Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2212387

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2212387
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 septembre 2022, Mme B A, représentée par Me Labrunie, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 juillet 2022 par laquelle le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande d'indemnisation présentée sur le fondement des dispositions de la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français le 30 décembre 2021 ;

2°) de condamner le CIVEN à lui verser au titre de l'action successorale la somme de 397 468 euros en réparation des préjudices qu'elle estime que son père a subis, assortie des intérêts au taux légal à compter du 30 décembre 2021 et de la capitalisation des intérêts ;

3°) à titre subsidiaire, dans l'hypothèse où une expertise médicale serait ordonnée, de mettre les dépens à la charge du CIVEN et de le condamner à lui verser la somme de 40 000 euros à titre provisionnel ;

4°) de mettre à la charge du CIVEN le versement de la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le CIVEN n'établit pas que son père a été exposé à une dose efficace inférieure à 1 millisievert (mSv) par an, alors qu'il a séjourné en Polynésie française, à Papeete de juin à octobre 1973, et qu'il était atteint d'un cancer de l'estomac ;

- les dispositions en vigueur depuis la loi du 28 décembre 2018 fixant un seuil d'exposition sont contraires à l'intention du législateur dans la loi du 5 janvier 2010 ;

- la directive 96/29/EURATOM du Conseil du 13 Mai 1996 prévoit un seuil cent fois inférieur à 1 mSv par an ;

- les données sur lesquels se fonde le CIVEN ne permettent pas d'établir l'absence de contamination ;

- une surveillance médico radiobiologique était nécessaire dès lors que six tirs à Moruroa ayant entrainé des retombées radioactives ont été réalisés alors que son père était à Papeete ;

- le montant total de son préjudice s'élève à 397 468 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2022, le président du CIVEN conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 96/29/EURATOM du Conseil du 13 mai 1996 ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;

- la loi n° 2020-734 du 17 juin 2020 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure,

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, gendarme détaché pour le maintien de l'ordre, a été affecté à Papeete de juin 1973 à octobre 1973. Ayant été atteint d'un cancer de l'estomac en 1980 il est décédé le 19 février 1982. Mme B A, sa fille, a présenté le 30 décembre 2021 une demande d'indemnisation au titre d'une exposition à des rayonnements ionisants lors de son affectation à Papeete, sur le fondement des dispositions de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français. Par une décision du 12 juillet 2022 cette demande a été rejetée. Mme A demande au tribunal de condamner le CIVEN à lui payer la somme totale de 397 468 euros au titre des préjudices subis.

Sur le cadre du litige et l'office du juge :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français : " I. Toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par la présente loi. () ". Aux termes de l'article 2 de cette même loi : " La personne souffrant d'une pathologie radio-induite doit avoir résidé ou séjourné : () 2° Soit entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 en Polynésie française. () ". Aux termes du I de l'article 4 de la même loi : " Les demandes individuelles d'indemnisation sont soumises au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires () ". Aux termes du premier alinéa du V du même article, dans sa rédaction issue du 2° du I de l'article 232 de la loi du 28 décembre 2018 de finances pour 2019 : " Ce comité examine si les conditions sont réunies. Lorsqu'elles le sont, l'intéressé bénéficie d'une présomption de causalité, à moins qu'il ne soit établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants fixée dans les conditions prévues au 3° de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique ". Aux termes de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique : " Les activités nucléaires satisfont aux principes suivants : / () / 3° Le principe de limitation, selon lequel l'exposition d'une personne aux rayonnements ionisants résultant d'une de ces activités ne peut porter la somme des doses reçues au-delà des limites fixées par voie réglementaire, sauf lorsque cette personne est l'objet d'une exposition à des fins médicales ou dans le cadre d'une recherche mentionnée au 1° de l'article L. 1121-1 ". Aux termes du I de l'article R. 1333 11 de ce code : " Pour l'application du principe de limitation défini au 3° de l'article L. 1333-2, la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants résultant de l'ensemble des activités nucléaires est fixée à 1 mSv par an, à l'exception des cas particuliers mentionnés à l'article R. 1333-12 ".

3. Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu qu'à la date du présent jugement qui statue au fond, dès lors qu'un demandeur satisfait aux conditions de temps, de lieu et de pathologie prévues par l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010 modifiée, il bénéficie de la présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenance de sa maladie. Cette présomption ne peut être renversée que si l'administration établit que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 millisievert (mSv). Si, pour le calcul de cette dose, l'administration peut utiliser les résultats des mesures de surveillance de la contamination tant interne qu'externe des personnes exposées, qu'il s'agisse de mesures individuelles ou collectives en ce qui concerne la contamination externe, il lui appartient de vérifier, avant d'utiliser ces résultats, que les mesures de surveillance de la contamination interne et externe ont, chacune, été suffisantes au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé. En l'absence de mesures de surveillance de la contamination interne ou externe et en l'absence de données relatives au cas des personnes se trouvant dans une situation comparable à celle du demandeur du point de vue du lieu et de la date de séjour, il appartient à l'administration de vérifier si, au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé précisées ci-dessus, de telles mesures auraient été nécessaires. Si tel est le cas, l'administration ne peut être regardée comme rapportant la preuve de ce que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv.

4. En premier lieu, si Mme A soutient que les nouvelles dispositions du V de l'article 4 de la loi du 5 janvier 2010, relatif au régime de présomption de causalité pour l'indemnisation des victimes des essais nucléaires, dans leur rédaction issue de la loi du 28 décembre 2018, sont contraires à l'intention du législateur dans la loi du 5 janvier 2010 et celle du législateur dans la loi du 28 février 2017, un tel moyen est inopérant dès lors que les dispositions contestées sont elles-mêmes de nature législative.

5. En second lieu, si la requérante soutient que la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants résultant des activités nucléaires fixée par l'article R. 1333-11 du code de la santé publique, fixée à 1mSv par an, est supérieure à celle fixée par la directive du Conseil du 13 mai 1996 fixant les normes de base relatives à la protection sanitaire de la population et des travailleurs contre les dangers résultant des rayonnements ionisants, le 2. de l'article 13 de cette directive prévoit que la " limite de dose efficace est de 1 mSv par an ". Par suite, le moyen tiré de l'inconventionnalité de ces dispositions doit être écarté.

Sur le droit à indemnisation :

En ce qui concerne la méthodologie retenue par le CIVEN :

6. Le CIVEN produit, d'une part, le rapport de la mission organisée par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de septembre 2009 à juillet 2010 pour l'examen, par des experts internationaux, de l'étude intitulée " La dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie " par laquelle le commissariat à l'énergie atomique (CEA) a procédé en 2006 à la reconstitution des doses reçues par la population lors des essais nucléaires atmosphériques effectués de 1966 à 1974. Le " rapport de l'AIEA " analyse avec une grande précision, pour les différents sites, la méthodologie utilisée par le CEA pour calculer des doses d'exposition reconstituées à partir des données issues de la surveillance radiologique systématique de l'environnement réalisée depuis 1962, et de la surveillance particulière réalisée après chacun des essais " Aldébaran ", " Rigel ", " Arcturus ", " Encelade ", " Phoebe " et " Centaure ", dont les conséquences radiologiques potentielles ont été les plus élevées. Les doses ainsi reconstituées tiennent compte de la contamination externe (à court terme lors du passage du panache radioactif, à long terme par les dépôts des retombées atmosphériques) et de la contamination interne (par ingestion de radionucléides présents dans les eaux de boisson, le lait, les produits agricoles et les produits de la pêche, compte tenu des conditions de vie locales et des habitudes alimentaires de la population). Les experts internationaux qualifient d'adapté le programme de prélèvements suivi au cours des essais, dont sont issues les données utilisées pour le calcul des doses reconstituées. Ils valident ces dernières en relevant qu'elles reposent sur des valeurs ou des hypothèses pénalisantes, c'est-à-dire qui tendent à surévaluer les effets de l'exposition réelle. Le CIVEN produit d'autre part, le bilan de la surveillance de la radioactivité en Polynésie française établi en 2014 par l'institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), qui assure depuis 1962 une surveillance radiologique consistant à prélever et analyser des échantillons dans l'air, l'eau, le sol et les denrées alimentaires. Le CIVEN produit enfin la méthodologie suivie, dans une délibération n° 2020-1 du 22 juin 2020 et son document annexe, relatifs notamment à la constitution de la présomption légale de causalité et au renversement de cette présomption au regard des nouvelles normes légales et réglementaires applicables.

En ce qui concerne l'application à l'espèce :

7. Il est constant que M. A, qui est décédé le 19 février 1982 d'un cancer de l'estomac diagnostiqué en 1980, pathologie figurant sur la liste des maladies radio-induites mentionnées à l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010, annexée au décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014, a séjourné en Polynésie française, et plus particulièrement à Papeete, du 11 juin 1973 au 11 octobre 1973. Il bénéficie ainsi d'une présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenue de sa maladie.

8. Pour établir que l'exposition de M. A a été inférieure à la dose d'1 mSv, l'administration produit un tableau de calcul de la dose efficace engagée, issu du rapport mentionné au point 8 de la mission organisée par l'AIEA de septembre 2009 à juillet 2010 pour l'examen, par des experts internationaux, de l'étude intitulée " la dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie " par laquelle le CEA a procédé en 2006 à la reconstitution des doses reçues par la population lors des essais nucléaires atmosphériques effectués de 1966 à 1974. Ce tableau évalue l'exposition externe et la contamination interne, en ce qui concerne le séjour de M. A à Papeete, dont il résulte qu'il n'a pas été exposé à une dose supérieure à 1 mSv, puisqu'il fait état d'une dose efficace engagée dans les Îles de la Société de 0,25 mSv en 1973. Elle indique également que l'intéressé ne s'est jamais rendu à Mururoa où ont eu lieu les tirs contemporains à son séjour. Si la requérante soutient de manière générale que les mesures de la dosimétrie individuelle externe ou les recherches de la contamination interne par les anthroporadiométries ou les analyses radiotoxicologiques des excrétas ne peuvent suffire à établir l'absence de contamination, elle ne fait état d'aucune circonstance particulière qui aurait exposé son père à des rayonnements ionisants, ni d'éléments de nature à remettre en cause les éléments avancés par l'administration, lesquels permettent d'établir l'absence de circonstances particulières susceptibles de justifier la réalisation de mesures de surveillance individuelles plus avancées. Par suite, dès lors que la requérante ne conteste pas utilement les études et rapports sur lesquels le CIVEN s'est fondé, l'administration rapporte la preuve que M. A a été exposé à une dose annuelle imputable aux essais nucléaires constamment inférieure à 1 mSv, et renverse ainsi la présomption de causalité instituée par les dispositions de l'article 1er de la loi précitée du 5 janvier 2010.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise, que les conclusions de la requête de Mme A aux fins d'annulation et d'indemnisation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

signé

C. GoudenècheLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne à la ministre des armées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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