Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2301357

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2301357
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET 2APVO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 1er février, le 6 juillet et le 9 août 2023, la société Mizuno France demande au tribunal d'annuler la décision du 2 décembre 2022 par laquelle l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser le licenciement de Mme B A.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un vice de procédure ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

Par des mémoires enregistrés le 6 juin, le 19 juillet et le 1er septembre 2023, Mme A, représentée par Me Luc, conclut au rejet de la requête, et demande à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la société Mizuno France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourragué,

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A a été recrutée le 2 mai 2005 en contrat à durée indéterminée par la société Mizuno France. Elle occupe les fonctions de chargée de projet marketing et exerce le mandat de conseillère prud'homale. Par un courrier du 4 octobre 2022, reçu le 5 octobre suivant, la société Mizuno France a sollicité de l'inspectrice du travail l'autorisation de la licencier pour motif disciplinaire. Par une décision du 2 décembre 2022, l'inspectrice du travail a refusé d'accorder cette autorisation. La société Mizuno France a exercé un recours hiérarchique auprès du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion le 17 janvier 2023, reçu le 2 février 2023. En l'absence de réponse, une décision implicite de rejet est née le 2 juin 2023. Par une décision du 10 août 2023, le ministre a retiré sa décision implicite du 2 juin 2023, a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 2 décembre 2022 et a refusé le licenciement de Mme A. Par la présente requête, la société Mizuno France demande l'annulation de la décision du 2 décembre 2022 de l'inspectrice du travail.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Lorsqu'une décision administrative faisant l'objet d'un recours contentieux est retirée en cours d'instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l'annulation de la nouvelle décision. Lorsque le retrait a acquis un caractère définitif, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.

En ce qui concerne la décision de l'inspecteur du travail du 2 décembre 2022 et la décision implicite de rejet du ministre du 2 juin 2023 :

3. Ainsi qu'il a été rappelé au point 1, le ministre du travail a, par une décision du 10 août 2023 postérieure à l'introduction de la requête, prise sur recours hiérarchique de la société Mizuno France, retiré sa décision implicite rejetant ce recours hiérarchique, annulé la décision de l'inspectrice du travail du 2 décembre 2022, et refusé l'autorisation de licencier Mme A. Cette décision est devenue définitive en tant qu'elle prononce, en son article 1er, le retrait de la décision implicite de rejet du recours hiérarchique et en son article 2, l'annulation de la décision du 2 décembre 2022 de l'inspectrice du travail, faute d'avoir été contestée dans le délai de recours contentieux. Il s'ensuit que les conclusions de la société requérante tendant à l'annulation de la décision du 2 décembre 2022 de l'inspectrice du travail et de la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique sont devenues sans objet. Il n'y a pas lieu d'y statuer.

4. En revanche, l'article 3 de la décision du ministre du 10 août 2023 ayant le même dispositif que la décision de l'inspectrice du travail du 2 décembre 2022, il doit être regardé comme ayant la même portée. Dès lors les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre cette décision doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 10 août 2023 portant refus d'autoriser le licenciement de Mme A.

En ce qui concerne la décision du 10 août 2023 refusant l'autorisation de licencier Mme A :

5. Aux termes de l'article L. 1235-1 du code du travail : " () Si un doute subsiste, il profite au salarié. ".

6. Les salariés qui, en vertu du code du travail, bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peuvent être licenciés qu'avec l'autorisation de l'inspecteur du travail. S'il est envisagé, le licenciement d'un de ces salariés ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où le licenciement est motivé par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre du travail, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables à son contrat de travail et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

7. La société Mizuno France a sollicité l'autorisation de licencier Mme A pour motif disciplinaire en invoquant un comportement agressif et violent envers ses supérieurs hiérarchiques lors d'une réunion du 15 septembre 2022 et le jet par Mme A d'une tasse de thé en direction de son directeur général. Pour refuser l'autorisation sollicitée, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a considéré que le premier grief n'était pas d'une gravité suffisante pour justifier un licenciement et que la matérialité n'était pas établie s'agissant du jet de la tasse de thé.

8. D'une part, la société requérante ne soulève aucun moyen à l'encontre de l'appréciation du ministre quant à la gravité des faits relatifs au comportement agressif de Mme A vis-à-vis de ses supérieurs. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le 15 septembre 2022, Mme A a quitté avec véhémence une réunion où se trouvaient le directeur général et le directeur marketing de la société Mizuno, afin de regagner son bureau. Il ressort également des pièces du dossier que quelques instants après, alors qu'elle sortait de la pièce où avait eu lieu cette réunion, elle laissait tomber la tasse de thé qu'elle avait à la main, laquelle se brisait en plusieurs morceaux sur la moquette du couloir attenant à cette salle de réunion. La société requérante soutient que Mme A a volontairement lancé cette tasse de thé en direction de son directeur général, et produit à l'appui de cette version des témoignages du directeur marketing et de la responsable des ressources humaines, tous deux ayant assisté à la scène, et le témoignage d'un troisième salarié n'ayant pas assisté à cet incident. Toutefois, Mme A indique qu'elle était en état de choc à la suite de la réunion houleuse et que sa tasse lui a échappé involontairement, comme elle l'a indiqué immédiatement à ses supérieurs hiérarchiques le jour-même, ainsi que l'a d'ailleurs attesté le troisième salarié ayant entendu la scène. Dès lors, le doute subsiste quant au caractère intentionnel des faits. Par suite, c'est sans commettre d'erreur de fait ou d'erreur de droit que le ministre a considéré que la matérialité de ce grief n'était pas établie.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion du 10 août 2023 portant refus d'autorisation de licenciement doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Mizuno France le versement à Mme A de la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision de l'inspecteur du travail du 2 décembre 2022 et contre la décision implicite de rejet du ministre née le 2 juin 2023.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de la société Mizuno France est rejeté.

Article 3 : La société Mizuno France versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Mizuno France, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à Mme B A.

Copie en sera adressée, pour information, au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BourraguéLa présidente,

signé

C. BoriesLa greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.