles dans ses conditions d'existence et de son agrément, des souffrances endurées, de son préjudice esthétique et du son préjudice moral qu'il estime avoir subis à la suite de la contraction de l'infection nosocomiale mentionnée aux points 1 et 3. Le montant de la provision que peut allouer le juge des référés, sur le fondement des dispositions ci-dessus rappelées de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.
5. Dans son rapport du 25 octobre 2013, si l'expert B a relevé que la contraction de l'infection à méningocoque avait été à l'origine, pour M. C, de plusieurs lésions séquellaires, il a indiqué que la date de consolidation de son état de santé ne pouvait pas être déterminée. Ainsi qu'il a été indiqué au point 1, le juge des référés du tribunal a ordonné, le 23 novembre 2022, la réalisation d'une nouvelle expertise confiée aux docteurs Foult et B aux fins notamment de déterminer la date de consolidation de l'état physique de l'intéressé. En faisant valoir, d'une part, que son état de santé n'est pas encore consolidé et, d'autre part, que ses préjudices ont été majorés durant son adolescence et la poursuite de ses études, le requérant doit être regardé, en l'absence de précision complémentaire de sa part, comme sollicitant uniquement une indemnisation provisionnelle au titre de ses préjudices temporaires.
S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :
6. Le déficit fonctionnel temporaire inclut, pour la période antérieure à la consolidation, la perte de qualité de vie et la privation de joies usuelles de la vie courante résultant de l'affection en litige. Il inclut ainsi le préjudice temporaire d'agrément éprouvé au cours de cette période, qui n'a pas à faire l'objet d'une indemnisation spécifique.
7. En demandant le versement d'une provision de 25 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence et de son préjudice d'agrément, le requérant doit être regardé comme sollicitant une indemnisation au titre de son déficit fonctionnel temporaire.
8. En l'espèce, M. C fait valoir que si le tribunal administratif de Versailles a déjà condamné l'AP-HP à lui verser une provision d'un montant substantiel, sa vie sociale d'adolescent et la poursuite de sa scolarité ont continué d'être altérées compte tenu des suites séquellaires de l'infection nosocomiale qu'il a contractée en décembre 1999. Dans son rapport d'expertise du 25 octobre 2013, le docteur B a indiqué, d'une part, que M. C avait fait l'objet, à la suite de cette infection, de 40 mois d'incapacité temporaire totale entre décembre 1999 et janvier 2013 et, d'autre part, qu'en dehors des périodes de déficit fonctionnel total, l'intéressé devait être considéré comme en situation de déficit fonctionnel partiel à 75 % compte tenu notamment de son importante fatigabilité réduisant son périmètre de marche. Pour la période postérieure, M. C verse aux débats une note dans laquelle il fait notamment valoir, sans être contredit, que son handicap continue de limiter fortement sa pratique sportive et qu'il reste contraint de solliciter sa jambe et son dos en suivant des séances de kinésithérapie et des exercices de renforcement musculaire. Dans ces conditions, il y a lieu de fixer le montant de l'indemnité à allouer au titre du déficit fonctionnel temporaire à la somme de 50 000 euros. Dès lors qu'il est constant que M. C a déjà perçu une provision d'un montant de 45 000 euros à ce titre, il y a uniquement lieu de condamner l'AP-HP à verser à l'intéressé une provision d'un montant de 5 000 euros.
S'agissant des souffrances endurées :
9. Si M. C demande que l'AP-HP soit condamnée à lui verser une provision de 25 000 euros au titre des souffrances qu'il a endurées ainsi que la somme de 25 000 euros en réparation de son préjudice moral, le préjudice tiré des souffrances endurées inclut nécessairement le préjudice moral éprouvé au cours de cette période, qui n'a dès lors pas à faire l'objet d'une indemnisation spécifique.
10. En l'espèce, l'expert B a évalué, dans son rapport du 25 octobre 2013, le préjudice tiré des douleurs temporaires du requérant, intégrant ses composantes physiques et psychiques, à 6 sur une échelle allant de 1 à 7. Il résulte par ailleurs de l'instruction que le requérant a déjà perçu à cet égard une provision d'un montant de 25 000 euros en application des jugements n° 0900720 et 1405551 du tribunal administratif de Versailles des 16 février 2012 et 24 février 2015. Dans ces conditions, et en l'absence de démonstration par le requérant, d'une aggravation de ses souffrances, il n'y a pas lieu de faire droit à sa demande de versement d'une provision complémentaire en réparation des souffrances physiques et psychiques endurées avant la consolidation de son état de santé.
S'agissant du préjudice esthétique temporaire :
11. M. C sollicite le versement d'une indemnité provisionnelle d'un montant de 25 000 euros en réparation de son préjudice esthétique temporaire. En l'espèce, le docteur B a évalué, dans son rapport d'expertise du 25 octobre 2013, le préjudice esthétique temporaire du requérant à 6 sur 7 et le requérant a déjà perçu à cet égard une provision d'un montant de 15 000 euros en application des jugements du tribunal administratif de Versailles des 16 février 2012 et 24 février 2015. Dans ces conditions, à la lumière des photographies versées au dossier et dès lors que le requérant a été contraint de passer une partie substantielle de son enfance en fauteuil roulant, il y a lieu de fixer le montant de l'indemnité à allouer au titre de son préjudice esthétique temporaire à la somme de 20 000 euros. Dès lors qu'il est constant que M. C a déjà perçu une provision d'un montant de 15 000 euros à ce titre, il y a uniquement lieu de condamner l'AP-HP à verser à l'intéressé une provision d'un montant de 5 000 euros.
12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est uniquement fondé à demander le versement de la part de l'AP-HP d'une provision d'un montant de 10 000 euros en complément de celles déjà allouées en application des jugements n° 0900720 et 1405551 du tribunal administratif de Versailles des 16 février 2012 et 24 février 2015.
Sur les intérêts et la capitalisation :
13. M. C a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 10 000 euros à compter du 20 décembre 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable par l'AP-HP. Il a également droit à la capitalisation de ces intérêts à compter du 20 décembre 2022 puis à chaque échéance annuelle ultérieure.
Sur les frais liés à l'instance :
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à M. C d'une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : L'AP-HP est condamnée à verser à M. C une provision d'un montant de 10 000 euros, en complément de la provision de 390 000 euros déjà allouée. La somme de 10 000 euros sera majorée des intérêts au taux légal à compter du 20 décembre 2021 et de leur capitalisation à chaque échéance annuelle à compter du 20 décembre 2022.
Article 2 : L'AP-HP versera à M. C une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines.
Copie en sera adressée à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris.
Fait à Cergy-Pontoise, le 13 juillet 2023.
Le juge des référés
signé
C. Goupillier
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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