Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2208468

jeudi 29 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2208468
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrées le 7 et le 27 juin 2022, la société Montbarbeur, représentée par Me Arnaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 avril 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 55 950 euros et la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 6 372 euros ;

2°) d'annuler les titres de perception émis le 26 avril 2022 par le directeur départemental des finances publiques de l'Essonne relatifs au recouvrement des sommes mises à sa charge ;

3°) de la décharger de l'obligation de payer la somme totale de 62 322 euros ou de réduire le montant de la contribution spéciale.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un vice de forme, dès lors que la liste annexée à cette décision n'est pas signée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- la matérialité des faits n'est pas établie, l'un des salariés ayant été recruté avant l'arrivée du gérant actuel de la société, les deux autres n'ayant travaillé que depuis respectivement un mois et un jour au sein de la société ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2022, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la société Montbarbeur ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 17 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénal ;

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourragué, rapporteur ;

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. A l'issue du contrôle par les services de police, le 6 octobre 2021, d'un salon de coiffure situé à Montrouge, et exploité par la société Montbarbeur, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a, au vu du procès-verbal établi lors de cette opération de contrôle établissant l'emploi de trois ressortissants étrangers dépourvus de titre les autorisant à travailler en France, avisé la société Montbarbeur, par lettre du 21 février 2022, qu'indépendamment des poursuites pénales susceptibles d'être engagées, il envisageait de la rendre redevable de la contribution spéciale, sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, et de la contribution forfaitaire sur le fondement des articles L. 822-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 12 avril 2022, notifiée le 20 avril suivant, le directeur général de l'OFII a mis à la charge de cette société la somme de 55 950 euros au titre de la contribution spéciale et la somme de 6 372 euros au titre de la contribution forfaitaire. La société Montbarbeur demande l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation des titres de perception émis le 26 avril 2022 en vue du recouvrement de ces sommes et la décharge de l'obligation de payer les sommes ainsi mises à sa charge.

Sur les conclusions d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 2° Infligent une sanction () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée () doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. La décision du 12 avril 2022 mentionne les dispositions applicables, plus précisément l'article L. 8253-1 du code du travail et les articles L. 822-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le procès-verbal, établi à la suite du contrôle opéré le 6 octobre 2021 par les services de police des Hauts-de-Seine, et énonce les contributions mises à la charge de la société requérante, ainsi que le montant des sommes dues. Elle renvoie, en outre, à une annexe qui précise le nom des trois salariés concernés et les irrégularités constatées à leur sujet, à savoir le fait d'être démunis d'un titre les autorisant à travailler et à séjourner sur le territoire. Cette décision comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il suit de là que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la circonstance que l'annexe jointe à la décision attaquée ne soit pas signée est sans incidence sur la légalité de la décision du 12 avril 2022, seule décision en litige. Le moyen doit être écarté comme inopérant.

5. En troisième lieu, s'il est constant que l'OFII a commis une erreur dans la date du procès-verbal, en mentionnant une date postérieure à la date à laquelle les constatations des services de police ont été réalisées, la société requérante n'établit pas que cette erreur a eu pour effet de ne pas lui permettre d'exercer son droit à se défendre ou qu'elle l'a privée d'une garantie. Il s'agit en l'espèce d'une simple erreur de plume, sans incidence sur la régularité de la décision attaquée. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. ". L'article L. 8253-1 du même code dispose que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. ". L'article L. 5221-8 du même code prévoit que : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1. ". Et l'article R. 5221-41 du même code dispose que : " En application de l'article L. 5221-8, l'employeur vérifie que l'étranger qu'il se propose d'embaucher est en situation régulière au regard du séjour. A cette fin, l'employeur saisit le préfet du département dans lequel l'établissement employeur a son siège ou le particulier employeur sa résidence. ". Enfin, l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".

7. Il résulte de ces dispositions que les contributions qu'elles prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. De même, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un État pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

8. La sanction en litige est fondée sur l'existence d'une situation d'emploi de trois salariés, tous trois ressortissants algériens dépourvus de titre les autorisant à séjourner et à travailler en France. La matérialité des faits résulte des constatations mentionnées dans le procès-verbal établi le 6 octobre 2021 par les services de police, qui font foi jusqu'à preuve du contraire. La société requérante fait valoir sa bonne foi. Elle fait également valoir que le premier salarié avait été recruté avant l'arrivée du gérant actuel de la société, et que les deux autres salariés avaient été embauchés sur présentation de cartes d'identité italiennes qui n'étaient pas manifestement frauduleuses. Toutefois, il résulte de l'instruction que le premier salarié avait été recruté sur présentation d'un passeport algérien, et que le gérant de la société Montbarbeur, bien qu'arrivé postérieurement à ce recrutement, avait connaissance de la situation de son salarié, qu'il rémunérait en espèces, et qu'il avait connaissance des démarches effectuées par ce dernier pour être régularisé. Par ailleurs, le deuxième salarié, qui a été recruté sans avoir présenté de document d'identité, s'était seulement engagé à envoyer au gérant de la société une copie de sa carte d'aide médicale d'Etat. Enfin, le troisième salarié a été recruté sur présentation d'une copie de carte d'identité italienne envoyée au gérant par une messagerie sur téléphone portable, sans que l'original de ce document ne soit présenté. Il ne résulte pas de l'instruction que la société aurait, en tout état de cause, procédé à des vérifications sur les situations de ces trois salariés. Dans ces conditions, la société ne peut utilement invoquer ni l'absence d'élément intentionnel du manquement qui lui est reproché, ni l'absence d'obligation de procéder à des vérifications sur la situation de ses salariés, ni sa bonne foi. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commises le directeur général de l'OFII doivent être écartés.

Sur le montant de la contribution spéciale :

9. Aux termes de l'article L. 8253-1 du code du travail : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionnés à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux (). ". L'article R. 8253-2 du même code prévoit que : " I. Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II. Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ; / 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7. III.- Dans l'hypothèse mentionnée au 2° du II, le montant de la contribution spéciale est réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. ". Enfin l'article R. 8252-6 du même code prévoit que : " L'employeur d'un étranger sans titre s'acquitte par tout moyen, dans le délai mentionné à l'article L. 8252-4, des salaires et indemnités déterminés à l'article L. 8252-2. / Il remet au salarié étranger sans titre les bulletins de paie correspondants, un certificat de travail ainsi que le solde de tout compte. Il justifie, auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, par tout moyen, de l'accomplissement de ses obligations légales. ".

10. Pour prononcer une sanction sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, l'administration doit apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé. De la même façon, le juge peut, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par l'article R. 8253-2 du code du travail, ou en décharger l'employeur.

11. En premier lieu, la société requérante conteste la fixation du montant de la contribution spéciale à 5 000 fois le taux horaire minimum garanti au motif qu'aucune autre infraction que celle visée à l'article L. 8251-1 n'a été relevée. Toutefois, d'une part, la société n'établit pas qu'elle se serait effectivement acquittée du versement des sommes, ni des autres indemnités déterminées par le 2° de l'article L. 8252-2 du code du travail, notamment l'indemnité de rupture de la relation de travail, ni qu'elle aurait établi un certificat de travail et un solde de tout compte, comme le prévoit l'article R. 8252-6 du code du travail. D'autre part, il résulte de l'instruction que le procès-verbal des services de police établi le 6 octobre 2021 mentionne un cumul d'infractions. Il s'ensuit que la société Montbarbeur ne remplit pas les conditions fixées à l'article R. 8253-2 du code, lui permettant de bénéficier d'une minoration du montant de la contribution spéciale en litige. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

12. En second lieu, si la société requérante soutient que la sanction qui lui a été appliquée doit être minorée en raison de la faible durée d'emploi de deux des trois salariés concernés et du règlement d'une amende de composition pénale pour ces faits, ces moyens sont inopérants et doivent être écartés.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête présentée par la société Montbarbeur doit être rejetée.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède et en tout état de cause, que la société Montbarbeur n'est fondée à demander ni l'annulation de la décision du 12 avril 2022, ni l'annulation des titres exécutoires émis le 26 avril 2022, ni la modulation du montant ou la décharge des contributions mises à sa charge.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de la société Montbarbeur est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Montbarbeur, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 8 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 février 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BourraguéLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.