Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2211204

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2211204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantACHER-DINAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 9 août 2022, le 15 décembre 2022 et le 23 avril 2024 la société O Jok'Hair, représentée par Me Acher-Dinam, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 avril 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 37 300 euros et la contribution forfaitaire de réacheminement prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 4 248 euros ;

2°) à défaut de prononcer la décharge partielle des sommes dues.

Elle doit être regardée comme soutenant que :

- la décision du 12 avril 2022 est entachée d'une incompétence ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de sa bonne foi dès lors qu'un des salariés lui a présenté un document d'identité frauduleux et qu'il ne connaissait pas l'autre salarié contrôlé ;

- la sanction est disproportionnée au regard de sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 novembre 2022, le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, au rejet des conclusions.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable en l'absence d'avocat ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure ;

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. A l'issue d'un contrôle réalisé par les services de police le 30 novembre 2021 dans la le salon de coiffure " O Jok'Hair " à Colombes, dans les Hauts-de-Seine, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a, au vu du procès-verbal établi lors de cette opération de contrôle établissant l'emploi de deux ressortissants étrangers dépourvus de titre de séjour les autorisant à travailler en France, avisé la société O Jok'Hair, par lettre du 21 février 2022, qu'indépendamment des poursuites pénales susceptibles d'être engagées, il envisageait de la rendre redevable de la contribution spéciale, sur le fondement des dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire de réacheminement prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 12 avril 2022, l'OFII a mis à la charge de cette société la somme totale de 41 548 euros au titre de ces deux contributions. Par la présente requête, la société O Jok'Hair demande l'annulation de la décision du 5 avril 2022 et sollicite la décharge des sommes mises à sa charge, ou à défaut leur réduction.

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme B A, cheffe du service juridique et contentieux de l'OFII. Par une décision du 19 décembre 2019, publiée sur le site internet de l'OFII, le directeur général de cet établissement a délégué sa signature à Mme A, à l'effet de signer tous actes, décisions et correspondances et notamment les décisions relatives aux contributions spéciale et forfaitaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire ne peut qu'être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 2° Infligent une sanction ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée () doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. La décision litigieuse mentionne les dispositions applicables, plus précisément l'article L. 8253-1 du code du travail et l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le procès-verbal établi à la suite du contrôle opéré le 30 novembre 2021 par les services de police des Hauts-de-Seine, et énonce les contributions mises à la charge de la société requérante, ainsi que les modalités de calcul de leurs montants, dont est redevable la société. Ainsi, la seule lecture de la décision permet d'en comprendre les motifs. Par suite, le moyen manque en fait et doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux () ". Aux termes de l'article R. 8253-1 du même code : " () Cette contribution est à la charge de l'employeur qui a embauché ou employé un travailleur étranger non muni d'une autorisation de travail ". Aux termes de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".

6. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions citées au point 5 ou en décharger l'employeur.

7. Il résulte de ces dispositions que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

8. D'une part, la société requérante soutient qu'elle est de bonne foi dès lors que l'un des salariés contrôlés lui a présenté un document d'identité espagnol. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal établi le 30 novembre 2021, que ce salarié a indiqué avoir été embauché sur présentation d'une copie d'un document d'identité espagnol. D'autre part, si la société requérante soutient ne pas connaitre le second salarié contrôlé, qui n'était pas à son service, il ressort du procès-verbal produit en défense que ce dernier était en situation de travail, qu'il a déclaré avoir été recruté par le gérant de la société en lui ayant indiqué qu'il ne disposait pas de titre de séjour l'autorisant à travailler en France et avoir perçu une rémunération en espèces pour son activité. Dans ces conditions, la société requérante, qui ne peut utilement invoquer sa bonne foi, ne produit aucune pièce de nature à contredire les constatations relevées par procès-verbal et ne démontre pas qu'elle aurait été victime d'une fraude. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

9. En dernier lieu, si la société requérante soutient que la sanction est disproportionnée en raison de sa situation, la pièce produite à savoir une déclaration d'impôt sur les sociétés pour l'année 2022 ne suffit pas à démontrer que l'acquittement de cette pénalité ferait peser sur elle une charge excessive. Par suite, ce moyen, qui n'est opérant qu'en tant qu'elle met à sa charge la contribution spéciale, doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la recevabilité de la requête, que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence les conclusions présentées à fin de décharge.

Par ces motifs, le tribunal décide:

Article 1er : La requête de la société O Jok'Hair est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société O Jok'Hair et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 29 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

signé

C. GoudenècheLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2211204