Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2212529

jeudi 29 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2212529
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCLL AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 septembre et le 27 novembre 2022, la SAS Marineau, représentée par Me Normand, demande au tribunal :

1°) d'annuler les titres exécutoires émis par l'établissement public Voies navigables de France (VNF) pour le paiement d'indemnités dues pour occupation sans droit ni titre du domaine public fluvial par le bateau " Ravage " entre le 6 octobre 2020 et le 22 février 2022, pour un montant total de 35 844,05 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle n'est pas redevable des sommes mises à sa charge, dès lors que :

- les titres exécutoires litigieux n'ont pas été précédés d'un jugement de contravention de grande voirie ;

- elle a acquis le bateau " Ravage " le 5 octobre 2020, mais la vente n'est opposable aux tiers qu'à compter de sa transcription sur le registre fluvial le 4 février 2021 ;

- le bateau était en cale sèche à compter du 28 juin 2021, et n'occupait ainsi pas le domaine public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2023, l'établissement VNF, représenté par Me Caron, conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer partiel et à l'irrecevabilité du surplus des conclusions de la requête, à titre subsidiaire, au rejet des conclusions à fin d'annulation, et à la condamnation de la société requérante à lui verser une somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'il a annulé une partie des titres exécutoires litigieux, que la requête est tardive, et que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code des transports ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bories,

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS Marineau est propriétaire du bateau " Ravage " depuis le 5 octobre 2020. Ce bateau stationne sans autorisation d'occupation en rive gauche de la Seine, sur la commune de Villeneuve-la-Garenne. Faisant suite à un constat d'occupation sans titre établi le 16 février 2022, l'établissement public Voies navigables de France (VNF) a émis à l'encontre de la SAS Marineau dix-sept titres exécutoires correspondant à l'indemnité due pour occupation sans titre du domaine public fluvial pour la période du 6 octobre 2020 au 22 février 2022, pour un montant total de 35 844,05 euros. La société requérante a présenté un recours gracieux contre ces titres exécutoires le 29 juin 2022. Le silence gardé sur ce recours par VNF a fait naître une décision implicite de rejet. Par sa requête, la société Marineau demande l'annulation des dix-sept titres exécutoires émis le 5 avril 2022.

Sur l'étendue du litige :

2. Il résulte de l'instruction que VNF, prenant acte de ce que le bateau " Ravage " était placé en cale sèche à compter du 28 juin 2021, a annulé, le 10 octobre 2023, les titres exécutoires émis pour le recouvrement de l'indemnité d'occupation sans titre du domaine public entre le 28 juin 2021 et le 22 février 2022, pour un montant de 17 092,24 euros. Le montant total des sommes réclamées à la société Marineau s'élève ainsi désormais à 18 751,81 euros. Par suite, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre les titres exécutoires litigieux en tant qu'ils portent sur le recouvrement des sommes excédant ce montant.

Sur le surplus des conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2125-8 du code général de la propriété des personnes publiques : " Sans préjudice de la répression au titre des contraventions de grande voirie, le stationnement sans autorisation d'un bateau, navire, engin flottant ou établissement flottant sur le domaine public fluvial donne lieu au paiement d'une indemnité d'occupation égale à la redevance, majorée de 100 %, qui aurait été due pour un stationnement régulier à l'emplacement considéré ou à un emplacement similaire, sans application d'éventuels abattements ".

4. Il résulte de ces dispositions que l'indemnité d'occupation majorée émise par le gestionnaire du domaine public qui constate une occupation sans titre du domaine public fluvial n'est pas subordonnée à l'édiction préalable d'une décision du juge de la contravention de grande voirie. Par suite, le moyen, soulevé par la société requérante, tiré de ce que les titres exécutoires seraient irréguliers faute d'avoir été précédés d'un jugement relatif à une contravention de grande voirie doit être écarté comme inopérant.

5. En second lieu, en vertu de l'article 1583 du code civil, la vente est " parfaite entre les parties, et la propriété est acquise de droit à l'acheteur à l'égard du vendeur, dès qu'on est convenu de la chose et du prix, quoique la chose n'ait pas encore été livrée ni le prix payé. ". Aux termes de l'article L. 4111-1 du code des transports : " Tout bateau de marchandises dont le port en lourd est égal ou supérieur à vingt tonnes ou tout autre bateau dont le déplacement est égal ou supérieur à dix mètres cubes, circulant en France, doit être immatriculé par son propriétaire. ( ) ". Aux termes de l'article L. 4121-2 du même code : " Tout acte ou jugement translatif, constitutif ou déclaratif de propriété ou de droits réels sur un bateau mentionné à l'article L. 4111-1 est rendu public par une inscription faite à la requête de l'acquéreur ou du créancier, sur un registre tenu au greffe du tribunal de commerce du lieu de l'immatriculation. Il n'a d'effet à l'égard des tiers qu'à compter de cette inscription ".

6. Dans l'hypothèse où le gestionnaire d'une dépendance du domaine public fluvial poursuit l'indemnisation du préjudice résultant de l'occupation sans titre de cette dépendance par un navire, il est fondé à mettre les sommes correspondantes à la charge soit de la personne qui est propriétaire de ce navire ou qui en a la garde, soit de la personne qui l'occupe, soit de l'une et de l'autre en fonction des avantages respectifs qu'elles ont retirés de l'occupation. Lorsque, par ailleurs, le navire a fait l'objet d'une cession sans que les formalités prévues par les dispositions précitées de l'article L. 4121-2 du code des transports aient été accomplies, de sorte que cette cession n'est pas opposable aux tiers, l'autorité gestionnaire du domaine est fondée à poursuivre l'indemnisation du préjudice résultant de l'occupation irrégulière de ce domaine auprès du cédant ou, si elle a connaissance de la cession, du cessionnaire.

7. Par suite, en mettant à la charge de la SAS Marineau, propriétaire du bateau " Ravage " depuis le 5 octobre 2020, une indemnité majorée pour stationnement irrégulier sur le domaine public fluvial du 6 octobre 2020 au 3 février 2021, alors même qu'en tant qu'acquéreur, elle n'avait pas accompli les formalités d'inscription au registre du greffe du tribunal de commerce territorialement compétent qui lui incombaient, Voies navigables de France n'a, contrairement à ce qui est soutenu, pas entaché ses décisions d'erreur de droit.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de la SAS Marineau dirigées contre les titres exécutoires émis pour la période courant du 6 octobre 2020 au 27 juin 2021 doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur leur recevabilité.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de rejeter l'ensemble des conclusions des parties relatives aux frais non compris dans les dépens.

Par ces motifs, le tribunal décide:

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'annulation des titres exécutoires de recettes, émis par l'établissement public VNF, en tant qu'ils portent recouvrement de sommes excédant le montant indiqué au point 2 du présent jugement.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de la société Marineau est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par VNF sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SAS Marineau et à Voies navigables de France.

Délibéré après l'audience du 8 février 2024.

Mme Bories, présidente,

M. Simon Bourragué, premier conseiller,

Mme Charlotte Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 février 2024.

La présidente,

signé

C. BoriesL'assesseur le plus ancien,

signé

S. Bourragué

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.