Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2306873

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2306873
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée sous le n° 2306873 le 4 mai 2023 et un mémoire enregistré le 26 mars 2024, M. C A, représenté par Me Domingos, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er mai 2023 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire du Val-d'Oise l'a placé à l'isolement ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 000 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subis ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une incompétence ;

- elle entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que le principe du contradictoire n'a pas été respecté ;

- elle méconnaît les dispositions des articles R. 57-7-66 du code de procédure pénale et L. 213-8 du code pénitentiaire et elle est entachée d'une erreur d'appréciation à cet égard ;

- elle méconnaît le principe d'égalité consacré par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et constitutionnellement garanti ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision attaquée étant illégale, l'Etat a commis une faute susceptible d'engager sa responsabilité ;

- l'illégalité fautive invoquée lui a causé un préjudice dont le montant est évalué à 5 000 euros.

Par un mémoire enregistré le 22 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet des conclusions.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée sous le n° 2307429 le 18 mai 2023 et un mémoire du 26 mars 2024, M. C A, représenté par Me Domingos, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 avril 2023 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris l'a transféré pour mesure d'ordre et de sécurité du centre pénitentiaire de Nanterre vers la maison d'arrêt d'Osny ;

2°) d'enjoindre au directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris d'ordonner son transfert vers la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 000 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subis ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable dès lors que la décision attaquée ne constitue pas une mesure d'ordre intérieur ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que les dispositions de l'article D. 215-13 du code pénitentiaire ont été méconnues en l'absence d'accord de l'autorité judiciaire ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle ne lui a pas été notifiée, portant ainsi atteinte à son droit à un recours effectif et au principe d'égalité garantis par les stipulations des articles 6 et 13 de la convention européenne des droits de l'homme et du citoyen ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle vise les dispositions des articles 706-25-16, 706-25-17, R. 50-70 du code de procédure pénale ainsi que des articles D. 211-18 et suivants du code pénitentiaire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure ;

- son transfert à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis se justifie par la proximité de sa famille ;

- la décision attaquée étant illégale, l'Etat a commis une fautive susceptible d'engager sa responsabilité ;

- l'illégalité fautive invoquée lui a causé un préjudice dont le montant est évalué à 5 000 euros.

Par un mémoire enregistré le 22 mars 2024 le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut à titre principal à l'irrecevabilité de la requête et à titre subsidiaire au rejet des conclusions.

Il fait valoir que :

- la décision attaquée constitue une mesure d'ordre intérieur insusceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir ;

- les autres moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure,

-et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A a été écroué le 12 mars 2023 en qualité de prévenu dans une procédure criminelle de trafic international de stupéfiants en bande organisée ayant impliqué des actes de corruption active d'un fonctionnaire des douanes. Incarcéré initialement au centre pénitentiaire de Nanterre, M. A a été transféré au centre pénitentiaire d'Osny par une décision du directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris du 25 avril 2023. A son arrivée, il a été placé à l'isolement en urgence à titre provisoire. Par une décision du 1er mai 2023, le chef d'établissement de la maison d'arrêt du Val-d'Oise l'a placé à l'isolement jusqu'au 27 juillet 2023. M. A demande l'annulation des décisions du 25 avril et du 1er mai 2023.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2306873 et n° 2307429, présentées par M. A, concernent la situation d'un même détenu. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 25 avril 2023 :

3. Aux termes de l'article D. 215-13 du code pénitentiaire : " Sous réserve des dispositions de l'article D. 215-12 et sauf s'il s'agit de personnes détenues ayant fait l'objet d'une décision d'affectation de la part du garde des sceaux, ministre de la justice, autre qu'une mise à disposition du directeur interrégional des services pénitentiaires, ce dernier peut ordonner, dans le ressort de sa direction interrégionale, les transfèrements individuels ou collectifs qu'il estime nécessaires. S'il s'agit de personnes prévenues, il ne peut être procédé à leur transfert qu'après information du magistrat chargé du dossier de l'instruction et qu'à défaut d'opposition de celui-ci dans un délai de huit jours à compter de la réception de cette information. ".

4. Pour déterminer si une décision relative à un changement d'affectation d'un détenu d'un établissement pénitentiaire à un autre constitue un acte administratif susceptible de recours pour excès de pouvoir, il y a lieu d'apprécier sa nature et l'importance de ses effets sur la situation du détenu. Les décisions de changement d'affectation entre établissements de même nature, eu égard à leur nature et à leurs effets, ne constituent pas des actes administratifs susceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, sous réserve que ne soient pas en cause des libertés et des droits fondamentaux des détenus et que la nouvelle affectation ne s'accompagne pas d'une modification du régime de détention entraînant une aggravation des conditions de détention.

5. D'une part, le requérant se prévaut de ce que son transfert du centre pénitentiaire de Nanterre vers celui d'Osny l'éloigne des membres de sa famille, qui rencontrent des difficultés de déplacement compte tenu de l'état de santé de l'un de ses enfants. Toutefois, M. A ne produit aucun élément permettant d'établir que cet éloignement aurait un impact tel sur ses visites familiales qu'il pourrait être regardé comme portant atteinte de manière substantielle à ses droits fondamentaux. D'autre part, contrairement à ce que soutient le requérant, la décision contestée, qui a fait l'objet d'une information auprès de l'autorité judiciaire, est une mesure distincte de la décision par laquelle le chef d'établissement de la maison d'arrêt d'Osny l'a placé à l'isolement et ne constitue pas une sanction disciplinaire. Enfin, il est constant que le centre pénitentiaire de Nanterre et celui d'Osny sont des établissements de même nature. Dans ces conditions, la décision de transfert de M. A vers le centre pénitentiaire d'Osny n'a pas porté à ses droits et libertés fondamentaux une atteinte qui excède les contraintes inhérentes à sa détention. Par suite, la décision attaquée est une mesure d'ordre intérieur insusceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 1er mai 2023 :

6. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme D B, directrice de la structure de l'accompagnement vers la sortie du centre pénitentiaire d'Osny qui disposait d'une délégation de signature à cet effet consentie par un arrêté du 7 février 2023, régulièrement publié le 10 février 2023 au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-d'Oise. En outre, cette publication régulière, qui permet de lui donner date certaine, a constitué une mesure de publicité suffisante pour la rendre opposable aux tiers, notamment à l'égard des détenus du centre pénitentiaire du Val-d'Oise. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être décrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " La décision est motivée. ".

8. La décision attaquée vise les articles L. 213-8 et R. 213-18 à R. 213-26 du code pénitentiaire et mentionne les antécédents pénaux de M. A ainsi que la médiatisation de son affaire. Ces mentions, suffisamment précises et circonstanciées, sont de nature à mettre en mesure l'intéressé de discuter utilement les motifs de précaution et de sécurité ayant fondés la décision de son placement à l'isolement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissements. Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef de l'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice. ()".

10. Si le requérant peut être regardé comme soutenant que le principe du contradictoire a été méconnu, il ressort des pièces du dossier que M. A, informé de l'intention du directeur du centre pénitentiaire du Val-d'Oise de le placer à l'isolement, a demandé, le 27 avril 2023, à être assisté par son avocat lors du débat contradictoire. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que le requérant, assisté de son avocat, a présenté, par courriel du 1er mai 2023 puis lors de l'audience contradictoire du même jour, des observations écrites et orales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de la procédure contradictoire doit être écarté.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits prévus par les dispositions de l'article L. 6, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité. Lorsqu'une personne détenue est placée à l'isolement, elle peut saisir le juge des référés en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. ". Aux termes de l'article R. 213-17 de ce code : " Les personnes prévenues peuvent être placées à l'isolement par l'autorité administrative ou par l'autorité judiciaire dans les conditions prévues par les dispositions des articles R. 57-5-1 à R. 57-5-8 du code de procédure pénale. Elles sont soumises au régime de détention prévu par les articles R. 213-18, R. 213-19 et R. 213-20. ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

12. Le placement à l'isolement d'un détenu contre son gré constitue une mesure de police administrative destinée à prévenir les atteintes à la sécurité publique. Il appartient à l'autorité prenant une telle décision d'examiner, sous le contrôle du juge, si le comportement du détenu, apprécié à la date de la décision contestée, révèle des risques de troubles incompatibles avec son retour au régime ordinaire de détention.

13. Pour prendre la décision contestée l'administration pénitentiaire s'est fondée sur les dispositions de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire, sur le dossier pénal du requérant, sur la médiatisation de son affaire et sur le risque pour la sécurité des personnes et de l'établissement. Il ressort des pièces du dossier que le requérant est inculpé dans une procédure criminelle de trafic international de stupéfiants en bande organisée ayant impliqué des actes de corruption active d'un fonctionnaire des douanes. Ainsi, le comportement de l'intéressé s'avère incompatible avec le régime de détention ordinaire. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartées.

14. En dernier lieu, le requérant, qui n'établit pas être dans une situation identique à la leur, ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que les autres détenus inculpés dans cette procédure n'ont pas été mis à l'isolement. Par suite, le moyen tiré de la rupture d'égalité doit être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 1er mai 2023 doivent être rejetées.

Sur le surplus des conclusions :

16. Il résulte de ce qui a été énoncé précédemment que l'ensemble des conclusions à fin d'annulation de M. A doivent être rejetées. Par suite et en tout état de cause, ses conclusions indemnitaires et à fin d'injonction doivent être rejetées.

17. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par M. A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : Les requêtes n° 2306873 et n° 2307429 présentées par M. A sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie sera adressée au directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris.

Délibéré après l'audience du 29 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

signé

C. Goudenèche

La présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2306873- 2307429