Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2213163
jeudi 16 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2213163 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème Chambre (JU) |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête enregistrée le 21 septembre 2022 sous le n°2213163, M. A B, représenté par le cabinet AARPI Themis, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 100 euros en réparation des préjudices consécutifs à une fouille pratiquée le 11 février 2022, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire préalable, ainsi que la capitalisation des intérêts échus ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- il a été soumis à une fouille à nu le 11 février 2022, lors d'un passage en commission de discipline, sans aucun motif, alors qu'il n'est pas contesté que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues ;
- la décision de fouille mentionne uniquement, sans autre forme de précisions, qu'il est soupçonné d'avoir sur lui des stupéfiants ou un téléphone, sans indiquer sur quels éléments de tels soupçons seraient fondés ;
- la décision de fouille n'expose pas davantage les éléments qui justifiaient la pratique d'une telle fouille :
- en pratiquant sur sa personne une fouille à nu, les services pénitentiaires ont méconnu les dispositions L. 225-1 à L. 225-3, R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
- du fait de cette fouille à corps non justifiée, il a subi un préjudice qui peut être évalué à la somme de 100 euros.
La requête a été communiquée au ministre de la justice, garde des sceaux, qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré une mise en demeure adressée le 24 novembre 2023.
II. Par une requête enregistrée le 30 novembre 2022 sous le n°2216237, M. A B, représenté par le cabinet AARPI Themis, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 100 euros en réparation des préjudices consécutifs à une fouille pratiquée le 19 janvier 2022, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire préalable, ainsi que la capitalisation des intérêts échus ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- il a été soumis à une fouille à nu le 19 janvier 2022, à l'issue d'une fouille de cellule, sans aucun motif, alors qu'il n'est pas contesté que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues ;
- la décision de fouille n'expose pas davantage les éléments qui justifiaient la pratique d'une telle fouille :
- en pratiquant sur sa personne une fouille à nu, les services pénitentiaires ont méconnu les dispositions L. 225-1 à L. 225-3, R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
- du fait de cette fouille à corps non justifiée, il a subi un préjudice qui peut être évalué à la somme de 100 euros.
La requête a été communiquée au garde des sceaux, ministre de la justice, qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré une mise en demeure adressée le 24 novembre 2023.
M. B a été admis, dans les instances n° 2213163 et 2216237, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par des décisions du 19 août 2022 et du 19 octobre 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Rouen.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Bories, vice-présidente, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 avril 2024 :
- le rapport de Mme Bories ;
- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, né le 10 juin 1982, alors incarcéré à la maison d'arrêt d'Osny, a été soumis à une première fouille à nu le 19 janvier 2022, à l'issue d'une fouille de cellule et à une deuxième fouille à nu le 11 février 2022, lors d'un passage en commission de discipline. Par les deux requêtes susvisées, M. B demande la condamnation à l'Etat à l'indemniser du préjudice résultant de la pratique de ces deux fouilles à nu.
2. Les requêtes susvisées concernent le même requérant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a dès lors lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul et même jugement.
Sur l'acquiescement aux faits :
3. Aux termes des dispositions de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant. ".
4. Malgré les deux mises en demeure qui lui ont été adressées le 24 novembre 2023, le ministre de la justice, garde des sceaux, n'a produit aucun mémoire en défense dans le délai de trente jours qui lui a été imparti. Ainsi, il est réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête. Il appartient toutefois au juge de vérifier que ces faits ne sont pas contredits par les pièces du dossier.
Sur les conclusions indemnitaires :
5. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes des dispositions de l'article L. 225-1 du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 225-2 du même code : " Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. / Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 225-3 : " Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. () ".
6. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
7. Le garde des sceaux, ministre de la justice, qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré une mise en demeure en ce sens, n'apporte pas d'élément de nature à établir que les fouilles intégrales subies par l'intéressé auraient été nécessaires et proportionnées par rapport aux objectifs poursuivis, notamment compte tenu du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers, alors que le requérant soutient que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues, ce qui n'est pas non plus contredit par les pièces versées aux débats. Dans ces conditions, la légalité du recours aux fouilles intégrales réalisées à son encontre le 19 janvier et le 11 février 2022 n'étant pas justifiée, le requérant est fondé à soutenir que l'administration pénitentiaire a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
8. Il résulte de ce qui précède que les fouilles corporelles intégrales subies les 19 janvier et 11 février 2022 par M. B, sans justification suffisante, ont nécessairement causé à ce dernier un préjudice moral dont il sera fait une juste évaluation en le fixant à la somme de 200 euros, tous intérêts compris.
Sur les frais liés au litige :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme supérieure à celle résultant de la rétribution au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Par suite, les conclusions présentées par Me Ciaudo sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 200 euros, tous intérêts compris.
Article 2 : Le surplus des conclusions des deux requêtes est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'AARPI Themis et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.
La présidente-rapporteur,
signé
C. Bories
La greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne au ministre de la justice, garde des sceaux, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2, 2216237
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