jeudi 30 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2211327 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CABINET BETTAN DEMARET |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 août 2022 et le 6 juillet 2023, la société par actions simplifiée (SAS) Entreprise Pitel, représentée par Me Caupert, demande à la juge des référés, statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner la commune de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, à lui verser une provision correspondant au solde de l'accord-cadre n° 180098 " entretien, grosses réparations et aménagement des bâtiments communaux ", pour l'exécution duquel a été émis le bon de commande n° 19003630 et qui avait pour objet l'installation d'une gaine d'ascenseur dans l'école Anatole France, à concurrence de la somme de 30 205,74 euros toutes taxes comprises (TTC), assortie des intérêts moratoires au taux de la Banque Centrale Européenne majoré de huit points et de la capitalisation de ces intérêts, à concurrence d'une somme globale de 854,04 euros à parfaire, et d'indemnités pour frais de recouvrement de 3 609 euros ;
2°) de rejeter les conclusions reconventionnelles de la commune de Gennevilliers ;
3°) de mettre à la charge de la commune de Gennevilliers la somme de 10 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle dispose sur la commune de Gennevilliers d'une créance non sérieusement contestable, correspondant au solde du décompte général devenu tacitement définitif qui ne lui a pas été réglé ; à cet égard, la commune de Gennevilliers ne saurait lui opposer l'absence de réception des travaux, dès lors qu'en l'absence de formulaire EXE 6 portant décision de réception par le maître d'ouvrage, la réception des travaux, effectuée avec effet au 18 janvier 2021, est réputée correspondre à la recommandation du maître d'œuvre sur le formulaire EXE 5 ; c'est par ailleurs au prix d'une erreur de plume que la maîtrise d'œuvre a prononcé la réception des travaux sous réserve de terminer la pose du bardage extérieur, de poser la commande à badge de type " smart relais " et d'éclairer les SAS ascenseur suivant le DPGF, dès lors que les réserves en cause ont été reprises dans la rubrique de réception " avec réserves " et que la commune ne conteste pas avoir réceptionné l'ascenseur dès le début de l'année 2021 ;
- elle dispose également d'une créance non sérieusement contestable correspondant, d'une part, aux intérêts moratoires prévus par l'article 8.3 du cahier des clauses administratives particulières (CCAP) et de leur capitalisation prévue par l'article 1343-2 du code civil, et, d'autre part, outre l'indemnité forfaitaire de recouvrement, de l'indemnité complémentaire prévue par l'article L. 2192-13 du code de la commande publique au regard des frais de conseil qu'elle a dû engager ;
- les conclusions reconventionnelles présentées par la commune sont irrecevables, dès lors qu'aucune délibération autorisant le maire en exercice à agir en justice n'a été produite ;
- en tout état de cause, la créance dont se prévaut la commune présente un caractère sérieusement contestable, dès lors que l'existence d'un décompte général tacite s'oppose à ce qu'elle revendique des sommes qui n'y figurent pas ;
- en toute hypothèse, aucune pénalité de retard, au regard au demeurant de retards non établis et des nombreux manquements de la commune de Gennevilliers, ne lui est opposable ;
- à titre infiniment subsidiaire, le montant des pénalités réclamées est manifestement excessif ;
- contrairement à ce que soutient la commune de Gennevilliers, sa situation financière ne présente aucun risque d'insolvabilité, de sorte qu'il n'y a pas lieu de lui demander la constitution d'une garantie.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2023, la commune de Gennevilliers, représentée par Me Bettan, conclut au rejet de la requête. Elle demande en outre au tribunal :
1°) à titre reconventionnel, de condamner la SAS Entreprise Pitel à lui verser une provision de 771 320,52 euros au titre des pénalités de retard dans l'exécution des missions qui lui ont été confiées ;
2°) à titre reconventionnel, de condamner la SAS Entreprise Pitel à constituer des garanties financières auprès d'un établissement de crédit ou par l'utilisation d'un compte séquestre à hauteur du montant des éventuelles condamnations auxquelles elle serait amenée à succomber ;
3°) à titre subsidiaire, de compenser les sommes éventuellement dues à titre de provision avec les éventuelles condamnations qui seraient mises à sa charge ;
4°) de condamner la SAS Entreprise Pitel aux dépens de l'instance ;
5°) de mettre à la charge de la SAS Entreprise Pitel la somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la SAS Entreprise Pitel ne dispose d'aucune créance non sérieusement contestable en l'absence de réception des travaux, au vu des nombreuses réserves émises et faute de notification de réception des travaux via un formulaire EXE 6 ; de ce fait, un décompte général définitif tacite n'a pas pu naître ;
- les difficultés sérieuses de fait et de droit du présent litige ne ressortent pas de l'office du juge des référés ;
- la SAS Entreprise Pitel, qui a commis des fautes dans la réalisation des travaux qui lui ont été confiés, accumulant des mois de retard dans l'exécution du marché, s'expose à des pénalités de retard en application de l'article 11.1 du CCAP ;
- l'analyse des ratios financiers de la SAS Entreprise Pitel laisse craindre une mauvaise santé financière, raison pour laquelle elle doit constituer des garanties financières ;
- en toute hypothèse, les créances de la SAS Entreprise Pitel détenues sur la commune devraient être compensées, dès lors qu'elle lui est redevable, au titre du marché en litige, de pénalités de retard de 771 320,52 euros.
Par ordonnance du 11 juillet 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 28 juillet 2023 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de la commande publique ;
- l'arrêté du 3 mars 2014 modifiant l'arrêté du 8 septembre 2009 portant approbation du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Oriol, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. En 2018, la commune de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) a conclu avec un groupement d'entreprises, dont le mandataire est la société par actions simplifiée (SAS) Entreprise Pitel, un accord-cadre n° 180098 " entretien, grosses réparations et aménagement des bâtiments communaux ", pour l'exécution duquel a été émis le bon de commande n° 19003630 et qui avait pour objet l'installation d'une gaine d'ascenseur dans l'école Anatole France. Par la présente requête, la SAS Entreprise Pitel, se prévalant d'un décompte général et définitif tacitement établi par ses soins, demande à la juge des référés, en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner la commune à lui verser une provision correspondant au solde du marché en cause à concurrence de la somme de 30 205,74 euros toutes taxes comprises (TTC), assortie des intérêts moratoires et de la capitalisation des intérêts, et d'indemnités pour frais de recouvrement de 3 609 euros. Quant à la commune de Gennevilliers, elle demande au tribunal, à titre reconventionnel, de condamner la SAS Entreprise Pitel à lui verser une provision de 771 320,52 euros au titre des pénalités de retard dans l'exécution des missions qui lui ont été confiées.
Sur les conclusions de la SAS Entreprise Pitel tendant à l'octroi d'une provision :
2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ".
3. Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état.
4. L'ensemble des opérations auxquelles donne lieu l'exécution d'un marché public de travaux est compris dans un compte dont aucun élément ne peut être isolé et dont seul le solde arrêté lors de l'établissement du décompte général et définitif détermine les droits et obligations définitifs des parties.
5. Aux termes de l'article 13.3.1 du cahier des clauses administratives générales applicable aux marchés publics de travaux (CCAG-Travaux), dans sa version issue de l'arrêté du 3 mars 2014 applicable au marché en litige : " Après l'achèvement des travaux, le titulaire établit le projet de décompte final, concurremment avec le projet de décompte mensuel afférent au dernier mois d'exécution des prestations ou à la place de ce dernier. / Ce projet de décompte final est la demande de paiement finale du titulaire, établissant le montant total des sommes auquel le titulaire prétend du fait de l'exécution du marché dans son ensemble, son évaluation étant faite en tenant compte des prestations réellement exécutées () ". Selon l'article 13.3.2 du même cahier : " Le titulaire transmet son projet de décompte final, simultanément au maître d'œuvre et au représentant du pouvoir adjudicateur, par tout moyen permettant de donner une date certaine, dans un délai de trente jours à compter de la date de notification de la décision de réception des travaux telle qu'elle est prévue à l'article 41.3 ou, en l'absence d'une telle notification, à la fin de l'un des délais de trente jours fixés aux articles 41.1.3 et 41.3. / Toutefois, s'il est fait application des dispositions de l'article 41.5, la date du procès-verbal constatant l'exécution des travaux visés à cet article est substituée à la date de notification de la décision de réception des travaux comme point de départ des délais ci-dessus. / S'il est fait application des dispositions de l'article 41.6, la date de notification de la décision de réception des travaux est la date retenue comme point de départ des délais ci-dessus. ". L'article 41.5 du même cahier stipule que : " S'il apparaît que certaines prestations prévues par les documents particuliers du marché et devant encore donner lieu à règlement n'ont pas été exécutées, le maître de l'ouvrage peut décider de prononcer la réception, sous réserve que le titulaire s'engage à exécuter ces prestations dans un délai qui n'excède pas trois mois. La constatation de l'exécution de ces prestations doit donner lieu à un procès-verbal dressé dans les mêmes conditions que le procès-verbal des opérations préalables à la réception prévu à l'article 41. 2. ".
6. Il résulte de ces dispositions que lorsque le maître d'ouvrage réceptionne l'ouvrage au moins en partie sous réserves, le délai ouvert au titulaire pour transmettre son projet de décompte final court à compter du procès-verbal de levée de ces réserves, y compris, le cas échéant, pour les travaux qu'il propose de réceptionner sans réserves ou avec réserves.
7. Il résulte de l'instruction que les travaux objets du présent marché ont été réceptionnés à compter du 18 janvier 2021, sous réserve de terminer la pose du bardage extérieur, de poser la commande à badge de type " smart relais " et d'éclairer les SAS ascenseur suivant le DPGF et avec la réserve de remédier, avant le 28 février 2021, aux imperfections et malfaçons indiquées, au nombre desquelles comptaient les trois réserves en cause, comme l'atteste le formulaire EXE 5 du 18 janvier 2021 établi par le maître d'œuvre. Si la SAS Entreprise Pitel soutient que les réserves mentionnées sous la rubrique " sous réserve " relèvent d'une erreur de plume du maître d'œuvre au motif qu'elles se retrouvent également sous la rubrique " avec réserves ", il s'agit là d'une difficulté d'interprétation sérieuse qui ne relève pas de l'office du juge des référés, à qui il n'appartient pas de requalifier les écritures des parties au marché, d'autant qu'en l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction que la commune de Gennevilliers aurait réceptionné les travaux, ni arrêté les comptes du marché. Dans ces conditions, la notification du projet de décompte final au maître d'ouvrage et au maître d'œuvre, qui en ont accusé réception le 9 décembre 2021 entre les mains de MM. Clochette et Maucoeur, n'a pu engager la procédure d'établissement du décompte général et définitif et, en particulier, faire courir le délai de trente jours imparti au maître d'ouvrage pour notifier le décompte général. La SAS Entreprise Pitel ne peut donc se prévaloir de la naissance d'un décompte général et définitif tacite selon les modalités prévues par les stipulations précitées de l'article 13.4.4. du CCAG-Travaux.
8. Il résulte de ce qui précède que la créance de 30 205,74 euros TTC revendiquée par la SAS Entreprise Pitel n'est pas non sérieusement contestable. Dès lors, sa demande de provision doit être rejetée. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions tendant à l'octroi de provisions au titre des intérêts moratoires capitalisés et des indemnités pour frais de recouvrement.
Sur les conclusions reconventionnelles de la commune de Gennevilliers :
9. En premier lieu, la commune de Gennevilliers n'est pas fondée à demander la condamnation de la SAS Entreprise Pitel à lui verser une provision de 771 320,52 euros au titre des pénalités de retard dans l'exécution des missions qui lui ont été confiées, en se bornant à évoquer des documents élaborés par ses propres soins faisant état des retards prétendument imputés à l'intéressée.
10. En deuxième lieu, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que la SAS Entreprise Pitel serait dans une situation financière préoccupante, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de la commune de Gennevilliers tendant à ce qu'elle constitue des garanties financières.
11. Enfin, si la commune de Gennevilliers sollicite la compensation des sommes allouées à la SAS Entreprise Pitel avec les sommes qu'elle estime lui être dues par cette dernière au titre des pénalités de retard, elle ne justifie pas que celles-ci seraient relatives au marché en litige.
12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir soulevée par la SAS Entreprise Pitel, que les conclusions reconventionnelles de la commune de Gennevilliers ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés à l'instance :
13. En premier lieu, la présente instance n'a pas donné lieu à l'engagement de dépens. Les conclusions présentées à ce titre par la commune de Gennevilliers ne peuvent donc, en tout état de cause, qu'être rejetées.
14. En second lieu, dans les circonstances de l'espèce, il y lieu de rejeter les conclusions des parties présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par ces motifs, le tribunal ordonne :
Article 1er : La requête de la SAS Entreprise Pitel est rejetée.
Article 2 : Les conclusions de la commune de Gennevilliers sont rejetées.
Article 3 : Le présente ordonnance sera notifiée à la SAS Entreprise Pitel et à la commune de Gennevilliers.
Fait à Cergy, le 30 mai 2024.
La juge des référés,
signé
C. Oriol
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
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01/06/2026