Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2301711

vendredi 31 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2301711
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 février 2023, M. A B, représenté par Me Pacheco, avocate, demande au Tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision, en date du 26 janvier 2023, par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Cergy a prononcé la cessation de ses conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de le rétablir dans ses conditions matérielles d'accueil, à titre rétroactif, dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 200 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, qui renoncera à percevoir la part contributive de l'État.

M. B soutient que la décision contestée :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- méconnaît les articles L. 551-16 et D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 20.1 de la directive " Accueil " 2013/UE/ du 26 juin 2013 s'agissant du non-respect des " exigences des autorités chargées de l'asile " ;

- méconnaît les articles L. 551-6, L. 522-1, L. 522-8 et D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation s'agissant de son état de vulnérabilité ;

- méconnaît les articles L. 511-16, L. 522-1 à L. 522-4 et D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'agissant du caractère irrégulier de la procédure.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 août 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration fait valoir qu'aucun des moyens invoqués par M. B n'est fondé.

Par une décision en date du 9 mai 2023, le bureau d'aide juridictionnelle établi près le Tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à M. B le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Kelfani, président, a été entendu, au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant de la République démocratique du Congo, conteste par la requête enregistrée sous le n° 2301711 la décision en date du 26 janvier 2023, par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Cergy a prononcé la cessation de ses conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale : " 1. Les États membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur : / a) abandonne le lieu de résidence fixé par l'autorité compétente sans en avoir informé ladite autorité ou, si une autorisation est nécessaire à cet effet, sans l'avoir obtenue ; ou / b) ne respecte pas l'obligation de se présenter aux autorités, ne répond pas aux demandes d'information ou ne se rend pas aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile dans un délai raisonnable fixé par le droit national ; ou / c) a introduit une demande ultérieure telle que définie à l'article 2, point q), de la directive 2013/32/UE. / En ce qui concerne les cas visés aux points a) et b), lorsque le demandeur est retrouvé ou se présente volontairement aux autorités compétentes, une décision dûment motivée, fondée sur les raisons de sa disparition, est prise quant au rétablissement du bénéfice de certaines ou de l'ensemble des conditions matérielles d'accueil retirées ou réduites. ". Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants : () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes () ". Aux termes de l'article D. 551-18 du même code : " La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-16 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur () ". Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent () ".

3. La décision contestée vise notamment l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. B n'avait " pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile en (s')abstenant de (se) présenter aux autorités " et précisément en ne s'étant pas présenté à deux convocations de la préfecture du Val-d'Oise les 11 juillet et 1er août 2022. Elle comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée tant au regard des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile rappelées ci-dessus qu'à celles de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.

4. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Cergy n'aurait pas procédé à un examen personnalisé et suffisamment approfondi de la situation du requérant avant d'édicter la décision en date du 26 janvier 2023.

5. Aux termes de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " À la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables () ". Aux termes de l'article L. 522-2 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité du demandeur est effectuée par des agents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ayant reçu une formation spécifique à cette fin. ". Enfin, l'article L. 522-3 du code précité dispose : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".

6. L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'est pas tenu de procéder à un entretien personnel d'évaluation de vulnérabilité, au sens de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et dans les conditions prévues à l'article L. 522-2 de ce code, avant de prononcer la cessation des conditions matérielles d'accueil. Par ailleurs, l'Office français de l'immigration et de l'intégration justifie que, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile au guichet unique des demandeurs d'asile, le 28 avril 2022, M. B a pu bénéficier d'un entretien personnel d'évaluation de vulnérabilité effectué par un auditeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en langue française. Il est indiqué sur la fiche d'évaluation de vulnérabilité relative à cet entretien que le requérant n'a alors fait état d'aucun handicap ni d'aucun problème de santé, qu'il n'a produit aucun document à caractère médical sous pli confidentiel et qu'il ne s'est pas vu remettre un certificat médical vierge pour avis " Medzo ". Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait produit des observations en réponse à la lettre d'intention de cessation des conditions matérielles d'accueil en date du 8 juin 2022 que lui a adressé le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Cergy en recommandé avec demande d'avis de réception.

7. Le requérant n'est, dès lors, pas fondé à soutenir qu'il n'aurait pas bénéficié, avant l'intervention de la décision contestée, de l'entretien prévu à l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou que la décision contestée serait intervenue au terme d'une procédure irrégulière ou que l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'aurait pas, avant l'édiction de la décision contestée, procédé à l'évaluation de sa vulnérabilité.

8. Il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre de la procédure dite " Dublin ", le préfet du Val-d'Oise a, par un arrêté en date du 30 mai 2022, ordonné le transfert du requérant aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Si M. B soutient qu'il s'est présenté aux convocations qu'il a reçues de la préfecture du Val-d'Oise, notamment le 30 mai 2022, date à laquelle l'arrêté de transfert aux autorités italiennes lui a été notifié et son attestation de demande d'asile renouvelée, il est constant qu'il n'a pas honoré les deux convocations mentionnées dans la décision attaquée. M. B reconnaît avoir manqué le seul rendez-vous du 11 juillet 2022 au motif qu'il était souffrant et qu'il n'a reçu aucune convocation pour le 1er août 2022. Toutefois, l'Office français de l'immigration et de l'intégration produit un document écrit à l'entête " Préfet du Val-d'Oise " en date du 30 mai 2022, qui porte la signature de l'intéressé, et qui indique que M. B a été convoqué à trois reprises les 20 juin, 11 juillet et 1er août 2022 à 14 heures au guichet " asile " de la préfecture du Val-d'Oise dans le cadre de son transfert en Italie. Le document précise que, lors de cette convocation, il est " susceptible d'être appréhendé, placé en rétention et reconduit dans le pays européen qui a accepté de (le) réadmettre " et souligne aussi que, s'il ne se présente pas à la préfecture, il sera considéré comme en fuite, que l'Office français de l'immigration et de l'intégration sera informé et que l'allocation pour demandeur d'asile est " susceptible d'être supprimée ". Il ressort également de ce document que, pour la convocation du 20 juin 2022, M. B était " excusé " et qu'il ne s'est pas présenté aux rendez-vous des 11 juillet - la mention " excusé " ne figure pas sur le document alors que le requérant soutient qu'il ne s'y est pas présenté au motif qu'il était souffrant - et 1er août 2022. Ce seul document suffit à établir que M. B n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile et que le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Cergy a pu, légalement, sur le fondement du 3° de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont rappelées au point 2, décider de mettre totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait l'intéressé.

9. Le requérant a joint à sa requête un certificat établi le 17 juin 2022 par un médecin de l'espace santé insertion du centre hospitalier René Dubos de Pontoise, deux ordonnances d'un médecin généraliste en date du 31 octobre 2022, deux ordonnances d'un médecin en chirurgie orthopédique en date des 29 novembre et 13 décembre 2022, une ordonnance d'un médecin généraliste en date du 13 décembre 2022, trois ordonnances du même médecin en date du 20 décembre 2022 et deux certificats établis en date du 14 janvier 2023 par un médecin d'un centre médical et dentaire. Toutefois, ces documents, notamment les certificats médicaux en date des 17 juin 2022 et 14 janvier 2023, ne sont pas suffisamment circonstanciés et ne sauraient, dès lors, suffire à démontrer que le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Cergy aurait, en prononçant la cessation des conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait M. B, entaché son appréciation des conséquences de cette décision sur la situation personnelle de l'intéressé d'une erreur d'appréciation.

10. Les moyens invoqués par le requérant et tirés de la méconnaissance des articles L. 511-16, L. 551-6, L. 522-4 et L. 522-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas assortis des précisions qui permettraient d'en apprécier le bien-fondé et ne peuvent, par suite, qu'être écartés.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

12. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte de la requête de M. B ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 :

13. Les dispositions législatives visées ci-dessus font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 13 mai 2024 à laquelle siégeaient :

M. Kelfani, président, Mme Louazel, conseillère, et M. Villette, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.

Le rapporteur,

signé

K. KELFANI

La conseillère,

signé

M. LOUAZELLa greffière,

signé

A. CHANSON

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.