Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2211637
jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2211637 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | IDEO SOCIETE D'AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête n°2211637 et un mémoire, enregistrés le 3 août 2022 et le 28 avril 2023, M. A B, représenté par Me Frölich, demande au tribunal :
1°) d'annuler la délibération DEL01_2022_0068 du 21 juin 2022 du conseil municipal de Chaville ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Chaville une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée méconnaît l'article L. 2241-1 du code général des collectivités territoriales et le principe selon lequel une collectivité publique ne peut pas céder un élément de son patrimoine à un prix inférieur à sa valeur à une personne poursuivant des fins d'intérêt privé ;
- elle méconnaît les principes généraux du code de la commande publique, notamment le respect des obligations minimales de publicité et de transparence propres à assurer l'égalité d'accès des candidats ;
- elle méconnaît les articles L. 2121-13 et L. 2121-12 du code général des collectivités territoriales ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 3 avril et le 24 mai 2023, la commune de Chaville, représentée par Me Bodin, conclut à titre principal au non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation de la requête et à titre subsidiaire au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête de M. B est dirigée contre une délibération abrogée, privant le recours pour excès de pouvoir de son objet ;
- les moyens ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 25 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 25 mai 2023.
II. Par une requête n°2305131 et un mémoire, enregistrés le 7 avril et le 25 septembre 2023, M. A B, représenté par Me Frölich, demande au tribunal :
1°) d'annuler la délibération DEL01_2023_0012 du 13 février 2023 du conseil municipal de Chaville ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Chaville une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée méconnaît l'article L. 2241-1 du code général des collectivités territoriales et le principe selon lequel une collectivité publique ne peut pas céder un élément de son patrimoine à un prix inférieur à sa valeur à une personne poursuivant des fins d'intérêt privé ;
- elle méconnaît les principes généraux du code de la commande publique, notamment le respect des obligations minimales de publicité et de transparence propres à assurer l'égalité d'accès des candidats ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 août 2023, la commune de Chaville, représentée par Me Bodin, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 4 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code général de la propriété des personnes publiques ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bourragué,
- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,
- et les observations de Me Yove, représentant la commune de Chaville.
Considérant ce qui suit :
1. Par la délibération n° DEL01_2022_0068 du 21 juin 2022, le conseil municipal de Chaville a pris acte de la désaffectation de la parcelle cadastrée section AM n°747 sise 6 avenue Saint Marie, a procédé à son déclassement et a décidé sa cession à la société Alchimetre-Paris. Par la délibération n° DEL01_2023_0012 du 13 février 2023, le conseil municipal a abrogé la délibération du 21 juin 2022, pris acte de la désaffectation de la parcelle cadastrée section AM n°747, a procédé à son déclassement et a décidé sa cession à la société 2A Sainte Marie au prix de 375 300 euros. Le requérant, conseiller municipal d'opposition, demande l'annulation de ces deux délibérations.
2. Les requêtes n° 2211637 et n° 2305131 sont introduites par M. B dans le cadre d'un même litige l'opposant à la commune de Chaville. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Le juge de l'excès de pouvoir ne peut, en principe, déduire d'une décision juridictionnelle rendue par lui-même ou par une autre juridiction qu'il n'y a plus lieu de statuer sur des conclusions à fin d'annulation dont il est saisi, tant que cette décision n'est pas devenue irrévocable. Il en va toutefois différemment lorsque, faisant usage de la faculté dont il dispose dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, il joint les requêtes pour statuer par une même décision, en tirant les conséquences nécessaires de ses propres énonciations. Dans cette hypothèse, toutes les parties concernées seront, en cas d'exercice d'une voie de recours, mises en cause et celle à laquelle un non-lieu a été opposé, mise à même de former, si elle le souhaite, un recours incident contre cette partie du dispositif du jugement.
4. A ce titre, lorsque le juge est parallèlement saisi de conclusions tendant, d'une part, à l'annulation d'une décision et, d'autre part, à celle de son retrait et qu'il statue par une même décision, il lui appartient de se prononcer sur les conclusions dirigées contre le retrait puis, sauf si, par l'effet de l'annulation qu'il prononce, la décision retirée est rétablie dans l'ordonnancement juridique, de constater qu'il n'y a plus lieu pour lui de statuer sur les conclusions dirigées contre cette dernière.
5. En l'espèce, M. B demande, dans l'instance n° 2211637, l'annulation de la délibération DEL01_2022_0068 du 21 juin 2022 par laquelle le conseil municipal de Chaville a pris acte de la désaffectation de la parcelle cadastrée section AM n°747 sise 6 avenue Saint Marie, a procédé à son déclassement et a décidé sa cession à la société Alchimetre Paris. Dans la requête, enregistrée sous le n°2305131, il demande l'annulation de la délibération n° DEL01_2023_0012 du 13 février 2023 par laquelle le conseil municipal a abrogé la délibération du 21 juin 2022, pris acte de la désaffectation de la parcelle cadastrée section AM n°747, a procédé à son déclassement et a décidé sa cession à la société 2A Sainte Marie.
6. Il y a dès lors lieu de se prononcer, en premier lieu, sur les conclusions formées par M. B dans l'instance n°2305131 avant d'en tirer, le cas échéant, les conséquences sur les conclusions présentées dans l'instance n°2211637.
En ce qui concerne la délibération DEL01_2023_0012 du 13 février 2023 :
7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2241-1 du code général des collectivités territoriales : " Le conseil municipal délibère sur la gestion des biens et les opérations immobilières effectuées par la commune, sous réserve, s'il s'agit de biens appartenant à une section de commune, des dispositions des articles L. 2411-1 à L. 2411-19. / Le bilan des acquisitions et cessions opérées sur le territoire d'une commune de plus de 2 000 habitants par celle-ci, ou par une personne publique ou privée agissant dans le cadre d'une convention avec cette commune, donne lieu chaque année à une délibération du conseil municipal. Ce bilan est annexé au compte administratif de la commune. / Toute cession d'immeubles ou de droits réels immobiliers par une commune de plus de 2 000 habitants donne lieu à délibération motivée du conseil municipal portant sur les conditions de la vente et ses caractéristiques essentielles. Le conseil municipal délibère au vu de l'avis de l'autorité compétente de l'Etat. Cet avis est réputé donné à l'issue d'un délai d'un mois à compter de la saisine de cette autorité. ".
8. Il ressort des pièces du dossier que la délibération du 13 février 2023, qui fournit les explications nécessaires à la compréhension du projet, ses caractéristiques essentielles, notamment l'identité de l'acquéreur, l'identification de la parcelle par sa numérotation cadastrale et sa situation, le prix de l'offre financière d'achat et le projet de l'acquéreur, et permet d'en mesurer les implications, est suffisamment motivée. Par suite, le moyen doit être écarté.
9. En deuxième lieu, la cession d'un bien immobilier appartenant au domaine privé d'une personne publique ne peut, en principe, être consentie qu'à un prix correspondant à la valeur réelle de ce bien et, dans l'hypothèse où le prix fixé serait significativement inférieur à cette valeur, elle doit être justifiée par des motifs d'intérêt général et assortie de contreparties suffisantes. Pour déterminer si la décision par laquelle une collectivité publique cède à une personne privée un élément de son patrimoine à un prix inférieur à sa valeur est, pour ce motif, entachée d'illégalité, il incombe au juge de vérifier si elle est justifiée par des motifs d'intérêt général. Si tel est le cas, il lui appartient ensuite d'identifier, au vu des éléments qui lui sont fournis, les contreparties que comporte la cession, c'est-à-dire les avantages que, eu égard à l'ensemble des intérêts publics dont la collectivité cédante a la charge, elle est susceptible de lui procurer, et de s'assurer, en tenant compte de la nature des contreparties et, le cas échéant, des obligations mises à la charge des cessionnaires, de leur effectivité. Il doit, enfin, par une appréciation souveraine, estimer si ces contreparties sont suffisantes pour justifier la différence entre le prix de vente et la valeur du bien cédé.
10. Le requérant soutient que la décision en litige est illégale dès lors que le prix fixé à 375 300 euros pour la vente de la parcelle cadastrée section AM n°747, d'une superficie de 321 mètres carrés, est inférieur à l'estimation du bien fixée par l'avis du 6 mai 2022 du pôle de l'évaluation domaniale de la direction départementale des finances publiques (DDFIP) des Hauts-de-Seine à hauteur de 417 000 euros et dès lors qu'aucun motif d'intérêt général ni aucune contrepartie ne justifiait cet écart de prix. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'estimation du bien par la DDFIP comprenait une " marge de négociation " à hauteur de dix pour cent de la somme, et que la superficie réelle obtenue par l'acquéreur doit être corrigée en raison d'une portion de 100 mètres carrés du terrain restant en usage partagé avec le collège Jean Moulin, qui avait auparavant la jouissance de la parcelle complète. Ainsi, le prix fixé par la délibération du 13 février 2023 ne peut être regardé comme inférieur à l'estimation domaniale, et en tout état de cause ne peut être regardé comme inférieur au prix du marché. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 2241-1 du code général des collectivités territoriales et de la méconnaissance du principe selon lequel une collectivité publique ne peut pas céder un élément de son patrimoine à un prix inférieur à sa valeur à une personne poursuivant des fins d'intérêt privé doit être écarté comme manquant en fait.
11. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 1111-1 du code de la commande publique : " Un marché est un contrat conclu par un ou plusieurs acheteurs soumis au présent code avec un ou plusieurs opérateurs économiques, pour répondre à leurs besoins en matière de travaux, de fournitures ou de services, en contrepartie d'un prix ou de tout équivalent. " Aux termes de l'article L. 1111-2 du même code : " Un marché de travaux a pour objet :/1° Soit l'exécution, soit la conception et l'exécution de travaux dont la liste figure dans un avis annexé au présent code ;/2° Soit la réalisation, soit la conception et la réalisation, par quelque moyen que ce soit, d'un ouvrage répondant aux exigences fixées par l'acheteur qui exerce une influence déterminante sur sa nature ou sa conception./Un ouvrage est le résultat d'un ensemble de travaux de bâtiment ou de génie civil destiné à remplir par lui-même une fonction économique ou technique. " L'annexe au code de la commande publique énonce : " I.-La liste des travaux mentionnés au 1° de l'article L. 1111-2 et au 1° de l'article L. 1121-2 du code de la commande publique est fixée comme suit : / 45,11/Démolition et terrassements/ Cette classe comprend : -la démolition d'immeubles et d'autres constructions ; () ". Enfin, l'article R. 2122-9-1 du même code dispose : " L'acheteur peut passer un marché public sans publicité ni mise en concurrence préalables portant sur des travaux, () et répondant à un besoin dont la valeur estimée est inférieure à 100 000 euros hors taxes. "
12. D'une part, il ressort des pièces du dossier que la commune de Chaville n'a pas été à l'initiative du projet de construction sur la parcelle en litige, qu'elle est intervenue en aval d'un projet immobilier porté par des acteurs privés, et sans avoir aucune influence déterminante sur l'économie ou les modalités de mise en œuvre dudit projet. D'autre part, les critères de choix d'acquéreur pour la parcelle relevaient d'orientations générales dépourvues de tout caractère détaillé, et étaient de ce fait insuffisants pour requalifier cette opération en marché public de travaux destinés à mettre en œuvre une politique publique locale. Dans ces conditions, nonobstant l'intérêt général qui s'attache à ce qu'une résidence pour personnes âgées non dépendantes soit présente sur le territoire de la commune, la cession autorisée par la délibération en litige n'avait pas le caractère d'un marché public de travaux ni d'une opération relevant de la commande publique au sens des dispositions précitées au point 11. Par suite, aucune disposition législative ou réglementaire n'imposait à la commune de faire précéder la cession de la parcelle en litige de mesures de publicité et d'organiser une mise en concurrence des acquéreurs éventuels. Le moyen tiré de la méconnaissance des principes généraux du code de la commande publique doit être écarté.
13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la délibération n° DEL01_2023_0012 du 13 février 2023.
En ce qui concerne la délibération n° DEL01_2022_0068 du 21 juin 2022 :
14. Il résulte des principes énoncés aux points 3 à 6 qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation à l'encontre de la délibération n° DEL01_2022_0068 du 21 juin 2022.
Sur les frais liés au litige :
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Chaville, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le requérant demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
16. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. B la somme demandée par la commune de Chaville au titre des mêmes frais.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions présentées par M. B dans la requête n° 2211637.
Article 2 : La requête n° 2305131 présentée par M. B est rejetée.
Article 3 : Les conclusions de la commune de Chaville présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la commune de Chaville.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bories, présidente,
M. Bourragué, premier conseiller,
Mme Goudenèche, conseillère,
Assistés de Mme Nimax, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.
Le rapporteur,
signé
S. Bourragué
La présidente,
signé
C. Bories
La greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2211637 et 2305131
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