Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2301733

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2301733
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée sous le n° 2301733 le 8 février 2023, M. A B, représenté par Me Hebmann et Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 31 janvier 2023 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine l'a placé à l'isolement ;

2°) d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine de lever la mise à l'isolement dans un délai de quinze jours sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que le principe du contradictoire n'a pas été respecté ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une inexactitude matérielle des faits.

Par un mémoire enregistré le 10 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son au rejet.

Il fait valoir que :

- en l'absence de maintien à la suite du rejet de sa requête déposée sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative le requérant doit être regardé comme s'étant désisté d'office ;

- les moyens ne sont pas fondés.

II. Par une ordonnance n° 2320168/6 du 14 septembre 2023, la présidente de la 6e section du tribunal administratif de Paris a transmis la requête de M. A B, enregistrée le 31 août 2023, au tribunal de Cergy-Pontoise conformément aux dispositions de l'article R. 351-3 du code de justice administrative.

Par cette requête enregistrée sous le n° 2312079, M. A B, représenté par Me Boesel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 juillet 2023 par laquelle la directrice interrégionale adjointe des services pénitentiaires de Paris a prolongé sa mise à l'isolement du 24 juillet 2023 jusqu'au 24 octobre 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 10 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

III. Par une requête enregistrée sous le n° 2315088 le 7 novembre 2023, M. A B, représenté par Me Boesel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 octobre 2023 par laquelle la directrice interrégionale adjointe des services pénitentiaires de Paris a prolongé sa mise à l'isolement du 24 octobre 2023 jusqu'au 24 janvier 2024 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 10 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet.

Il fait valoir que :

- en l'absence de maintien à la suite du rejet de sa requête déposée sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative le requérant doit être regardé comme s'étant désisté d'office ;

- les moyens ne sont pas fondés.

IV. Par une requête enregistrée sous le n° 2404382 le 24 mars 2024, M. A B, représenté par Me Boesel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 janvier 2024 par laquelle le garde des sceaux, ministre de l'Intérieur, a maintenu sa mise à l'isolement du 24 janvier 2024 jusqu'au 24 avril 2024 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 10 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure,

-et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B était incarcéré au centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine depuis le 18 janvier 2023. Par une décision du 31 janvier 2023 il a été placé à l'isolement par le directeur de cet établissement. Le 22 juin 2023 le requérant a été transféré par mesure d'ordre et de sécurité au centre pénitentiaire d'Osny. Par deux décisions successives du 24 juillet 2023 et du 23 octobre 2023, la directrice interrégionale adjointe des services pénitentiaires de Paris a prolongé son placement à l'isolement pour une durée de trois mois. Par une décision du 24 janvier 2024, et en application des dispositions de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire, le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé de nouveau ce placement pour une durée de trois mois. M. B demande l'annulation de ces décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2301733, 2312079, 2315088 et 2404382 de M. B présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 31 janvier 2023 :

3. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme C, ajointe au chef d'établissement de la maison d'arrêt des Hauts-de-Seine, qui disposait d'une délégation de signature à cet effet consentie par un arrêté n° 2021-10 du 23 juin 2021, régulièrement publié le 29 juin 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine. En outre, cette publication régulière, qui permet de lui donner date certaine, a constitué une mesure de publicité suffisante pour la rendre opposable aux tiers, notamment à l'égard des détenus du centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissements.

() Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice. La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef de l'établissement. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que contrairement à ce qu'il soutient, le requérant s'est vu remettre les pièces constituant son dossier le 30 janvier 2023 à 12h, soit un jour avant la tenue de l'audience contradictoire. Par suite, le moyen doit être écarté.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. () ". Aux termes de l'article R. 213-17 de ce code : " Les personnes prévenues peuvent être placées à l'isolement par l'autorité administrative ou par l'autorité judiciaire dans les conditions prévues par les dispositions des articles R. 57-5-1 à R. 57-5-8 du code de procédure pénale. Elles sont soumises au régime de détention prévu par les articles R. 213-18, R. 213-19 et R. 213-20. ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

7. Le placement à l'isolement d'un détenu contre son gré constitue une mesure de police administrative destinée à prévenir les atteintes à la sécurité publique. Il appartient à l'autorité prenant une telle décision d'examiner, sous le contrôle du juge, si le comportement du détenu, apprécié à la date de la décision contestée, révèle des risques de troubles incompatibles avec son retour au régime ordinaire de détention.

8. Il est constant que M. B est incarcéré dans le cadre d'un mandat de dépôt criminel pour des faits d'arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire avec acte de torture ou de barbarie commis en bande organisée et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement. Par ailleurs, alors que son parcours pénitentiaire était déjà émaillé de plusieurs incidents disciplinaires notamment en raison de son comportement violent et de la détention d'un téléphone portable lorsqu'il était incarcéré à la maison d'arrêt de Villepinte, il ressort des pièces du dossier que, dans les jours précédant la décision attaquée, le requérant a fait l'objet de deux comptes rendus d'incidents pour tapage et pour avoir bloqué l'ouverture de sa cellule avec un briquet. Ainsi, le comportement de l'intéressé s'avère incompatible avec le régime de détention ordinaire. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les faits ayant fondés la décision contestée seraient matériellement inexacts. Par ailleurs, compte tenu de la personnalité de l'intéressé ainsi que des faits commis, l'isolement de M. B constituait le seul moyen pour prévenir les risques d'atteinte à la sécurité publique au sein de l'établissement. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation des décisions du 24 juillet 2023, du 24 octobre 2023 et du 24 janvier 2024 :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être décrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée () la décision est motivée ".

10. Les décisions attaquées visent chacune les éléments de droit sur lesquelles elles se fondent, à savoir notamment les articles L. 213-8, R. 213-18 à R. 213-26 et R. 213-30 à 213-35 et suivants du code pénitentiaire, et mentionnent les antécédents pénaux et pénitentiaires de M. B. Ces mentions, suffisamment précises et circonstanciées, sont de nature à mettre en mesure l'intéressé de discuter utilement les motifs de précaution et de sécurité ayant fondés les décisions de son placement à l'isolement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

11. En second lieu, pour fonder les décisions de renouvellement de placement à l'isolement, la directrice interrégionale adjointe des services pénitentiaires de Paris puis le garde des sceaux, ministre de la justice, se sont fondés, outre les éléments énoncés au point 8, sur de nouveaux incidents survenus aux centres pénitentiaires de Nanterre et d'Osny le 19 mai 2023, le 16 août 2023 et le 12 décembre 2023, consistant en des possessions de téléphone portable et menaces sur le personnel pénitentiaire. Ainsi, il ressort des pièces du dossier que le comportement de l'intéressé s'avère incompatible avec le régime de détention ordinaire et que compte tenu de la personnalité de l'intéressé ainsi que des faits commis, son maintien en isolement constitue le seul moyen pour prévenir les risques d'atteinte à la sécurité publique au sein de l'établissement. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des décisions de prolongation de sa mise à l'isolement doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir opposées en défense, que les conclusions à fin d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées ainsi, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction et celles présentées au titre des frais d'instance.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : Les requêtes de M. B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie sera adressée au directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

signé

C. Goudenèche

La présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s2301733, 2312079, 2315088, 240438