Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2216432
jeudi 28 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2216432 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | JDS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés le 2 décembre 2022 et le 25 mai 2023, ainsi qu'un mémoire récapitulatif enregistré le 6 juillet 2023, la société Ascensia Diabetes Care France, représentée par Me Sauvage, doit être regardée demandant au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 décembre 2022 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a refusé d'autoriser le licenciement pour motif économique de Mme B A, ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique du 8 juin 2022 ;
2°) d'annuler la décision du 19 mai 2022 par laquelle l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser le licenciement pour motif économique de Mme A ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les décisions ne sont pas suffisamment motivées ;
- les décisions sont entachées d'erreur de droit, dès lors qu'elles font une interprétation erronée de l'article L. 1233-3 du code du travail et dès lors que l'article L. 2312-8 du code du travail ne s'applique pas ;
- les décisions sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 25 mai 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête. Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.
Par des mémoires enregistrés le 17 mai et le 18 août 2023, Mme A, représentée par Me Carlus, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge de la société Ascensia Diabetes Care France sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête de la société Ascensia Diabetes Care France est irrecevable dès lors que la décision implicite du ministre du travail est devenue sans objet et que la décision du 7 décembre 2022 est devenue définitive ;
- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.
Des mémoires ont été enregistrés le 21 septembre et le 18 octobre 2023 pour la société Ascensia Diabetes Care France et n'ont pas été communiqués.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bourragué, rapporteur,
- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,
- les observations de Me Sauvage, représentant la société Ascensia Diabetes Care France,
- et les observations de Me Morin, substituant Me Carlus, pour Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A a été recrutée par la société Bayer HealthCare le 28 mai 2008. Son contrat de travail a été transféré à la société Ascensia Diabetes Care France à compter du 1er juillet 2016 en qualité de responsable réseau pharmacie Europe Marketing. Elle était titulaire des mandats de membre du comité économique et social de l'entreprise (CSE) et de déléguée syndicale. Le 23 mars 2022, la société Ascensia Diabetes Care France a saisi l'inspectrice du travail d'une demande d'autorisation en vue de la licencier pour motif économique. Par une décision du 19 mai 2022, l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser ce licenciement. La société a alors formé, le 8 juin 2022, un recours hiérarchique contre cette décision. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration sur ce recours. Enfin, par une décision du 7 décembre 2022, le ministre du travail a confirmé la décision de l'inspectrice du travail. La société Ascensia Diabetes Care France doit être regardée comme demandant l'annulation de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits (). ". L'article L. 122-1 du même code prévoit que : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. ". Enfin, aux termes de l'article R. 2421-12 du code du travail : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée. ".
3. D'une part, les moyens tirés des vices propres de la décision du 7 décembre 2022, par laquelle la ministre a rejeté le recours hiérarchique formé devant elle, sont inopérants. D'autre part, la décision de l'inspectrice du travail mentionne les éléments de fait et de droit sur lesquels elle se fonde, notamment s'agissant de la réalité du motif économique invoqué par la société Ascensia Diabetes Care France à l'appui de sa demande d'autorisation de licenciement. Le moyen tiré de son insuffisante motivation ne peut, dès lors, qu'être écarté.
4. En deuxième lieu, l'article L. 1233-3 du code du travail dispose que : " Constitue un licenciement pour motif économique le licenciement effectué par un employeur pour un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié résultant d'une suppression ou transformation d'emploi ou d'une modification, refusée par le salarié, d'un élément essentiel du contrat de travail, consécutives notamment : 1° A des difficultés économiques caractérisées soit par l'évolution significative d'au moins un indicateur économique tel qu'une baisse des commandes ou du chiffre d'affaires, des pertes d'exploitation ou une dégradation de la trésorerie ou de l'excédent brut d'exploitation, soit par tout autre élément de nature à justifier de ces difficultés. () 2° A des mutations technologiques. () Les difficultés économiques, les mutations technologiques ou la nécessité de sauvegarder la compétitivité de l'entreprise s'apprécient au niveau de cette entreprise si elle n'appartient pas à un groupe et, dans le cas contraire, au niveau du secteur d'activité commun à cette entreprise et aux entreprises du groupe auquel elle appartient, établies sur le territoire national, sauf fraude. / Pour l'application du présent article, la notion de groupe désigne le groupe formé par une entreprise appelée entreprise dominante et les entreprises qu'elle contrôle dans les conditions définies à l'article L. 233-1, aux I et II de l'article L. 233-3 et à l'article L. 233-16 du code de commerce. ".
5. D'une part, en vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis des fonctions de délégué syndical et délégué du personnel, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié.
6. D'autre part, lorsque l'autorité administrative estime que le motif pour lequel un employeur lui demande l'autorisation de rompre le contrat de travail d'un salarié protégé n'est pas fondé, elle ne peut légalement accorder l'autorisation demandée en lui substituant un autre motif de rupture de ce contrat de travail, alors même que cet autre motif aurait été de nature, s'il avait été présenté par l'employeur, à justifier un telle rupture.
7. Pour fonder son refus d'autoriser le licenciement économique de Mme A, l'inspectrice du travail et le ministre ont considéré que la réalité du motif économique justifiant la suppression de l'emploi de la salariée n'était pas établie.
8. Il ressort des termes des décisions attaquées et des pièces du dossier que la société Ascensia Diabetes Care France, intervenant dans le secteur de la commercialisation et de la distribution de lecteurs de glycémie, a fondé la demande de licenciement de Mme A sur un unique motif économique tiré de l'arrivée d'une mutation technologique sur le marché qu'elle occupe. Elle soutient que la mise en vente de produits basés sur de nouvelles technologies par des entreprises concurrentes " () consécutive à la mutation technologique liée à l'irruption du CGM sur le marché des lecteurs de glycémie ", aurait justifié le licenciement de Mme A. La société fait à cet égard valoir que ses concurrentes ont développé une technologie nouvelle dénommée " FGM/CGM ", consistant en des implants qui permettent la détermination en continu du taux de glucose dans le liquide interstitiel, que les lecteurs de glycémie utilisant des bandelettes de sang imprégnées du type de ceux qu'elle produit[0] ont vocation à être supplantés par ces nouveaux produits, et qu'elle n'est pas capable de commercialiser des produits équivalents. Toutefois, en se prévalant des mutations technologiques mises en œuvre par ses concurrentes, et des conséquences économiques indirectes de ces mutations sur sa propre activité, la requérante ne démontre pas qu'elle remplirait le critère, prévu par les dispositions précitées du 2° de l'article L. 1233-3 du code du travail, tenant à l'introduction en son sein d'une mutation technologique qui serait la cause de la suppression de l'emploi de Mme A. Enfin, la circonstance que l'inspectrice du travail a visé à tort l'article L. 2312-8 du code du travail est sans incidence sur l'appréciation par cette autorité de la réalité du motif économique invoqué. Par suite, la société Ascensia Diabetes Care France n'est pas fondée à soutenir que la matérialité du motif économique justifiant le licenciement de Mme A était établie.
9. Il résulte de ce qui précède que la société Ascensia Diabetes Care France n'est pas fondée à soutenir que les décisions de l'inspectrice du travail et du ministre du travail auraient été entachées d'une erreur de droit ou d'une erreur manifeste d'appréciation.
10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée par Mme A et en tout état de cause, que les conclusions de la société Ascensia Diabetes Care France à fin d'annulation des décisions du 19 mai et du 7 décembre 2022 doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
11. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la société Ascensia Diabetes Care France les sommes que celle-ci réclame au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
12. D'autre part, dans les circonstances de l'espèce, la société Ascensia Diabetes Care France versera une somme de 1 500 euros à Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : La requête de la société Ascensia Diabetes Care France est rejetée.
Article 2 : La société Ascensia Diabetes Care France versera une somme de 1 500 euros à Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Ascensia Diabetes Care France, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à Mme B A.
Copie sera adressée au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France
Délibéré après l'audience du 14 mars 2024 à laquelle siégeaient :
Mme Bories, présidente,
M. Bourragué et Mme C, premiers conseillers,
Assistés de Mme Nimax, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.
Le rapporteur,
signé
S. Bourragué La présidente,
signé
C. Bories
La présidente,
C. Van Muylder La greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°221643
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