Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2303435

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2303435
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 14 et 30 mars 2023, M. A B, représenté par Me Mohamed, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine en date du 17 janvier 2023 en tant qu'il lui a refusé le renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le préfet a commis une erreur d'appréciation en estimant qu'il constituait une menace à l'ordre public alors que les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis ;

- l'arrêté contesté méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 17 octobre et 1er décembre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête étant dépourvue et moyens et de conclusions et le mémoire complémentaire annoncé ayant été transmis tardivement, la requête est irrecevable ;

- l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être substitué à l'article L. 432-4 du même code ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Les parties ont été informées par un courrier du 30 novembre 2023, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que l'arrêté contesté ne pouvait se fonder sur l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce fondement légal supposant que la carte de séjour pluriannuelle soit toujours en cours de validité à la date de la décision de retrait de cette carte, mais sur l'article L.412-5 du même code.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Cuisinier-Heissler a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant égyptien né le 13 septembre 1979, est entré en France en avril 2005, et a bénéficié d'une carte de séjour pluriannelle valable du 24 mars 2019 au 24 mars 2021. Par un arrêté du 17 janvier 2023, le préfet des Hauts-de-Seine lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle, a rejeté sa demande de renouvellement de cette carte et lui a délivré une carte de séjour temporaire d'un an. L'intéressé demande l'annulation de l'arrêté en tant qu'il lui a refusé le renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet des Hauts-de-Seine :

2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. (). Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours. ".

3. Si la requête de M. B, enregistrée le 14 mars 2023, ne contenait ni moyen ni conclusion, le mémoire complémentaire qui développe ses moyens et conclusions a été enregistré le 30 mars 2023, soit dans le délai de recours contentieux qui a commencé à courir le 15 février 2023 date de la notification de l'arrêté en litige. Par suite, la fin de non recevoir soulevée en défense par le préfet et tirée de l'irrecevabilité de la requête dépourvue de moyens et conclusions et de la tardiveté de l'enregistrement du mémoire complémentaire doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

5. Si le préfet des Hauts-de-Seine s'est fondé sur les dispositions précitées pour retirer la carte de séjour pluriannuelle de l'intéressé et refuser de la renouveler, il ne le pouvait légalement, cette carte étant périmée depuis le 24 mars 2021 et les dispositions de l'article L. 432-4 précitées ne concernant pas le cas des décisions de refus de renouvellement d'une carte de séjour pluriannuelle. Par suite, ainsi que les parties en ont été informées en applications de l'article L. 611-7 du code de justice administrative, le préfet des Hauts-de-Seine ne pouvait pas légalement fonder la décision attaquée sur les dispositions précitées.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention "résident de longue durée - UE" ".

7. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait du être prononcée.

8. Lorsque l'administration oppose à un étranger, sur le fondement de l'article L. 412-5, le motif tiré de ce que sa présence constitue une menace pour l'ordre public, pour refuser de faire droit à sa demande, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure de refus de renouvellement du titre de séjour et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace pour l'ordre public.

9. Le préfet des Hauts-de-Seine entend, dans son mémoire du 1er décembre 2023, solliciter la substitution de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à la base légale initialement appliquée pour fonder la décision contestée. D'une part, cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. D'autre part, le préfet des Hauts-de-Seine s'est exclusivement fondé, pour estimer que la présence en France de M. B constituait une menace à l'ordre public, sur la circonstance qu'il avait fait l'objet " d'une procédure pour un fait de viol incestueux commis sur un mineur de 15 ans ". Toutefois, le préfet se borne à produire un extrait de consultation du fichier de traitement des antécédents judiciaires établissant uniquement que le requérant avait été mis en cause et faisait l'objet d'un signalement pour de tels faits le 14 novembre 2019, ces seuls éléments ne permettant pas de tenir pour établie la réalité de cette infraction, alors, en outre, que M. B a produit une attestation de recherche infructueuse, établie le 19 décembre 2022 par le tribunal judiciaire de Nanterre, selon laquelle il n'existe aucune procédure, même classée sans suite, à son nom. Dans ces conditions, le préfet des Hauts-de-Seine n'établit pas que la présence du requérant en France constitue une menace pour l'ordre public de telle sorte que M. B ne se trouvait pas dans une situation où, en application de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet pouvait légalement, sans commettre d'erreur d'appréciation, décider de ne pas renouveler son titre de séjour.

10. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 17 janvier 2023 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a refusé le renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle valable du 24 mars 2019 au 24 mars 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard au motif retenu pour annuler l'arrêté en litige, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet des Hauts-de-Seine ou le préfet territorialement compétent, procède au réexamen de la demande de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 17 janvier 2023 du préfet des Hauts-de-Seine est annulé en tant qu'il a refusé le renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle de M. B.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine, ou au préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de la demande de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle de M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l'audience du 10 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

M. Amazouz, premier conseiller,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.

La rapporteure,

signé

S. Cuisinier-HeisslerLe président,

signé

T. BertonciniLa greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.