Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2215197

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2215197
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 novembre 2022, M. B A, représenté par Me Pacheco, avocate, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision, en date du 9 novembre 2022, par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Montrouge a rejeté sa demande tendant au rétablissement de ses conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de le rétablir dans ses conditions matérielles d'accueil, à titre rétroactif, dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 200 euros à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, qui renoncera à percevoir la part contributive de l'État.

M. A soutient que la décision contestée :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- a revêtu un caractère " automatique " ;

- est entachée d'un défaut d'examen personnalisé, notamment quant à sa situation de vulnérabilité ;

- méconnaît les articles L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 20.1 de la directive " Accueil " 2013/UE/ du 26 juin 2013 s'agissant du non-respect des " exigences des autorités chargées de l'asile " ;

- méconnaît les articles L. 551-6, L. 522-1, L. 522-8 et D. 551618 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation s'agissant de son état de vulnérabilité.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 décembre 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration fait valoir qu'aucun des moyens invoqués par M. A n'est fondé.

Par une décision en date du 9 janvier 2023, le bureau d'aide juridictionnelle établi près le Tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à M. A le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Kelfani, président, a été entendu, au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, qui est de nationalité afghane, conteste la décision en date du 9 novembre 2022, par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Montrouge a rejeté sa demande, présentée par une lettre en date du 29 août 2022, tendant au rétablissement de ses conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes () Lorsque la décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil a été prise en application des 1°, 2° ou 3° du présent article et que les raisons ayant conduit à cette décision ont cessé, le demandeur peut solliciter de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le rétablissement des conditions matérielles d'accueil. L'office statue sur la demande en prenant notamment en compte la vulnérabilité du demandeur ainsi que, le cas échéant, les raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acception initiale des conditions matérielles d'accueil. ".

3. La décision contestée vise notamment l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. A a " accepté les conditions matérielles d'accueil proposées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration () le 13 novembre 2020 ", que l'autorité administrative " a estimé qu'un autre Etat membre était responsable de l'examen de (sa) demande d'asile et (l') a informé (qu'il faisait) l'objet d'une procédure en application du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ", que sa " dernière attestation pour demandeur d'asile a expiré le 27 avril 2021 " et que, alors que la France était " devenue responsable de l'examen de (sa) demande, (il s'est) maintenu en situation irrégulière jusqu'au 19 août 2022, date à laquelle (il s'est) représenté auprès des autorités françaises ". Elle comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

4. Aucune des pièces du dossier ne permet de tenir pour établi que la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Montrouge n'aurait pas procédé à un examen personnalisé et suffisamment approfondi de la situation du requérant avant de prendre la décision contestée, qui n'a pas, contrairement à ce que soutient M. A, revêtu un caractère " automatique ".

5. Aux termes de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " À la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables () ". Aux termes de l'article L. 522-2 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité du demandeur est effectuée par des agents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ayant reçu une formation spécifique à cette fin. ". Enfin, l'article L. 522-3 du code précité dispose : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".

6. L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'est pas tenu de procéder à un entretien personnel d'évaluation de vulnérabilité au sens de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et dans les conditions prévues à l'article L. 522-2 de ce code avant de statuer sur une demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil. Par ailleurs, l'Office français de l'immigration et de l'intégration soutient que, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile au guichet unique des demandeurs d'asile, M. A a pu bénéficier d'un entretien personnel d'évaluation de vulnérabilité par un agent formé spécifiquement et dans une langue qu'il comprend. L'Office ajoute que, lors de cet entretien, le requérant a répondu " non " à toutes les questions relatives à d'éventuels besoins d'adaptation, qu'il n'a pas demandé l'avis du médecin de l'Office et qu'il n'a transmis aucun document de nature à établir une quelconque vulnérabilité. En outre, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a joint à son mémoire en défense une fiche d'évaluation de vulnérabilité concernant M. A, d'où il ressort que l'intéressé a bénéficié, le 7 novembre 2022, soit deux jours avant l'intervention de la décision attaquée, d'un nouvel entretien d'évaluation de vulnérabilité, réalisé par un auditeur de l'Office français de l'immigration avec l'assistance d'un interprète en langue dari, au cours duquel M. A n'a fait état d'aucun handicap, n'a fait spontanément état d'aucun problème de santé et ne s'est pas vu remettre un certificat médical vierge pour avis " medzo ". Le même document indique que le requérant, à l'occasion de l'entretien, a déposé des documents à caractère médical sous pli confidentiel. Enfin, la rubrique " Informations complémentaires éventuelles " relève que M. A " déclare avoir été suivi par un psychologue en avril 2021 et avoir eu un traitement à cette époque ", qu'il " n'est plus suivi depuis 6-7 mois " et qu'une association " fournissait à M. A des tickets repas pour subvenir à ses besoins ".

7. Le requérant n'est, dès lors, pas fondé à soutenir qu'il n'aurait pas bénéficié, avant l'intervention de la décision contestée, de l'entretien prévu à l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. A n'est pas non plus fondé à soutenir que la décision aurait été prise à l'issue d'une procédure irrégulière ou que la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Montrouge n'aurait pas, avant l'édiction de la décision en date du 9 novembre 2022, procédé à l'évaluation de sa vulnérabilité.

8. M. A a joint à sa requête divers documents médicaux, la confirmation d'un rendez-vous le 25 mars 2021 au centre de diagnostic et de thérapeutique de l'Hôtel-Dieu, deux ordonnances en date du 10 mars 2021 établies par l'Hôtel-Dieu pour des médicaments et pour pratiquer une " IDE ", une ordonnance établie par l'Hôtel-Dieu en date du 25 mars 2021 pour des médicaments, une ordonnance en date du 25 mars 2021 établie par le même établissement et invitant un praticien à recevoir M. A " pour une consultation de psychologie ", qui indique que le patient se plaint " d'angoisses nocturnes, soulagées par atarax / avec retentissement à type de céphalées " mais note également " Pas de notion de stress post traumatique ni d'idées suicidaires " et la confirmation d'un rendez-vous le 14 juin 2021 au centre de diagnostic et de thérapeutique de l'Hôtel-Dieu. Toutefois, ces documents sont relativement anciens - la demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil étant datée, ainsi qu'il a été dit au point 1, du 29 août 2022 - et, en tout état de cause, ne révèlent pas que M. A, qui est né le 30 janvier 1992, se trouvait, lorsqu'il a présenté sa demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil, dans une situation de vulnérabilité particulière.

9. Il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre de la procédure Dublin, le préfet de police a, par un arrêté en date du 28 décembre 2020, ordonné le transfert du requérant aux autorités belges, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Il en ressort aussi que M. A devait se présenter à l'Hôtel-Dieu le 10 mai 2021 afin de réaliser un test PCR puis muni impérativement du résultat de son test au 8ème bureau de la direction de la police générale de la préfecture de police les 11 et 12 mai 2021 à 13 heures. Le document relatif au test PCR comporte deux cachets de ce bureau revêtus des mentions : " Pas venu le 11 mai 2022 " et " Pas venu le 12 mai 2022 ". Ces seules absences, qui ne sont pas utilement contestées par le requérant, pouvaient justifier, sur le fondement des dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile rappelées au point 2, lorsque, comme en l'espèce, le demandeur d'asile ne se trouve pas dans une situation de vulnérabilité particulière, une décision de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil.

10. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A, compte tenu notamment de ce qui a été indiqué aux points 6 et 8, se trouvait, lorsqu'il a présenté sa demande tendant au rétablissement de ses conditions matérielles d'accueil, dans une situation d'une particulière vulnérabilité, qui justifierait l'annulation pour erreur d'appréciation de la décision contestée.

11. La circonstance que, postérieurement à l'enregistrement de sa demande d'asile, l'examen de celle-ci devienne de la compétence de la France n'emporte pas l'obligation pour l'Office français de l'immigration et de l'intégration de réexaminer, d'office et de plein droit, les conditions matérielles d'accueil qui avaient été proposées et acceptées initialement par le demandeur. Il suit de là que la délivrance à M. A par le préfet des Hauts-de-Seine d'une attestation de demande d'asile portant la mention " Procédure normale " le 19 août 2022 et valable jusqu'au 18 juin 2023 est sans incidence sur la légalité du refus de rétablissement contesté.

12. Les moyens invoqués par le requérant et tirés de la méconnaissance des articles L. 551-6 et L. 522-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas assortis des précisions qui permettraient d'en apprécier le bien-fondé et ne peuvent, par suite, qu'être écartés.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. A doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

14. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte de la requête de M. A ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 :

15. Les dispositions législatives visées ci-dessus font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024 à laquelle siégeaient :

M. Kelfani, président, M. Viain, premier conseiller, et M. Villette, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

K. KELFANI

Le premier conseiller,

signé

T. VIAINLa greffière,

signé

A. CHANSON

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.