Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2215346

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2215346
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantB&A AVOCATS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 9 novembre 2022, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise la requête de la société Saveurs et traditions, enregistrée au greffe de ce tribunal le 20 octobre 2022.

Par cette requête, la société Saveurs et traditions, représentée par Me Acar, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 mai 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 7 460 euros et la contribution forfaitaire de réacheminement prévue aux articles L. 822-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 2 124 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'employeur n'était pas tenu d'exiger la présentation d'une autorisation de travail valide en France, ni de procéder à une quelconque vérification, s'agissant d'un ressortissant communautaire, et dès lors que l'employeur ne pouvait déceler l'existence d'une fraude affectant la carte d'identité présentée par le salarié.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mai 2023, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 13 juin 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 14 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourragué, rapporteur ;

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un contrôle effectué, le 12 janvier 2022, dans une boulangerie située à Arnouville (95) les services de police ont constaté la présence en situation de travail d'un ressortissant marocain dépourvu de titre l'autorisant à travailler et séjourner en France, dont l'enquête a révélé qu'il était employé illégalement par la société Saveurs et traditions. Par une décision du 18 mai 2022 le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 7 460 euros et la contribution forfaitaire prévue par les articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour un montant de 2 124 euros. La société requérante a formé un recours gracieux le 24 juin 2022, rejeté implicitement par l'OFII. Par la présente requête, la société Saveurs et traditions demande au tribunal d'annuler la décision du 18 mai 2022.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 2° Infligent une sanction ".

3. La décision du 18 mai 2022 en tant qu'elle met en œuvre la contribution spéciale et la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et répond ainsi aux exigences de motivation des dispositions précitées. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou par personne interposée, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". Aux termes de l'article L. 5221-8 du même code : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée enfance, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1. ". Aux termes de l'article L. 8253-1 de ce code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale () ".

5. Il résulte de ces dispositions que les contributions qu'elles prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. De même, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un État pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

6. Si la société requérante soutient que son salarié a présenté lors de son embauche une carte nationale d'identité italienne, il ressort toutefois du procès-verbal d'audition du 12 janvier 2022 que celui-ci a seulement présenté à l'employeur la copie d'une telle carte. En outre, en réponse aux questions relatives à son identité, le salarié a déclaré être de nationalité marocaine et n'a, à aucun moment, indiquer disposer de la nationalité italienne. De même, lors de son audition, le gérant de la société a confirmé avoir échangé en permanence avec son salarié en langue arabe, langue parlée par les deux protagonistes. Dans ces conditions, la seule production à l'instance de la copie d'une carte d'identité mentionnant la nationalité italienne de l'intéressé ne peut suffire à établir que le salarié aurait présenté lors de son embauche l'original d'une carte nationale d'identité italienne de nature à justifier de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée. Par suite, la société Saveurs et traditions n'est pas fondée à soutenir que l'OFII aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, le moyen doit être écarté.

7. Il résulte de tout de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par la société Saveurs et traditions doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de la société Saveurs et traditions est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Saveurs et traditions et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué et Mme A, premiers conseillers,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BourraguéLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.