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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2211681

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2211681

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2211681
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET MONCONDUIT ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 août 2022 et le 6 octobre 2023, la société La ferme de l'Orient, représentée par Me Monconduit, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 juin 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 37 300 euros et la contribution forfaitaire de réacheminement prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 4 248 euros ;

2°) à titre principal, de la décharger des sommes mises à sa charge ou à titre subsidiaire de ramener ce montant à la somme de 14 920 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il n'existe aucune norme obligeant l'employeur à contrôler les titres d'identité des ressortissants européens ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de sa bonne foi dès lors que ses salariés lui ont présenté des cartes d'identité française et espagnole ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 8253-2 du code du travail.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 novembre 2022, le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure ;

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public ;

- et les observations de Me Veillat, substituant Me Monconduit, représentant la société La ferme de l'Orient.

Une note en délibéré a été présentée le 30 mai 2024 pour la société requérante.

Considérant ce qui suit :

1. A l'issue d'un contrôle réalisé par la brigade mobile de recherche territoriale du Val-d'Oise le 17 janvier 2022 au sein de la boucherie " La ferme de l'Orient " à Argenteuil, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a, au vu du procès-verbal établi lors de cette opération de contrôle établissant l'emploi de deux ressortissants étrangers dépourvus de titre de séjour les autorisant à travailler en France, avisé la société La ferme de l'Orient, par lettre du 29 mars 2022, qu'indépendamment des poursuites pénales susceptibles d'être engagées, il envisageait de la rendre redevable de la contribution spéciale, sur le fondement des dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire de réacheminement prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 10 juin 2022, l'OFII a mis à la charge de cette société la somme totale de 41 548 euros au titre de ces deux contributions. Par la présente requête, la société requérante demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux () ". Aux termes de l'article R. 8253-1 du même code : " () Cette contribution est à la charge de l'employeur qui a embauché ou employé un travailleur étranger non muni d'une autorisation de travail ". Aux termes de l'article L. 822-2 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".

3. Aux termes de l'article L. 5221-8 du code du travail : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1. ".

4. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions citées au point 2 ou en décharger l'employeur.

5. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail que la contribution spéciale qu'il prévoit a pour objet de sanctionner le fait d'emploi d'un travailleur étranger démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, qui assurent la transposition des articles 3, 4 et 5 de la directive du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009, lorsque, tout à la fois, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. En outre, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

6. Il est constant que lors du contrôle opéré le 17 janvier 2022 les forces de police ont procédé au contrôle d'un salarié algérien et d'un salarié marocain, employés par la société requérante, en action de travail. La société requérante soutient que ces derniers lui ayant présenté des documents d'identité français et espagnol, elle ignorait qu'ils n'étaient pas autorisés à travailler et à séjourner en France et qu'elle n'était ainsi pas tenue de procéder à des vérifications. Il résulte des procès-verbaux dressés le jour du contrôle qu'un des salariés, de nationalité algérienne, indique ne pas avoir présenté de documents d'identité lors de son embauche. Par ailleurs, la seule production d'une copie de carte nationale d'identité française presque illisible par la société requérante ne permet pas d'établir qu'elle se serait fait présenter un document original d'identité et s'être ainsi assurée que ce salarié disposait d'un document d'identité d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation commise par l'OFII concernant le salarié algérien doivent être écartés.

7. En revanche, il résulte de l'instruction et notamment du procès-verbal d'audition du gérant de la société que le second salarié, de nationalité marocaine, avait présenté l'original d'une carte nationale d'identité espagnole sans que le caractère manifestement frauduleux de ce document ne soit établi ni même allégué en défense. Ainsi, la société requérante doit être regardée comme ayant été dispensée de vérifier auprès des administrations territorialement compétentes si le salarié en question était en possession d'un titre autorisant l'exercice d'une activité salariée. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être accueilli en ce qui concerne le salarié marocain.

8. En second lieu, aux termes de l'article L. 8252-2 du code du travail : " Le salarié étranger a droit au titre de la période d'emploi illicite : () / 2° En cas de rupture de la relation de travail, à une indemnité forfaitaire égale à trois mois de salaire, à moins que l'application des règles figurant aux articles L. 1234-5, L. 1234-9, L. 1243-4 et L. 1243-8 ou des stipulations contractuelles correspondantes ne conduise à une solution plus favorable ". Selon l'article R. 8252-6 du même code : " L'employeur d'un étranger non autorisé à travailler s'acquitte par tout moyen, dans le délai mentionné à l'article L. 8252-4, des salaires et indemnités déterminés à l'article L. 8252- 2 ". Aux termes de l'article R. 8253-2 même code : " I- Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II.- Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7. / III.- Dans l'hypothèse mentionnée au 2° du II, le montant de la contribution spéciale est réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". Le juge administratif peut décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant jusqu'au minimum prévu par l'article L. 8253-1 du code du travail, soit d'en décharger l'employeur, mais ne peut moduler l'application du barème fixé par les dispositions précitées.

9. La société La ferme de l'Orient fait valoir qu'en raison du comportement des salariés à son égard elle les a licenciés pour faute grave de sorte que l'indemnité de licenciement n'avait pas à leur être versée. Toutefois, la circonstance qu'elle ait licencié ces derniers n'est pas de nature, contrairement à ce qu'elle soutient, à l'exonérer du paiement de l'indemnité précitée, laquelle doit être versée en cas de rupture de la relation de travail, quel qu'en soit le motif. Dès lors qu'il est constant que cette indemnité n'a pas été versée aux salariés, la société ne peut être regardée comme s'étant acquittée, dans le délai de trente jours, prévu par l'article L. 8252-4 du code du travail, de l'intégralité des salaires et indemnités prévus par l'article L. 8252-2 du même code. Par suite, le moyen doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la société La ferme de l'Orient est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 10 juin 2022 du directeur général de l'OFII en tant que ce dernier lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue par l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au titre de l'emploi d'un salarié marocain en situation irrégulière. Il y a donc, lieu par voie de conséquence, de décharger la société requérante du montant correspondant et de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide:

Article 1er : La décision du 10 juin 2022 du directeur général de l'OFII est annulée en tant qu'elle applique la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue par l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au titre de l'emploi d'un salarié marocain en situation irrégulière.

Article 2 : La société La ferme de l'Orient est déchargée de l'obligation de payer les sommes correspondantes.

Article 3 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à la société la ferme de l'Orient la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société la ferme de l'Orient et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

signé

C. GoudenècheLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2211681

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