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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2212170

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2212170

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2212170
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation4ème Chambre
Avocat requérantTOURIRINE-BENATMANE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 31 août 2022, la présidente du tribunal administratif de Versailles a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise la requête de la société BATI MPJ 78, enregistrée au greffe de ce tribunal le 11 août 2022.

Par cette requête et des pièces enregistrées le 17 août 2022, la société BATI MPJ 78, représentée par Me Touririne, demande au tribunal d'annuler la décision du 10 juin 2022 par laquelle le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la somme de 7 520 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail ainsi qu'une somme de 2 124 euros au titre la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Elle soutient que :

- la décision litigieuse a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que l'OFII s'est réservé de l'informer de son droit à obtenir communication du procès-verbal constatant l'infraction et n'a pas communiqué le procès-verbal en question ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle du requérant ;

- la matérialité des faits n'est pas établie, l'employeur n'était pas en mesure de savoir que les documents d'identité étaient frauduleux et il a procédé aux vérifications qui lui incombent ;

- le montant des contributions est disproportionné.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 novembre 2022, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la société BATI MPJ 78 ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 14 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 30 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourragué,

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Lors du contrôle d'un chantier de construction effectué le 14 février 2022 sur la commune de Taverny, dans le Val-d'Oise, les services de police ont constaté la présence en situation de travail d'un ressortissant égyptien dépourvu de titre l'autorisant à séjourner et à travailler en France. Par un courrier du 29 mars 2022, dont elle a été avisée et qui a été retourné avec la mention " pli avisé non réclamé ", le directeur général de l'OFII a invité la société BATI MPJ 78 à présenter ses observations. Le 10 juin 2022, le directeur de l'OFII a mis à la charge de la société la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 7 520 euros et la contribution forfaitaire prévue par les articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 2 124 euros. La société demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision du 10 juin 2022 :

2. En premier lieu, il ressort d'une décision du 19 décembre 2019, régulièrement publiée, que Mme A, cheffe du service juridique et contentieux de l'OFII et signataire de la décision du 10 mai 2022, s'est vue déléguer la signature du directeur général de l'OFII aux fins de signer notamment " l'ensemble des décisions relatives aux contributions spéciale et forfaitaire ", de sorte que le moyen tiré de son incompétence doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 2° Infligent une sanction () ". L'article L. 121-1 du même code prévoit que : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Enfin l'article L. 122-2 de ce code prévoit que : " Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant.".

4. En l'espèce, il résulte de l'instruction que le directeur général de l'OFII a adressé le 29 mars 2022 la lettre d'information prévue aux dispositions des articles R. 8253-3 du code du travail et R. 822-4 à R. 822-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, informant la société requérante que les services de police du Val-d'Oise avaient dressé un procès-verbal d'infraction à la suite du contrôle effectué le 14 février 2022, que l'OFII envisageait de lui infliger les sanctions pécuniaires litigieuses et qu'elle disposait d'un délai de quinze jours à compter de la réception de ce courrier pour faire valoir ses observations. Ce courrier, envoyé en lettre recommandée avec accusé de réception, mentionne la possibilité de se faire communiquer le procès-verbal du 14 février. Dans ces conditions, en dépit de la circonstance que le pli a été retourné avec la mention " pli avisé et non réclamé ", la société doit être regardée comme ayant été mise à même de formuler ses observations dans le délai de quinze jours prévu par les dispositions précitées et comme ayant été mise en mesure de demander la communication du procès-verbal d'infraction, demande qu'elle n'a pas effectuée. Par suite, la SASU BATI MPJ 78 n'est pas fondée à soutenir que la décision aurait été prise au terme d'une procédure irrégulière.

5. En troisième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". L'article L. 5221-8 du même code dispose que : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 ". Aux termes de l'article L. 8253-1 de ce code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger sans titre de travail, une contribution spéciale. () L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et de liquider cette contribution. () ". Enfin, l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".

6. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions lorsque tout à la fois, d'une part, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. En outre, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

7. La sanction en litige est fondée sur l'existence d'une situation d'emploi d'un ressortissant égyptien dépourvu de titres l'autorisant à séjourner et à exercer une activité salariée en France. D'une part, la SASU BATI MPJ 78 n'établit pas s'être acquittée des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail. D'autre part, elle soutient que son employé était réglementairement déclaré auprès des organismes sociaux et rémunéré par virement sur son compte bancaire, et qu'elle n'avait pas connaissance du caractère frauduleux de ses documents d'identité. Toutefois, il ressort du procès-verbal de police établi le 14 février 2022, dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire et qui ne sont pas utilement contestées, que le gérant de la société, lui-même de nationalité égyptienne, connaissait la situation administrative de son salarié, ce dernier étant son neveu. Il ne pouvait ainsi ignorer ni la véritable nationalité ni la situation de ce membre de sa famille. Dans ces conditions, la SASU BATI MPJ 78 n'est pas fondée à soutenir que l'OFII aurait méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ou commis une erreur manifeste d'appréciation, ni que la matérialité des faits ne serait pas établie. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

En ce qui concerne le montant de la contribution spéciale :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 8253-1 du code du travail : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionnés à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux (). ". L'article R. 8253-2 du même code prévoit que : " I. Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II. Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ; / 2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7 (). ".

9. Pour prononcer une sanction sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, l'administration doit apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé. De la même façon, le juge peut, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par l'article R. 8253-2 du code du travail, ou en décharger l'employeur.

10. La société requérante conteste la fixation du montant de la contribution spéciale à 2 000 fois le taux horaire minimum garanti au motif que sa situation relèverait des dispositions du II de l'article R. 8253-2 du code du travail. Toutefois, la société n'établit pas qu'elle se serait effectivement acquittée du versement des sommes, ni des autres indemnités déterminées par le 2° de l'article L. 8252-2 du code du travail, notamment l'indemnité de rupture de la relation de travail, ni qu'elle aurait établi un certificat de travail et un solde de tout compte, comme le prévoit l'article R. 8252-6 du code du travail. Il s'ensuit que la SASU BATI MPJ 78 ne remplit pas les conditions fixées à l'article R. 8253-2 du code, lui permettant de bénéficier d'une minoration du montant de la contribution spéciale en litige. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

11. En second lieu, si la société requérante soutient que la sanction qui lui a été appliquée est disproportionnée dès lors qu'elle risquerait de mettre en péril sa situation financière, elle ne l'établit pas. Par ailleurs, la société requérante ne fait état d'aucune circonstance particulière pour justifier qu'elle soit, au regard de la nature et de la gravité des agissements sanctionnés, à titre exceptionnel, déchargée des sommes mises à sa charge. Dès lors, la SASU BATI MPJ 78 n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

12. Pour les mêmes raisons que celles évoquées au point 11, le moyen tiré de la disproportion de la sanction doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête présentée par la SASU BATI MPJ 78 doit être rejetée.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de la société BATI MPJ 78 est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société BATI MPJ 78 et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BourraguéLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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