Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2304751

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2304751
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 avril 2023, Mme E A, représentée par Me de Sèze, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la décision du 29 décembre 2022 par laquelle le directeur territorial de Cergy de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'OFII de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil rétroactivement dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée est dépourvue de motivation ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 551-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle n'a pas été informée, préalablement à son intervention, des modalités d'octroi, de refus ou de cessation des conditions matérielles d'accueil ;

- elle a été prise sur une procédure irrégulière, dès lors qu'elle a été privée de la garantie de pouvoir bénéficier d'un examen de santé gratuit et que l'entretien d'évaluation de sa vulnérabilité n'a pas été mené par un agent ayant reçu une formation spécifique à cette fin ;

- la décision est illégale dès lors qu'elle a été prise sur le fondement de l'arrêté du 23 octobre 2015 fixant le contenu du questionnaire de détection des vulnérabilités des demandeurs d'asile, qui méconnaît les dispositions des articles L. 522-3 et R. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce questionnaire ne comportant pas de questions visant à identifier effectivement les personnes vulnérables ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'elle a déposé une demande d'asile pour sa fille moins de 90 jours après la naissance de celle-ci et qu'elle bénéficie de plusieurs motifs légitimes pour avoir déposé sa propre demande d'asile tardivement et que, par ailleurs, elle n'a pas été informée du fait qu'elle pouvait faire état de ces motifs ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à sa vulnérabilité ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors qu'elle est fondée sur la circonstance inexacte que sa demande d'asile serait tardive sans motif légitime.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2023, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Mme E A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 juillet 2023 du bureau d'aide juridictionnelle établi près le tribunal judiciaire de Pontoise.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Cuisinier-Heissler a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E A, ressortissante sénégalaise née le 19 mai 1993, a présenté une demande d'asile en France, enregistrée le 29 décembre 2022. Le même jour, le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Cergy lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par une ordonnance du 28 février 2023, cette décision a été suspendue. Par un courriel en date du 3 février 2023, son conseil a adressé un recours administratif préalable obligatoire contre la décision du 29 décembre 2022 qui a été rejeté implicitement le 3 avril 2023. Par la présente requête, la requérante demande l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire qui s'est substituée à la décision du 29 décembre 2022 et par laquelle l'office français de l'immigration et de l'intégration a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 31 juillet 2023, le bureau d'aide juridictionnelle établi près le tribunal judiciaire de Pontoise a admis Mme E A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, les conclusions tendant à l'admission de la requérante au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet. Par suite, il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () / 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. " Aux termes de l'article L. 522-3 de ce code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. "

4. Il ressort des pièces du dossier, notamment de la décision du 29 décembre 2022, que, pour refuser à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, l'OFII s'est fondé sur le fait qu'elle n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai de 90 jours prévu par les dispositions du 3° de l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, s'il n'est pas contesté que Mme A entrée en France le 6 septembre 2022, n'a déposé une demande d'asile que le 29 décembre 2022, soit plus de trois mois après son arrivée sur le territoire national, il est constant qu'elle était accompagnée de son fils mineur D B né le 13 janvier 2020, qu'elle était enceinte de sept mois, et qu'elle a donné naissance le 19 octobre 2022 à sa fille C B qui a obtenu par la suite le statut de réfugié par une décision du 6 juin 2023. En outre, il n'est pas contesté qu'elle est hébergée par le Samu social à Gonesse avec ses deux enfants. Dans ces conditions, eu égard à sa situation de parent de deux enfants mineurs, Mme A présente une vulnérabilité au sens des dispositions précitées de l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'OFII aurait dû prendre en compte. Par suite, en lui refusant le bénéfice des conditions matérielles d'asile, l'OFII a méconnu les dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire, qui s'est substituée à la décision du 29 décembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au directeur général de l'OFII d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A et de lui verser l'allocation pour demandeur d'asile à titre rétroactif à compter du 29 décembre 2022 jusqu'à la date à laquelle ses droits ont expiré, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me de Sèze, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me de Sèze de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire de Mme E A.

Article 2 : La décision du 3 avril 2023 refusant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A est annulée.

Article 3 : : Il est enjoint au directeur général de l'OFII d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A et de lui verser l'allocation pour demandeur d'asile à titre rétroactif à compter du 29 décembre 2022 jusqu'à la date à laquelle ses droits ont expiré, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me de Sèze la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me de Sèze renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à Me de Sèze et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

La rapporteure,

signé

S. Cuisinier-HeisslerLe président,

signé

T. BertonciniLa greffière,

signé

M. F

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.